NOS PLAIES
Noire collaborateur et ami Paul Roinard vient de mettre en vente, sous le titre « / Plaies » un des puissants volumes de poésie que nous devions à notre jeune et vaillante école littéraire.
Sombre, fier, amer, le poète, avec une énergie et un souffle peu communs, s'attaque à la grande décrépitude contemporaine qu'il fouaille et houspille de main de maître, n Nos PLAIES » constitue un livre curieux, audacieux, éminemment original et appelé à un gros succès, succès d'autant plus facile à prédire qu'il s'est signalé dès la première apparition du livre.
C'est là, à la fois, une belle œuvre et une bonne œuvre qui s'adresse aux cœurs haut placés autant qu'aux esprits délicats ; réponse digne des méditations des faiseurs de décadenteries, hiémales nuits, perce stagne la marc. et autres cycloides bigarrures.
Si cette leçon de bon français pouvait donc servir!... Oh mon Dieu!
SANGUINES ET FUSAINS
Ce n'est pas absolument d'hier, cela remonte bien, tout compte fait, à une bonne douzaine d'années, et pourtant je me vois encore, pauvre potache maigre et anémique déjà, dont la veste façon Sainte-Barbe faisait une gouttière dans le dos, pleurant comme un veau dans la salle des départs et révolutionnant de ma douleur bruyante tout le personnel de la gare. Partagé entre le désespoir du retour et la joie de me savoir quinze sous dans ma poche, je me sens
encore sous le bras le paquet ficelé de la main maternelle, contenant des chaussettes de laine, des souliers neufs, des galoches pour l'hiver, est-ce que je sais! J'entends les coups de sifflets et les volées de cloches! Puis, c'est les poursuites affolées d'un bout à l'autre de la gare, la précipitation des dernières embrassades, les bousculades et les encombrements aux portes des salles d'attente ! Ma mère se tient à quatre pour contenir ses larmes, mon père me crie: Ne perds pas ton billet! » quelqu'un qui passe dit: « Pauvre gosse. »
Ah ! le sale temps, les sales souvenirs, et comme Vallès a raison d'exécrer les heures de collège I
Demandez donc ce qu'ils en pensent à ceuxlà qui, depuis trois jours, promènent à travers Paris leurs tètes de désespérés et leurs tuniques d'uniforme sorties de l'armoire après deux mois de vacances ; changent le bon petit lit douillet dont la maman vient border le soir la couverture, pour le lit dur et étroit du dortoir ; quittent es caresses pour les pensums et la petite sœur pour le pion.
Réellement, je les plains de tout mon cœur.
Il est clair que s'ils étaient sûrs de n'avoir jamais dans la vie d'autres douleurs que celle de la rentrée, leur situation serait trop belle . Mais, en fin de compte, ils ont les chagrins de leur âge et je ne vois pas ce qu'on peut leur de mander de mieux.
Le collège n'est jamais gai, surtout le collège de province.
Je suis payé pour le savoir.
C'est la plupart du temps, un vaste bâtiment, triste comme l'automne et sale comme un peigne, qui a l'air à la fois d'une caserne et d'un cloître. Les petits commerçants de la ville en sont généralement fiers et généralement aussi il n'y a pas de quoi. On le débarbouille une fois l'an, pendant le temps des grandes vacances, ce qui fait qu'au retour des élèves il pue sur toutes les coutures la peinture fraiche et le mas tic: odeur à laquelle vient se mêler l'odeur fade de l'abondance et des équivoques bouillons gras, qui monte sournoisement de la cuisine, flotte en tout temps le long des corridors et des escaliers des bahuts de province.
J'ignore pourquoi, mais cette manière de retapage, de ressemellage, de remise à neuf, donne une recrudescence à la tristesse du retour.
Ht puis c'est comme un fait exprès; il pleut presque toujours le jour de la rentrée. Or je ne sais rien au monde de plus désespérant, de plus navrant, de plus lamentable, qu'un trou de
province le soir, par une de ces pluies fines et persistantes que le funèbre ciel d'octobre semble vomir avec la mort. Je me rappelle les trajets de la gare au collège; les rues silencieuses et étroites, sans un chat, éclairées d'un quinquet tous les deux cents mètres ; les pataugeages dans la boue entre les petits lacs qu'enclosent les pavés ; les chutes d'eau débordant des gouttières et les pas gymnastiques au ras des maisons sombres, tandis que la tunique imbibée, se colle de plus en plus aux épaules. Eh bien, je vais dire une chose qui passera peut-être pour une énormité, mais je ne crois pas qu'en aucune occasion j'aie jamais ressenti plus vivement le découragement et le dégoût de la vie, éprouvé une sensation plus profonde d'isolement et de tristesse.
Peut-être aussi la jugè-je ainsi parce que je la vois à travers les années, et n'est-ce là qu'un de ces effets de mirage qui se produisent avec le temps.
Quoi qu'il en soit, il y a de mauvaises heures dans l'existence des collégiens, de très mauvaises heures vraiment.
Elles passent vite, mais pas assez vite cependant pour ne point laisser de longues traces dans l'âme de ceux qui les ont connues.
J'en ai conservé, pour mon compte, la souvenance tellement précise qu'aujourd'hui même, après tant de mois et d'années, ce seul mot ; la rentrée » m'a encore presque ému en me venant sonner à l'oreille comme un mélancolique et lointain carillon.
Georges Courteline.
Le plus chic des Séramistes, c'est
' Isidore SIMONNET Faut voir son Exposition
Au PALAIS DE L'INDUSTRIE C'EST ÉPATANT!