Le Mirliton
Vlà qu'au lieur ed'filer la cloche La nuit, avec un tas d'maqu'reaux Avec qui que j'pass' pour un broche, Ej' demeure aux Arts Libéraux.
Là où qu'on m'salu' quand que j'rentre. Là où quand mêm' que jVrais fauché Ej'suis sûr de m'coller dans l'ventre Un' mouis' par dessus l'marché.
L'matin, ça chauff' la gargamelle, C'est girond la soupe aux poireaux !
Avant d'm'attacher un' gamelle, Ej1 déjeune aux Arts Libéraux.
Vrai, c'est déjà rupin qu'on coupe A la comète, mais nom d'un chien, On vous fout du coke et d'ia soupe Comm' si qu'on l'aurait poure rien ; Et pis on en r'çoit des visites :
Des Présidents, des Généraux, Des miniss's qui pay'nt les marmites C'est rien bath aux Arts Libéraux.
Quand^i's ont vu que l'thermomètre,
Etait à quinze au d'ssous d'zéro,
I's s'sont dit : « On va leur z-y mettre
Un' soup' dans l'ventre et un bras'ro
Oùs qu'i's pourront s'sécher les fesses
Et s'réchauffer les pectoraux. »
C'est bath !.... mais ça manque d'gonzesses,
Yen a pas aux Arts Libéraux.
Mais faut pas chiner la boutique.
Nom de Dieu ! c'est vraiment chouetto î On peut dir' que la République Est un gouvernement cotteau, Dame au lieur ed' passer la sorgue A m'chauffer l'cul aux soupiraux, Mézigo va bâcher son orgue ; Ej' demeure aux Arts Libéraux.
Aristide Bruant.
Mont-martre, Château des Saules, 1S91.
Potiron
Notre ami Georges Courteline dont on se rappelle les grands succès remportés ces dernières .innées avec les Gaietés de / Escadron, les Femmes d'amis et le Train (S //. 47, nous adresse un exemplaire de son nouveau livre : Potiron (Marpon Flammarion éditeurs). Xous sommes heureux de constater que jamais notre confrère n'a étt'1 plus en veine de verve et de joyeuseté. Lisez plutôt l'extrait suivant de Potiron et vous conviendrez sans doute que c'est là un petit chef-d'œuvre de drôlerie en même temps que d'observation malicieuse. C'est l'histoire d'un monsieur qui ayant trouvé une montre la reporte fidèlement chez le commissaire de police de son quartier.
Ici, laissons la parole au héros :
Muni, dit-il, de la montre en question — une belle montre d'homme, ma foi — boîtier en or avec initiales en platine, je me présenfai donc sur le coup de neuf heures- du matin, au commissariat de la rue Duperré, et demandai à être introduit près du commissaire de police. Ce personnage, qui achevait de boire son chocolat, donna l'ordre de me faire entrer et sans me faire asseoir ni rien, me dit :
— Qu'est-ce que vous demandez?
J'avais pris l'air de circonstance, le
sourire discret du monsieur qui accomplit une action d'éclat et qui s'attend à être couvert de lauriers.
Je répondis :
— Monsieur le commissaire de police, j'ai l'honneur de déposer entre vos mains une montre que j'ai trouvée cette nuit et que...
Je n'avais pas achevé, que le commissaire se dressait, répétant :
— Une montre ! une montre !
Puis aux agents qui jouaient au piquet dans le poste :
— Hé ! vous autres, fermez-donc la porte de la rue. On est ici comme dans un moulin, ma parole î
Et il demeura debout, rognant entre ses dents, à attendre que l'ordre donné eut reçu son exécution. Quand ce fut fait, il se calma, replongea en son siège et dit:
— Veuillez me remettre cet objet.
Je m'exécutai. 11 se saisit de la montre, et pendant une longue minute il la mania, la retourna, la flaira, en fit jouer alternativement le remontoir, le boîtier et le mousqueton d'attache.
— Oui, conclut-il enfin d'un air grave, c'est une montre. Il n'y a pas à dire le contraire.
Là-dessus il étendit le bras, enfouit la montre au fond d'un vaste coffre-fort, qu'il referma ensuite à double et triple
tour. Je le regardai iaire, étonné. Il reprit :
— Où avez-vous trouvé ce bijou, je vous prie ?
— Boulevard Saint-Michel, répondis-je, au coin de la rue Monsieur-le-Prince.
— Par terre? lit le commissaire ; sur le trottoir?
Je répondis qu'il en était ainsi.
— Voilà qui est extraordinaire, dit alors, en fixant sur moi un œil méfiant, cet homme bien plus extraordinaire encore.
