LA "MESNIE" DE LA MORT
Cette impression que laisse en nous la figure du gisant est amplifiée et précisée encore, si nous regardons celles qui lui font cortège, — ce qu'on pourrait appeler la « Mesnie de la Mort ». Être accompagné lors du dernier voyage par les serviteurs, les clients, l'épouse même, parut longtemps à l'homme une condition de survie. On les sacrifiait donc sur sa tombe. Être accompagné par leurs images, les plus belles possible, se présenter aux générations futures entouré de leurs formes, s'embellir de leur beauté, parut un sort enviable longtemps après qu'eurent cessé les sacrifices humains et une condition de survie, sinon dans les Champs Elyséens, du moins dans le souvenir des hommes. La tombe égyptienne est une exposition universelle des serviteurs, des richesses, des propriétés, des récoltes du mort, en même temps qu'une histoire de ses guerres et de ses travaux publics. La tombe de Tanagra contient encore tout un petit cortège de danseuses, de marchands ou d'amours. C'est la
vie tout entière et de tout un peuple qui s'agite et bourdonne autour du mort. Les femmes jouent de l'éventail, les athlètes se frottent les muscles, les marchands crient leur marchandise, les mimes font leur mimique, les enfants lutinent quelque volaille, les amours voltigent.
L'idée qui inspira le coroplaste grec domine l'Antiquité tout entière, sur tous les bords de la Méditerranée, dans toutes les îles, païenne ou chrétienne, à demi barbare ou décadente : mettre autour du mort, sur son tombeau, la vie familière, la vie accoutumée. Rien de surnaturel. Pas plus sur le tombeau chrétien que sur le païen, vous ne trouverez de scènes comme Dante en imagine et qui nous ravissent dans un autre monde. S'il y a un ange, il est sans ailes, tout à fait semblable à un autre jeune homme. S'il y a un génie, tenant un cartouche, c'est un pur motif décoratif. Sans doute, les dieux y paraissent, mais dans leurs besognes terrestres : Apollon luttant avec Marsyas ou Bacchus traîné en triomphe sont des personnages de la plus naturelle humanité. Sans doute, le Christ fait des miracles, mais en pleine vie coutumière, au milieu des pains, des poissons et des jarres, sous les arbres où perchent des colombes. On peut en voir d'excellents exemples à Arles, au Musée lapidaire ou, si Ton ne va pas jusque-là, à Saint-Germain dans les moulages réunis par M. Salomon Reinach. Il ne s'agit ni de ce qui se passe dans le royaume souterrain des morts, ni de ce qui se passe au ciel. On reste, même avec l'art chrétien, sur la terre et l'on y pose les deux pieds.
Sur cette terre, le cortège change cependant à mesure que passent les siècles. D'abord, ce sont les parents qui le forment ou les serviteurs, penchés sur l'être qui n'est plus, lui tendant le coffret aux bijoux, ou un oiseau, ou son enfant nouveau-né. Sur les stèles attiques, le mort est presque toujours entouré de sa famille. Agathon se tient debout, auprès de sa femme Korallion, Dion auprès de Mika. La fille de Phrasikléia se jette dans les bras de sa mère. « Une suivante », dans la stèle funéraire qui est à La Haye, tend l'enfant à la morte et l'enfant lui tend les bras. Ces figures de jeunes femmes à peine profilées sur le pentélique, telles qu'on s'imagine Yanimula blandula, vagula, que chante l'Empereur-poète, sont presque toujours entourées de leurs proches. Bien peu tiennent, solitaires, le coffret, le miroir ou le fuseau.
