LES S
Dieux
Me lumen, vos timbra régit.
(Vieille devise de cadran solaire).
Quelqu'un se rappelle-t-il, parmi cette cité universelle de 1900, aussi parfaitement disparue mais infiniment moins regrettée que la pauvre Messine, ce que fut l'ouverture du Petit Palais! Et le mouvement continu qui fit des peuples entiers s'engouffrer dans sa baie de cristal et de fer? Que cherchaient ces peuples? — Une pendule, répondra l'histoire, si l'histoire se soucie des mouvements de la foule, et si elle est franche. Mais l'histoire n'est pas franche et elle se divertit à donner aux curiosités humaines des causes honorables et rares que déterminent, à loisir, les esprits compliqués. Ce jour-là, en effet, on parlait d'une exhumation des trésors ignorés de nos vieilles églises et les archéologues semblaient plus fiers du coup de filet jeté dans les ténèbres de la province que s'ils eussent tiré du fond des mers les galions de Vigo. Des centaines d'épaves étaient exposées. Formes étincelantes et barbares, reflets d'émaux ou d'écaillés luisantes, ossements ajourés aux couleurs d'ambre, idoles auvergnates,
inexplicables ustensiles. Devant ces montres authentiques aux yeux de carpe, aux pustules de joaillerie, l'enthousiasme des délicats fut lyrique. Mais quand on interrogeait la foule humaine qui, répandue autour des vitrines, déferlait sur ces îlots de pierres précieuses, on s'apercevait vite que ses curiosités n'allaient point là. Peu de gens avaient pensé s'amuser au Bal des Sauvages ou s'édifier devant la Chasse de Sarrancolin. On eût compté ceux qui avaient fait le voyage pour un « peigne liturgique », ou pour un diptyque d'ivoire au nom du consul Justinianus. Enfin, pour « champlevé » qu'il fût, l'émail d'une « colombe eucharistique » n'attirait que peu de regards parmi ces millions d'yeux ouverts sur ces milliers de pierreries. Ce qu'ils cherchaient tous, c'était une pendule.
C'était la Pendule aux Trois Grâces, de Falconet. Déjà célèbre au temps de Diderot, elle redevenait, ce jour-là, fameuse par les désirs qu'elle suscitait chez les amateurs, jusqu'au delà des mers. On parlait d'un million offert et refusé. Dans ce mot : « Un million pour une pendule ! » les gens faisaient tenir toute une esthétique. L'histoire et la légende l'enguirlandaient de leurs fleurs comme les trois petites déesses elles-mêmes. Et les foules, en défilant devant elle, s'efforçaient de comprendre ce qui la rendait si désirable et ce qu'elle révélait d'art aux initiés.
Si nous faisions comme cette foule, peut-être apprendrions-nous quelque chose.
L'horloge est de tous les engins de la science le le plus ancien et le seul qui ait traversé, sans
changer de forme essentielle, les plus belles époques de l'Art. On peut donc étudier sur elle, sans qu'aucun élément étranger intervienne, la pure fantaisie ou, si l'on veut, les pures nécessités de l'art décoratif. Son moteur, qui est le poids, est connu depuis mille ans. Le progrès qui tend toujours à diminuer le signe extérieur de nos engins ne pourrait diminuer celui-ci sans nuire à sa fonction même. On a rendu invisible la source de la chaleur dans nos maisons, invisible la source de la lumière, invisible, dans nos voitures, la source du mouvement, mais on ne peut rendre invisible la manifestation de l'heure sans la supprimer. Quand on inventa le ressort spiral, on put réduire l'âme de cet engin, mais on fut toujours obligé de donner la même ampleur à sa figure : le cadran. Ainsi l'horloge n'a pas diminué de volume nécessaire. Elle n'a pas non plus changé de forme nécessaire. Il y a une forme géométriquement nécessaire pour elle, tandis qu'il n'y en a ni pour la cheminée, ni pour la théière, ni pour le flambeau. On peut faire triangulaire une cheminée, non un cadran. On peut faire piriforme une lampe, non une horloge. Il y a dans cet objet une forme qui ne peut être éludée. Et, à part ce programme qui est inamovible, l'artiste peut tout. C'est donc bien sur le même thème de tous les temps et de tous les pays que les artistes ont travaillé, comme s'ils étaient rassemblés dans la même salle et dans le même concours, depuis le xive siècle jusqu'à nos jours.
