‹ Le Mirliton (volume 3)Chapitre 47 sur 243 · DEMOISELLE DE MAGASIN · texte numérisé non relu

DEMOISELLE DE MAGASIN

['ai connu jadis une pauvre demoiselle de magasin. Elle était si plate et si pâle qu'elle faisait pitié à voir. Elle mangeait du riz au lait dans une crémerie misérable et couchait dans une mansarde froide, sur un petit lit d.- fer, sans édredon. Elle n'était née sous aucune étoile; ni bonne, ni mauvaise. Il ne peut pas y en avoir pour tout le monde. Elle avait des mains chétives, un teint chlorotique et des yeux tristes. On ne l'entendait jamais rire dans son comptoir. Elle ignorait les saintes émotions du drame et les douces allégresses des vaudevilles. Jamais elle n'avait loué de roman au cabinet de lecture, tant elle craignait de se gâter l'àme.

Les dimanches, toutes ses petites amies allaient avec leurs messieurs, manger des viandes froides, sur l'herbe des banlieues. Mais elle n'avait pas de monsieur, pauvre demoiselle de magasin, et jamais elle n'allait se promener. Elle était pourtant jolie, mais si blême! Parfois se sentant si malheureuse, elle songeait: n Pourquoi donc ai-je bien tourné? » Et sa vie s'écoulait lamentablement.

Or, un jour elle consulta les cartes, e( les caitt-s. dames, valets et rois, lui dirent qu'un jeune homme blond avait pour elle de l'amitié Elle on fut fort aise, car jamais personne n'avait eu d'amitié pour elle. Et le lendemain, elle s'en fut dormir avec ce jeune homme, et les autres soirs aussi.

Mais voici qu'un matin, comme elle entrait dm, la boutique, la maîtresse lui d:t d'unevoix g] u iale : « M idemoisellej veuillez passer à la caisse! je n'ai pas besoin de vous dire pourquoi l'on vous remercie » Et le cœur serré,

elle sortit avec douze francs cinquante qu'on lui devait.

A partir de ce soir-là, elle ne revit plus le jeune homme blond. Longtemps, elle l'attendit, il ne revint pas. Alors, elle se jeta dans l'eau. Comme on ne savait pas son nom, on l'enterra dans la fosse commune.

Lorsqu'elles lurent son histoire dans le Petit Journal, ses amies s'écrièrent : En voilà encore une qui a mal tourné!

Hélas, elle n'avait pas assez mal tourné, et ce fut son malheur!

Après tout, il n'y a peut-être pas de bon Dieu pour les pauvres demoiselles de magasin qui tournent bien.

( ieoree Auriol.

SANGUINES ET FUSAINS

à Madame Yclande de la Hanchebom

Vous souvient-il, •', madame, qu'il y a mx mois, vers fin octobre, nous fîmes la dînette en tête à tête dans un tout petit cabaret de Mark -

L'arriere-saison, qui a parfois de ces clémences, avait fait au ciel, ce jour-là, le même présent que firent les fées à la jeune princesse Peau d'Ane : une robe couleur d'azur et d> leil; et, ma foi, vous vous sentîtes prise d'un de ces appétits de banlieue, d'une de ces fringales de bon air qui s'abattent quelquefois -ur les Parisiennes.

Nous partîmes, et en quelle hâte! Dix heures sonnaient que nous errions déjà, bras dessus bras dess nie dans la chanson, par les

petites rue de Saint-Germain, pleines de chasseurs en dolrsans bleus. Mais bien que criant déjà la faim, vous voulûtes à toute force gagner Marly, où le souvenir d'une vague aub> . . vous creusait d'avance l'estomac, à cause de l'enseigne peinte au-dessus de la porte : un lapin qui bondit d'une casserolle dans l'autre.

Et ce fut là que nous déjeunâmes, en effet, dans une petite sall<- du premier étage, tendue de papier à huit soi. s le rouleau, rappelant à l'imagination je ne sais quelle chasse à courre, tandis que. par les fenêtres ouvertes, des sonneries de cavalerie nous arrivaient à demi éteintes.

Pour vous remercier de m'avoirfait connaître cet endroit véritablement délicieux, je vous offris, après le café, de vous mettre en rapport avec un petit bois, non moins délicieux, et où l'on était parfaitement seuls, tant il est vrai les déjeuners de campagne engendrent généralement un bi -olitude à deux. Je

dois vous rendre cette justice que vous ne fîtes pas prier.

— Mon Dieu, dites-vous seulement, n Ions avoir de la pluie!

Je regardai ; le ciel se chargeait di . nuages, une brise très fraîche s'élevait, rejetant derrière vos épaules les brides de votre chapeau- N'importe, nous nous mimes en route, en amoureux qui ne s'effarouchent pas pour si peu de chose, et dix minutes après nous pénétrions jusqu'aux genoux dans les hautes herbes d'une de ces foiéts vierges qu'on se donne la peine d'alier découvrir si loin, alors qu'elles pullulent et foisonnent à quatre lieues autour de nous, dans les horizons des banlieues.