Puis, des foules surviennent autour du sarcophage se livrant, tout autour du mort, à toutes les besognes de la vie : les amours grimpent aux échelles pour vendanger, foulent le raisin dans la cuve, portent des guirlandes, montent dans la voiture aux chèvres. Des chasseurs accourent : des barbares, des Perses, au galop de leurs chevaux, et ce sont d'étranges luttes avec les sangliers, les lions, les aurochs ou les poursuites des cerfs détalant aux quatre coins du sarcophage. Le tumulte, la rumeur, le cliquetis des armes, le sol battu par les foulées cadencées du galop, voilà ce qu'entendent, incessamment autour d'elles, les ombres dans leur long sommeil. Et ce sont presque toujours des scènes de tuerie ou de carnage qu'aperçoivent
les fouilleurs, sous leurs pioches, lorsqu'ils font surgir quelque chef-d'œuvre sur quelque. point que ce soit du monde méditerranéen, depuis les champs de Sidon jusqu'à la vigne Ammendola. La famille et les clients, voilà de qui se compose, sur le tombeau païen, la « Mesnie de la Mort. »
Sur le tombeau chrétien, la famille disparaît. Elle ne reparaîtra guère plus qu'au xix° siècle avec Thorwaldsen ou les artistes du Campo Santo de Milan ou de Gênes. Elle est remplacée par les saints, les apôtres, la grande famille chrétienne, c'est-à-dire par des étrangers, aux yeux de la cité antique, par des inconnus. Le lapicide travaille à la gloire non de la famille, du foyer, de la gens, mais du genre humain, de tous les frères en Jésus- Christ. Et la nature naît, grandit, foisonne autour de la tombe, avec ses drames : le serpent qui monte en s'enroulant autour de l'arbre, menaçant le nid; avec ses joies : les grands paons qui boivent à la coupe ou les colombes insinuant la balançoire de leur cou et de leur queue dans le paraphe arrondi des vrilles de la vigne. Ce n'est plus la communion familiale ni même patriotique autour du mort; c'est la grande communion chrétienne, la communion largement humaine qui commence. Le Christ guérit l'aveugle; il multiplie les pains; il relève le paralytique; il change en vin l'eau des amphores de Cana. Le mort repose entouré de prodiges. Autour de lui, par la volonté du Seigneur, Jonas sort de la baleine, Daniel est arraché aux lions, Isaac au couteau de son père, Moïse et son peuple à la main du Pharaon, les trois jeunes
Hébreux à la fournaise. Il dort donc confiant : il sera délivré de la mort. C'est un immense panorama de prodiges qui se déroulait aux Alyscamps, sur les milliers de sarcophages chrétiens, autour des dix-neuf chapelles, dans cette plaine tout inégale et bossuée par les tombes dont parle Dante, et vers où, de tous les points des Gaules, le Rhône charriait continuellement des marbres et des morts.
Ainsi, en un point qui, esthétiquement, est capital, le cortège chrétien de la tombe antique et son cortège païen se ressemblent. Ils sont tous deux formés par des humains et des humains qui agissent. Autour du mort, l'artiste grec, ou gréco-romain, ou étrusque, figure la vie active et une compagnie ou « mesnie » purement naturelle.
Au Moyen âge, tout change : ce qu'il y a, autour du gisant, ce n'est plus une vie active, mais une vie contemplative, et ce n'est plus un cortège humain, mais une compagnie surnaturelle. Les anges descendent du ciel pour veiller sur le mort. Dieu tout-puissant paraît au-dessus de sa tête. Les saints s'étagent ou s'alignent, non plus dans les besognes de la vie, mais dans les attitudes du triomphe et du repos. Rappelez-vous la vision qui domine, à San Zanipolo, de Venise, les doges Michèle Morosini et Mocenigo, ce dernier par Niccolo et Giovanni di Martino, tous deux du xve siècle, ou bien encore celle du Cardinal de Braye par Arnolfo di Cambio, à l'église de Saint-Dominique, à Orvieto, et vous aurez la brusque révélation d'un sentiment que ne vous donne pas la littérature. Les poètes ontdéploré que le Moyen âge ait ramené la pensée sur
les choses de la mort et que la foi chrétienne, « mêlant la terreur à l'espoir »,
Ait mis l'Éternité douteuse au fond des tombes...
