‹ Le Mirliton (volume 3)Chapitre 89 sur 243 · LES DÉMOLIS · texte numérisé non relu

LES DÉMOLIS

par Georges PROTEAU Pièce satyrique contemporaine, 4 actes

PRIX : 1 fram:

Chez l'Auteur, 45, rue Daguerre

SANGUINES ET FUSAINS

fragment de lettre trouvé, par hasard, dans un buvard de Café.

...je le sais bien, m'.n pauvre ami, tout ce que tu as été pour elle. Tu l'as aimée avec toute ta puissance et toutes tes forces d'athlète, adulée avec toutes les délicatesses, toutes les puretés et toutes les extases d'une femme. Le résultai, ça a été qu'elle a filé, qu'elle est partie lâchement, bêtement, avec je ne sais quel imbécile. Ça n'a rien de très extraordinaire, qu'est-ce que tu veux que je te dise.

Et maintenant, voilà que tu es comme un fou ; tu tournes au mouton enragé, et dans l'accablement du chagrin qui te frappe, tu en viens à voir tout en rouge à travers le voile de sang qui te nuage et te masque les yeux. Cela, encore, n'a rien que de très naturel ; rappelle toi ce que je t'ai dit un jour en plaisantant : Toi, tu es trop sentimental, ça te jouera un mauvais tour, tu tourneras à l'assassinat, à la première occasion. »

Comme j'avais raison pourtant !

Je suis mauvais conseiller en matière de choses d'amour, parce que je comprends et que je pratique l'amour d'une manière un peu spéciale. Nul au monde n'a plus que moi

aimé; j'ai passé ma vie à cela. Quant ce petit accident m'arrive, j'en prends bravement mon parti et je laisse venir les choses, sans rien faire pour les hâter, attendu qu'il y a, à souhaiter une femme, plus de charme qu'à l'obtenir, que la femme, tient toute entière dans le désir qu'on en ressent et que l'ivresse de la possession est toujours au-dessous du rêve qu'on s'en est fait. Comme tout le monde, il m'arrive quelquefois d'avoir plus de chance que je ne le mérite, auquel cas j'accepte sans plainte la désillusion et le déboire inséparables de toute bonne fortune, et, comme à tout le monde aussi, il m'arrive souvent d'en être pour mes frais, auquel cas je rentre chez moi, je prends un bain de pieds, je me couche, et je dors trente ou quarante heures d'affilé, après quoi je me réveille guéri.

J'ignore si ce remède serait bon pour tout le monde ; dans tous les cas tu peux toujours en essayer.

Malheureusement pour toi, nous ne voyons pas la vie de la même façon, ce qui fait que probablement tu ne comprendras pas grand chose aux conseils que tu me demandes et que je t'envoie pour te faire plaisir.

Mon cher, il ne faut tuer personne. Le meurtre est toujours inutile et on s'en repend toujours plus tard, à moins d'avoir une conscience tout exprès. Je t'engage vivement à ne tuer ni ta femme, ni le jeune imbécile qui te l'a enlevée. Si tu n'as pas la force d'accepter ton malheur avec tout le calme et tout le sangfroid désirables, eh bien, mon pauvre vieux, pleures tant que tu pourras. Outre que cela réussit à merveille et ne inarque jamais son effet, il vaut mieux pleurer de son amour et en souffrir à en mourir, que de le traîner misérablement dans l'indifférence et le dédain des femmes.

Quand tu auras pleuré toutes les larmes de ton corps, tu attendras qu'il t'en vienne d'autres, après celles-là d'autres encore, et comme cela jusqu'au moment où il ne t'en viendra plus, ce qui tardera, d'ailleurs, moins que tu ne le supposes. Et, ce jour-là, ce sera fini ; ton amour, que tu crois immuable et éternel, dans la violence de ton chagrin, ne t'apparaitra plus alors qu'à la façon des morts que nous avons aimés, comme une chose lointaine, un peu va^iic déjà et très douce, et de qui la douceur même sera rendue plus pénétrante par le souvenir qui s'y mêlera des amertumes et des larmes anciennes.

Car tu es un fou de prétendre que tu ne pardonneras jamais.

Mon cher, pars de ceci, qu'on pardonne tout aux femme>. hormis d'avoir les jambes trop minces entre les hanches et les jarretières. Est-ce que, raisonnablement, on peut » en vouloir » aux femmes ? On les étrangle en un moment de colore, mais ce serait une lâcheté bête que de leur conserver une rancune. C'est exactement comme si on en voulait à un enfant d'avoir cassé une carafe. Dire qu'il existe, chez la femme qui fait le mal, plus d'inconscience que de vice réel, c'est pour le moins assez probable, et quand même ce ne serait pas, il est préférable de le croire. Ça aide à n'être pas méchant .

Au fond, vois-tu, toute la question est de savoir si le mal qu'elles nous auront fait équilibre suffisamment les heures de bonheur qu'elles nous auront données, et si la cruauté de leurs ingratitudes doit effacer de nos Ames reconnaissantes les joies qu'y ont semées leurs caresses, mêmes passagères et trompeuses.

Pour copie conforme :

Georges Courteune.

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