En même temps, l'horloge est de tous les thèmes de l'Art décoratif celui dont l'ornementation nous
touche le plus, étant celui qu'on regarde le plus souvent. Beaucoup de gens ont oublié le dessin des meubles et la couleur des tapisseries, qui n'ont pas oublié Thorloge de leur enfance. Autant que le flambeau, plus que l'aiguière ou que la potiche, la forme de la pendule s'insinue en nous, et les heures tristes ou joyeuses que nous y avons lues ont pris à notre insu pour nous la forme des figures qui s'y sont dressées. La grâce d'un beau décor se fait donc sentir ici plus qu'ailleurs, et plus qu'ailleurs est risible la déchéance du goût. Aussi bien, est-ce là que les fantaisies les plus fines ont triomphé et que les plus insolentes se sont donné carrière. On croit généralement que le mauvais goût en ce monde, est infiniment multiforme et insondable. C'est une erreur. Il suffit pour le sonder et pour en déterminer les lois, de regarder quelques pendules et, sur elles, les Saturnes, les Parques, les Grâces, les Apollons, les Amours, tous ces dieux, toutes ces déesses, dont on fit, en divers temps, les emblèmes de YImperator Berum. Peut-être que nous ne saurons pas mieux l'heure, mais nous connaîtrons mieux Fart de notre pays : l'art qui marque mieux que les horloges les grandes heures de l'humanité. Sur ces cadrans, nous lirons ce que le sentiment décoratif des maîtres fit pour sauver de la laideur la machine inventée par la science, pour en dissimuler la géométrie, pour en adoucir la voix, et pour en varier les aspects par la présence et par la grâce des « Dieux de l'Heure ».
m LES- DIEUX VERTUEUX, LES DIEUX TERRIBLES, LES DIEUX JOYEUX
Iongtemps on les ignora. A l'apparition d'une j merveille de la science, comme était l'horloge au xne siècle, le sentiment qui domine, ce n'est pas qu'il faut l'embellir, mais qu'il faut en profiter. Ainsi, de nos jours, personne ne songe à décorer un phonographe. On songe à tirer de la découverte nouvelle tous les services dont elle est capable. Émerveillé par son ingéniosité, on ne lui demande pas de beauté. Ce qu'il fallait aux contemporains du moine Gerbert, ou à ceux de Jehan des Orloges, ce n'était pas de belles figures, qui adoucissent la voix grave des heures, mais des perfectionnements mécaniques qui permissent de l'entendre mieux et d'en mieux calculer les retours : jacquemarts, automates, carillons, sphères, planètes avec leurs cercles, épicycles, cadrans secondaires marquant les jours de la semaine, les quantièmes du mois, les signes du zodiaque, les phases de la lune, le lever et le coucher du soleil; et puis, par là-dessus,
les coqs chantant, les anges trompettant, les cerfs courant et tapant l'heure avec leurs pieds, des « piquantins » la tapant avec leurs lances, des pèlerins offrant des pommes d'or à des monstres, des cavaliers se battant en duel et se donnant autant de coups qu'il y avait d'heures à sonner, — bref tant de merveilles et qui faisaient tant d'honneur à la ville qui les possédait, que pour empêcher l'inventeur d'en aller porter ailleurs la recette, la légende veut qu'on le brûlât vif, à moins qu'on ne se contentât de lui crever les yeux.
Le sentiment qui domina ensuite, ce fut la joie : joie de savoir enfin l'heure, de pouvoir mesurer le temps mal défini jusqu'alors par les cadrans solaires, ou par les clepsydres et les sabliers. Elle éclate dans tous les attributs dont les artistes du Moyen âge entourèrent les premières horloges. Ce n'est pas alors qu'on eût pensé à leur donner pour attributs des dieux sombres comme les Parques ou le vieux Chronos, ni pour épigrammes quelquesuns des tristes aphorismes antiques sur la brièveté des jours et la fuite de la jeunesse. Ces idées ne nous sont venues que plus tard, lorsque, blasés sur les services que rendait cette machine, nous nous sommes avisés de rechercher la leçon qu'elle contenait. Dans les premiers temps de l'invention, la connaissance de l'heure fut une bénédiction. Ce fut un mystère joyeux. La Vierge, les Saints, l'Enfant Jésus, les Rois mages, telles furent les figures qu'on vit d'abord annoncer l'heure à Strasbourg, à Venise, à Iéna, à Lund, en Suède, comme à Lyon. Les dieux qui entourent le cadran
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LA TORRF. DELL OROLOGIO SLR LA PLACE SAINT - MARC
à Venise.
(Cl.Alinari)