Mais les poètes chercheraient vainement cette image sous le ciseau des Maîtres de la sculpture funéraire. C'est peut-être dans les livres, que la foi du Moyen âge a mêlé la terreur à l'espoir; ce n'est assurément pas sur les tombes. Jamais époque ne fut plus familière avec la mort. Comme Ta très bien montré M. Enlart, les « aîtres » ou les cimetières étaient des lieux d1 « esbattements » et les gens qui, de nos jours, sont surpris qu'il y ait des vignobles sur les toits de Paris, le seraient bien davantage d'entendre parler du vin récolté parmi les tombes, comme jadis, à Saint-Urbain de Troyes, au xive siècle, ou des noix venues du cimetière de la cathédrale de Noyon... Sans doute, il y a un Jugement dernier sur la façade du dôme d'Orvieto, mais il y a de tout sur ce dôme : la Genèse, la création de l'Homme et ces deux anges délicieux qui glissent dans l'air, les ailes toutes droites, comme des cygnes sur l'eau, et la Nativité de l'Enfant Jésus... Sans doute, il y a, sur les murs du Campo Santo de Pise, la rencontre des « trois morts et des trois vifs », mais il y a la vendange, mais il y a le raisin qu'on foule dans la cuve, il y a la musique jouée dans le jardin enchanté; il y a tout le cycle des prodiges bibliques ou des réalités contemporaines. Quoi d'étonnant si, dans ce cycle, où tout est figuré de la vie, il se soit glissé quelque chose aussi de la mort? Sans doute, enfin, il y a, au
tympan de nos vieilles églises, des batailles de démons et d'anges, des marmites de damnés, des « pesées d'âmes »... Mais observez que ces choses ne sont pas des tombeaux. Dans les tombeaux nous ne trouverons rien de semblable... Les scènes de lEnfer étaient bonnes pour les vivants. La vision du Paradis enveloppe les morts. Si des mystères sont représentés sur la tombe, ce sont des mystères joyeux : l'Annonciation, la Résurrection, l'Assomption. Le doge Morosini est couché dans sa gloire. Il dort; il fait un rêve : il se voit parvenu là-haut, présenté au Christ par la Vierge et par l'archange. Tel le cardinal de Braye, tel Roderigo Gonsalvi, tel l'évêque d'Albano, tel le cardinal de Portugal.
Toutes ces figures sont surmontées de la vision la plus belle qui fut jamais : la réalisation de leur espérance et la conclusion de leur effort s'épanouissant au-dessus d'eux comme la fleur de leur vie. Là-haut, c'est lui-même que le doge ou l'homme de guerre, l'évêque ou l'humaniste aperçoit in carne ressuscité, présenté par un saint à son Dieu, — car son Dieu est ressuscité, Scio quod redemptor meus vivit. C'est pour nous, peut-être, mais ce n'est pas pour lui que l'Éternité est « douteuse ». Nous qui plaignons les hommes du Moyen âge morts ainsi, sûrs que leur idéal vit et triomphe quelque part dans les cieux, pourrions-nous en dire autant à l'heure où nous nous sentons fatigués de la lutte et ne devrions-nous pas, plutôt, les envier? Lesquels d'entre nous, même parmi les plus forts, parmi les confiants dans le progrès indéfini de l'esprit humain,
s'en vont-ils vers la mort assurés en l'avenir de l'idée qu'ils servent, de la justice qu'ils réclament ou de la beauté qu'ils annoncent et combien peuvent-ils se dire, en toute bonne foi, comme ces dormeurs souriants, la tête penchée, les mains jointes : Scio quod redemplor meus vivit?
Ce groupement de saints, d'anges et de personnages divins autour du mort, sous le portique où il repose, est une chose si simple, qu'on ne sent chez l'artiste aucun effort, aucune composition, aucun labeur. Les monuments de Leonarclo Bruni par Rossellino et de Marsuppini par Desiderio da Settignano sont des merveilles d'harmonie. On ne saurait où, ni comment, retrancher une seule de leurs figures. Ce n'est point là un rapprochement ingénieux fait par des architectes ou des tailleurs de marbre pour développer une thèse. C'est le geste spontané qui dresse le but auprès du voyageur fatigué, qui range les plis de son manteau, suspend sur sa tète des guirlandes, tire le rideau sur ses yeux et lui montre ce qu'il a tant cherché sur les routes d'ici-bas : la vérité, la justice, l'amour. C'est le geste hospitalier qui réunit, sous le môme cintre, les esprits purs et le corps qui revivra un jour, — et ceux qui sont déjà renés à la lumière, et ceux qui ont souffert pour revivre, — dans cette réunion paisible et qui ne finira plus.
Ici, nous saisissons, au vif, l'antithèse du geste chrétien dans la naïveté de la foi médiévale avec le geste païen des beaux temps de la Grèce. Sur la stèle du Céramique, les parents serrent la main de celui qui les quitte. Sur le parvis de San Zanipolo,
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les saints accueillent celui qui, ayant traversé la mort, vient vers eux. Là-bas, c'est une scène d'adieux; ici, une scène de bienvenue et de présentation au Seigneur. Le chrétien n'est plus accompagné à son départ : il est reçu à l'arrivée. Autant qu'une bienvenue est plus joyeuse que des adieux, autant le cortège de la mort au Moyen âge est moins triste que dans l'Antiquité.
