‹ Le MirlitonChapitre 22 sur 47 · LA MÈRE MICHEL · texte numérisé non relu

LA MÈRE MICHEL

C'est la mère Michel qui a perdu son chat,

Qui cri' par la fenêtr' qui est-c' qui lui rendra,

Et l'compèr' Lustucru qui lui a répondu :

« Allez, la mèr' Michel, vot' chat n'est pas perdu. »

C'est la mère Michel qui lui a demandé :

« Mon chat n'est pas perdu ! vous l'avez donc trouvé? »

Et l'compère Lustucru qui lui a répondu :

« Donnez un' récompense, il vous sera rendu. »

Et la mère Michel lui dit : « C'est décidé :

Si vous rendez mon chat, vous aurez un baiser. »

Le compèr' Lustucru, qui n'en a pas voulu,

Lui dit : « Pour un lapin votre chat est vendu. »

Dans i

Rue

CHANSONS

ET

MONOLOGUES

PAR

ARISTIDE BRUANT

DESSINS de

STEINLEN

Prix: 3 fr. 50

Envoi franco contre mandat poste à l-adresselde M. Aristide BBVAST, 84, boulevard Rochechouart, PARIS

Le Gérant, Aristide BRUANT.

Paris.— Imp. Pairault et Cie, 3, passage Nollet.

— Et quoi que tu deviens... depuis le temps?

— Moi, je deviens rien. Je suis toujours avec ma sœur Ernestine et mon beau-frère Antoine. Comme je suis pas fort, ils me soutiennent... ils veulent bien que je fade avec eux. Et puis, d'ailleurs ma sœur gagne bien sa vie, alors a fait pour trois.

— Viens-tu boire un verre?

— Oh! non... je serais en retard pour briffer... J'ai que le temps... si je veux pas me presser. Ce soir, je viendrai te serrer la pince.

— A ce soir!

Rue Pajol, où il demeurait, il trouva sa sœur en train de disposer le couvert. Il tomba assis sur une chaise, jeta sur le lit son chapeau yokohama et attendit.

Contre l'ordinaire le repas fut silencieux. De temps en temps, la grande Ernestine échangeait un regard avec Antoine, un gros gaillard de trente-cinq ans, aux épaules larges. Tous deux paraissaient gênés, comme des gens à qui une confidence pèse et qui n'osent parler.

Anatole mangeait, ne s'apercevant de rien. On servit le café sans qu'aucun des trois interlocuteurs n'eût desserré les lèvres. Le Lézard roula une cigarette et s'étendit sur un canapé bas, selon son habitude,pour aider le travail de la digestion.

Alors Ernestine parut prendre son courage à deux mains :

— Dis donc, Totole, fit-elle, j'ai vu quelqu'un ce soir... quelqu'un qui m'a parlé de toi...

— Ah ! fit le Lézard d'un ton indifférent.

— Oui, Marcelle... Marcelle Thiziau...

tu sais bien, l'Œil-de-Verre... Ah! figuretoi qu'il vient d'y arriver un malheur... son homme... tu connais bien son homme?

— Le Polonais ?

— Oui, le Polonais... eh bien! On vient de le reléguer... à sa dernière condamnation pour batterie... C'est pas triste pour elle, ça! Avoir été huit ans avec quelqu'un... et se le voir enlever... là... pour rien... C'est le cas de le dire!

— S'il s'était toujours tenu tranquille! opina le Lézard.

— Alors, continua Ernestine, elle est veuve, la pauvre Marcelle... Eh bien ! saistu ce qu'elle a pensé?... Tu sais qu'il y a longtemps qu'elle te connaît... elle t'a vu tout petit. Elle sait que f es un garçon tranquille... Elle te trouve gentil...

Le Lézard se leva à demi d'un air effaré; Ernestine se tut et baissa la tête. Il fallut qu'Antoine intervint.

— Venons donc au fait, dit-il de son ton d'homme sérieux qui connaît les affaires; tu as dix-huit ans et t'es pas trop déjeté... Jusqu'ici on t'a soigné... Je ne te le reproche pas. T'étais notre seule famille... On te le devait et on a fait son devoir simplement, mais ça commence à être le moment où faut songer à l'avenir. T'es en âge de

travailler. A dix-huit ans, je m'occupais déjà... Je m'étais déjà créé un intérieur. T'as ce qu'il faut pour plaire et Marcelle te gobe. C'est une fille sérieuse qu'a jamais laissé son homme en plan et si le Polonais l'avait toujours écoutée!... Et puis, elle est déjà sur l'âge, elle a donc une clientèle qui lui rapporte dans les dis: francs par jour. C'est pas mauvais par le temps qui court... pour commencer. T'as qu'un mot à dire.

Le Lézard s'était levé tout pâle.

— C'est donc pour vous débarrasser de moi? fit-il d'une voix étranglée par l'émotion. Oh! j'aurais jamais cru ça de vous!.. Voyons, avez-vous quelque chose à me reprocher?

Puis, comme Ernestine et Antoine se taisaient :

— Je vois bien, continua-t-il, vous voulez ma mort... Voyons, j'ai t'y la force de travailler?... Ah! si notre pauvre mère était encore là!

Il tomba sur le fauteuil, anéanti, les larmes aux yeux.

— Notre mère! fit Ernestine en courant vers Anatole. Pourquoi?

— Oui, notre mère... Tu te souviens donc plus de ce que tu m'as raconté si souvent, quand elle est morte et qu'tlle t'a fait jurer de prendre soin de moi? Ah ! bien oui, à la première occasion... tu t'empresses de me coller à la première venue... Voyons! franchement, est-ce que j'ai la force de travailler, moi! Regarde-moi donc à côté d'Antoine... Si tu savais ce que je ressens quand il faut que je fasse quelque chose...

— Tu souffres?... Et tu ne dis rien?

— Pour sûr que je souffre! J ai des sueurs rien que pour aller aux Buttes. Ce sera bien assez quand y faudra que je parte dans trois ans... Si j'en claque pas, j'aurai de la chance.

— Il a raison, dit Ernestine convaincue. Il est trop faible. Tu diras à Marcelle qu'elle n'y compte pas.

— Alors, c'est entendu ! fit Antoine en s'approchant. Si tu te couchais, Anatole, t'es peut-être fatigué?

— Non, j'ai besoin d'air, fit le Lézard, qui se souvint du rendez-vous donné à son copain, je vais sortir, mais ayez pas peur, je rentrerai pas tard. Merci, vous êtes de bons trangins!

Et le soir, quand attablé avec son camarade devant un saladier de vin chaud, celui-ci lui vantait les agréments de la vie foraine et l'engageait vivement à faire comme lui :

— C'est pas la peine d'insister, dit très sincèrement le Lézard, j'ai un tempéramment trop faible, j'en crèverais... Et la preuve que c'est vrai, tiens, pas plus tard que ce soir, j'ai refusé dix francs par jour!

Oscar Méténier.

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