Ah! madame, quel ingrat je serais, si le souvenir de celte promenade n'était demeure-

leTmirliton

dans mon cœur gravé de manière immuable ! Le bon petit bois, n'est-ce, pas bien fait pour les rêveries échangées des amants! Tout me fait supposer que nous y serions encore si, brusquement, vous n'eûtes jeté ce cri d'angoisse auquel d'abord je ne compris rien, et dont un simple regard me donna toute l'explication. La traîtrise d'un coup de vent venait d'enlever votre tournure faite de bandelettes d'acier, qui, en ce moment — pourquoi donc ? — gisait dans l'herbe, auprès de nous et main tenant elle courait, elle courrai, t s'enfuyant comme une nymphe surprise à travers les sentiers mystérieux du petit bois.

Dieu m'est témoin que je fis l'impossible pour l'arrêter dans cette course aventureuse. Je m'élançai fougueusement sur ses traces, sacrifiant mon pantalon aux épines des églan tiers, sourds aux avertissements d'une maladie de cœur qui profita lâchement de l'occasion pour se rappeler à mon souvenir.

Jamais je n'eusse cru qu'une tournure pût courir aussi rapidement.

Que vous dirais-je; semblable aux attardés qui arrivent juste à temps pour voir le train partir, j'arrivai juste à temps pour voir la fugitive grimper sur un talus à pic et disparaître en un fossé, où je l'abandonnai à son malheureux sort.

Peut-être allez-vous me demander, ô madame, qu'elle nécessité j'éprouve de rappeler à votre mémoire cet incident dont la gravité ne fera pas date dans l'histoire contemporaine.

Je vais vous le dire.

L'Académie des sciences est depuis plusieurs jours buuleversée par la découverte que vient défaire un de ses membres, M. G..., lequel, en séance publique vient d'exhiber les côtes d'un animal antédiluvien dont Cuvier n'a jamais soupçonné l'existence, et qu'il a récemment trouvées dans la tranchée du chemin de fer de grande ceinture qui va de Saint-Cloud à.Marly.

Or, des discussions sans fin s'étant élevées sur la nature de l'animal auquel a pu appartenir cette carcasse étrange et dont la structure est faite pour dérouter jusqu'aux plus érudits, je me demande, non sans sourire, si nous ne serions pas, vous et moi, plus savants, en cette circonstance, que toute l'Académie des sciences réunie.

Georges Courteline.

Les meilleurs pianos sont les pianos A SOI.

ifiews êoittess

Comment an g Oieil malicieux tnipba ine ieane servante

j mon ami P. Roinard.

Adoncques inaistre Henry Trouillefort estoit venu ce matin-là comme les aultres boire laict chaud au presbytère de Monsieur le curé son nepveu et chauffer ung petit àl'aatre (on estoit en automne) ses vieils membres noueux et tordus comme bois de cormier. Ains quand la toux lairrait se détendre les rides de son visaige tout parcheminé, il avoit l'air plus ioyeulx que de coutume et vecy pour quoy.

Depuis que il venoit en la demeure de son nepveu le curé il avoit remarqué que le lict de la servante qui se trouvoit en une chambre voisine de la cuisine, n'estoit iamais deffaict de si bonne heure que il pust venir. « Ça, ie sçais bien où tu couches si tu ne couches en ton lict, faisoit-il à la fille ieune et rouge et grassouillette et festonnée comme pas une. » Oi cette-cy qui estoit comme on dict bon cheval de trompette, le traictoit de vieil fol, disant que servantes de presbytère soy lèvent tousiours au chant du coq et elle lui tournoit les talons. — Xostre homme ceste fois vouloit le darrenier mot, — cependant que la servante estoit en l'estable à luy traire bon laict mousseux, il print les pincettes de l'atre et les porta incontinent en le lict de la fille devant que elle fust revenue , puis s'étant remis prouche le teu, il attendit le retour de la servante et soy departist selon son accoutumance.

— « Ça fist-il lendemain, mesme temps que il se seoit au feu, ça il faict frais ce matin... Où donc sont les pincettes que ie remue ung petit ces busches qui ne flambent plus que feu de tourbes.

« — le crois bien que elles sont perdues, reprint la servante, depuis desià hier ne sçay où elles sont.

« — Eh bien fillette ! ie en sçay plus long que toy et te les vais montrer. » Et le vieil malicieux conduisit la servante prouche 3 m lict, lequel découvrant, il luy montra emmy les draps tout blans, les pincettes qui allongeoient leurs maigrelettes ianibes noires et il lairra la Cendrinette toute quinaulde.

Or voillà pourquoy ce iour là messire Henry Trouillefort soy en alla du presbytère en riant son vieil rire sec semblable au bruit d'un collier de cacquerolles que secoue un enfançonnet. HORTUS.

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