Non que les proches ou les serviteurs éplorés de la stèle attique aient disparu tout à fait du tombeau gothique. Ce serait grand dommage, car leur douleur et leurs robes ont dicté à nos maîtres « ymagiers » des gestes et des plis qui sont de purs chefs-d'œuvre : les pleurants des ducs de Bourgogne et du duc de Berri, les « deuils » de Philippe Pot, par exemple. Le cortège funèbre s'est même, depuis l'Antiquité, enrichi de figures nouvelles et peu à peu, sont venus se ranger, autour du mort, des représentants de toute l'échelle de la vie : des anges, des hommes et des bêtes; des anges pour le garder, des hommes pour le' pleurer et des bêtes peut-être pour le distraire.
Les anges apportent aux gisants le secours de leurs mains et de leurs ailes. De leurs mains, ils soulèvent le rideau, comme l'ange admirable de Donatello, sur la tombe du cardinal Brancacci, à San Nilo de Naples ; ou bien, ils balancent l'encensoir, comme ceux de Philippe, frère de saint Louis, souriant des lèvres aux lèvres souriantes du prince qui dort. De leurs ailes palpitantes, ils chassent les mauvais rêves. Ils ne pleurent jamais. Ce sont les amours qui pleurent, peut-être aussi ces faux anges
qui entourent, tout nus, debout, le corps du beau Philibert, à Brou. Les vrais anges protègent ou aident, mais ils sourient : ils ne connaissent pas la mort.
Les bêtes, non plus : les lions, les chiens ou les guivres pelotonnés sous le dur talon du chevalier, ou sous la molle pantoufle de la dame ou de l'abbesse. Ils ne savent pas qu'ils mourront et ne se doutent guère qu'ils sont dans une église et accomplissent une fonction solennelle. Il suffit d'aller au Louvre, dans les salles du rez-de-chaussée, pour goûter l'extrême fantaisie du Moyen âge. Combien, parmi les milliers de visiteurs qui assiègent, chaque année, les box de l'Exposition canine, ont-ils la pensée de pousser jusque-là, sur le même quai de la Seine? Ils trouveraient, cependant, en ces carlins, ces king's charles, ces épagneuls, ces levrettes de marbre ou de liais, couchés aux pieds des dames, jusqu'aux grands chiens courants de la Diane de Fontainebleau, la plus singulière collection de chiens que puisse imaginer la fantaisie humaine. Ces bêtes sont presque aussi vivantes et attachantes que celles de l'Exposition canine. Mais elles sont beaucoup moins bien élevées. La plupart se disputent des os, se battent, se roulent, dévorent avec une inconcevable avidité. Et le mort, étendu, la tête entre les purs esprits qui le couvrent de leurs ailes, les pieds parmi les bêtes rageusement occupées à leurs nourritures, semble encore partagé entre les deux natures, céleste et animale, qui se sont disputé sa vie.
Enfin, de simples mortels l'accompagnent, des « pleurants » comme sur la tombe de Philippe le
Hardi, dans la salle des Gardes, au musée de Dijon. C'est là qu'il faut aller, pour voir, au complet, la « mesnie de la mort. » On voit chez Rossellino ou Donatello de plus beaux anges ; on voit chez Guillaume Regnault ou Germain Pilon de plus gentilles bêtes; on voit à Innsbruck, de plus fiers chevaliers. Mais, nulle part, on ne voit une semblable réunion d'anges, d'hommes et de bêtes, en face du grand mystère, c'est-à-dire d'êtres qui ne sont pas mortels, d'êtres qui ne se savent pas mortels, et de l'être, enfin, en qui le drame réside, parce qu'il sait qu'il meurt et qu'il espère revivre.