Le trottoir, ce n'est pas une place à mettre une montre.
— J'avoue... insinuai-je en souriant.
.Sec, le commissaire dit :
— Assez ! je ne vous demande pas de commentaires.
Je me tus et cessai de sourire.
Lui reprit :
— Qui êtes-vous, d'abord ?
Je me nommai.
— Où demeurez-vous?
Je dis que j'habitais place Blanche. 26.
— Quels sont \ os moyens d'existence?
— J'exposai que j'avais douze mille livres de rentes.
— Quelle heure était-il à peu près, quand vous avez trouvé cette montre?
— Il était trois heures du matin.
— Pas plus ? s'exclama le commissaire, devenu soudainement ironique.
— Mon Dieu non, dis-je ingénuement.
11 continua :
— Et qu'est-ce que vous faisiez, à trois heures du matin, au coin du boulevard Saint-Michel et de li rue Monsieur-le- Prince, vous qui dites habiter place Blanche?
— Comment je dis?
— Oui, vous le dites.
— Si je le dis, c'est que cela est.
— C'est ce qu'il faudra établir. En attendant, faites-moi donc le plaisir de ne pas détourner la question et de me répondre quand je vous parle. Je vous demande ce que vous faisiez à une heure aussi avancée de la nuit, en un quartier qui n'est pas le vôtre?
— Parbleu, dis-je, je revenais d'une maison amie où j'avais passé la soirée.
— Ah ! bah.
— Sans doute.
— Eh bien, je vous fais mes compliments, railla mon interlocuteur ', vous menez une jolie existence.
Et après un instant de silence.
— Vous n'avez jamais eu de condamnations, Breloc ?
Ceci mit le comble à la mesure. Je m'écriai :
— De condamnations !... Ah çà ! me prenez-vous pour un escroc ! Vous commencez par m'embêter avec votre interrogatoire.
Je dis, et, dans le même instant, jugeai
ma dernière heure venue. D'un bond, le commissaire s'était mis sur ses pieds et maintenant il marchait sur moi, suant, bavant, le sang à la face. Sous la broussaille de ses sourcils, je voyais flamber ses yeux de fauve.
— Vous dites? bégaya-t-il ; vous dites? Je tentai de placer un mot, mais il ne
m'en laissa pas le temps. 11 rugit :
— Et je dis, moi, que je vais vous envoyer au dépôt, ça ne va pas traîner!
C'est Pheure du panier à salade, justement. Qui est-ce qui m'a bâti un polichinelle pareil? Ah ! vous voulez faire de la rouspétance ! Ah ! vous voulez vous ficher de moi, et de la loi que je représente. Eh bien, vous êtes bien tombé !
Puis, scandant chacune de ses phrases à grands coups de poing abattus parmi les papera>ses de sa table :
— ■ Eh ! tonnerre de Dieu, est-ce que je vous connais, moi ! Est-ce que je sais qui vous êtes? Vous dites que vous vous appelez Breloc, je n'en sais rien! Vous dites que vous habitez place Blanche, qu'est-ce qui me le prouve ? Vous dites que vous avez douze mille livres de rentes, est-ce que je suis forcé de vous croire? Faitesles donc voir un peu, vos douze mille livres de rentes, hein ; vous seriez bien en peine de les montrer?
J'étais abasourdi.
— Tout cela n'est pas clair, conclut-il avec violence ; je dis, entendez-vous bien, que tout cela n'est rien moins que clair, et que j'ignore si vous ne Pavez pas volée, moi, cette montre !
— Volée!
— Oui, volée ! Et puis, ce n'est pas tout ça, je vais en avoir le cœur net.
Des agents, au bruit, étaient venus. 11 leur cria :
— Fouillez cet homme!
L'homme, c'était moi. En une seconde, je fus tel qu'un petit saint Jean, ma chemise tombée autour de mes pieds nus.
— Ah ! vous voulez faire le malin, répétait le commissaire, goguenard ; ah !
vous voulez faire le malin ! — Levez-lui donc les bras, vous autres ; faites-lui donc écarter les jambes.
Au renouvelé de tant de misères, la voix de Breloc s'altérait. Mais comme je riais, moi, aux larmes, hochant la tête, satisfait, reconnaissant là tout entières ces deux vieilles ennemies acharnées des gens de bien, l'administration et la loi :
— Que j'en trouve encore une, de montre ! hurla en manière de morale mon infortuné camarade, ce pendant que son poing exaspéré et clos élevait une menace vers l'avenir.
Georges Courteline.
VIEILLES CHANSONS