Ce drame surtout est admirable, à Dijon, dans le chef-d'œuvre de Jean de Marville, de Claux Sluter et de Claux de Werwe, multiplié par les quarante moines ou chevaliers encapuchonnés, pleurant, répétant, développant et variant, comme les quarante strophes d'un poème, le même thème de douleur, tandis que les cinquante-quatre « angelots d'alebastre » nichés dans les architectures, les deux anges tenant le heaume ou bassinet et le lion couché aux pieds du duc, répètent le même thème de gloire. Quand un coup de lumière vient à toucher les anges dorés, change en hautes flammes leurs grandes paires d'ailes, il semble qu'on voie une œuvre de joaillerie splendide et chimérique flotter, avec le corps du duc, sur un lac noir : le marbre, où plongent les reflets tricolores du manteau bleu et or, du coussin rouge, de la doublure rouge du manteau, des tuniques blanches des anges semées d'étoiles d'or, de leurs pieds nus tout roses, du lion éploré dans sa crinière brune et
dorée. Et tandis que la lumière s'enroule et luit aux grains dorés de l'architecture comme aux grains rouges des rosaires, voici que, tournant sous le plafond noir de la dalle, empêtrés dans leurs robes de marbre, secoués par les sanglots, passant et repassant sous les petites voûtes, derrière les piliers, dans un cache-cache morne et sans fin, les pleureurs conjuguent tous les temps du désespoir, sans montrer leurs figures, sans montrer leurs mains, par le mystérieux soulèvement de leurs lourdes bures et la funèbre éloquence de leurs plis. Cette éloquence est chose toute nouvelle. Elle dit des choses que les plis admirables de VHégéso ou de la Mynno n'avaient jamais dites. Quand on pouvait croire que l'Antiquité avait épuisé toutes les nuances du drapé flexible et pur, l'artiste gothique l'a, sans effort, renouvelé entièrement. Il ne pouvait plus en faire l'expression de la forme humaine, dorénavant perdue dans les profondeurs de la robe monacale : il en fit l'expression du geste humain et, par là, ce qu'il n'avait pas été chez les Grecs, l'expression du sentiment de l'homme. C'est à peine si ces pleurants peuvent soulever leurs lourdes robes, leurs capuchons, leurs longues manches. Mais leurs gestes prolongés par les lignes épaisses de la bure semblent grandir, comme projetés sur un mur en ombres gigantesques. Sur le côté gauche du monument de Philippe le Hardi, ils sont six, dont on ne voit pas la figure et trois qui, peut-être, n'en ont pas. A ses pieds, il y en a quatre, dont les traits restent cachés; il y en a huit sur le côté droit de Jean sans Peur. Ce sont
les plus « pleurants » de ces « pleurants », et les plus tragiques. Tantôt, le pli tombe des yeux comme un flot de larmes ; tantôt, il se rebrousse et se ramasse comme un froncement de sourcils; tantôt, il glisse en tournoyant jusqu'à terre comme une plume qui se pose; tantôt, il s'évase et demeure suspendu en Pair comme une cloche; tantôt, il moule le corps comme un gant, et tantôt, il le cache comme un bouclier, ou il se creuse comme une écuelle et se ferme comme une poche, ou il se replie, s'aplatit et se tasse en zigzags, ou il traverse toute la draperie en diagonale et ceint le corps comme un baudrier. L'artiste a signifié les plus intenses expressions de Pâme sans montrer de figures ni de membres. Il a fait du pli le grand trait expressif du corps comme la ride, qui est le pli de la peau vêtant les muscles, est le grand trait expressif du visage. Dès lors, l'être entier n'est plus dessiné que par un geste : un geste de douleur.
L'âge gothique disparu, le cortège des serviteurs ou des clients ne se reverra plus autour du mort. On n'imaginera plus de figurer, même en une simple posture de douleur, ceux que, dans d'autres temps, on eût sacrifiés aux mânes du maître. On l'imaginerait moins encore aujourd'hui. La Pienaissance et le xvme siècle ont bien représenté des figures éplorées auprès des tombes, mais ce sont des allégories. Au xixe siècle, on a bien remis, autour du mort, sur le marbre ou dans le bronze, des figures affligées, mais ce sont des parents. Parfois, on a trouvé encore vraisemblable de faire pleurer la Charité, la Patrie, la Vertu, toutes sortes
de fictions autour du mort, mais il a toujours paru dépasser les bornes de la vraisemblance d'y faire pleurer les valets. Dès le xvie siècle, les serviteurs, les chevaliers, les moines et les bêtes s'en vont.
Et, un à un, les dieux du paganisme reviennent rôder autour des tombes. Oh! non pas les dieux de volupté : ils n'oseraient se mêler aux apôtres dont les mains bénissent, aux martyrs dont les blessures saignent, mais les dieux des Enfers, les Parques. Regardez aux pieds des enfants de Charles VIII et d'Anne de Bretagne, couchés, côte à côte, entre quatre anges de leur âge, par Guillaume de Regnault et Jérôme de Fiesole, à Tours; vous lirez ces vers :
Par Atropos qui les cueurs humains fend D'un dard mortel de cruelle souffrance, Du Roy Gharle et d'Anne, Royne de France, Cy dessoubs gist Charles second enfant...
Les dieux proscrits se glissent derrière Atropos. Hercule traînant son hydre vient se joindre à Samson, traînant sa porte. Des génies ailés se dissimulent sous cette pierre où se tiennent des anges; des dauphins en mordent les quatre coins. Puis apparaissent des figures indécises, dont les tuniques glissent, dont les ailes s'écourtent, qui ne peuvent plus que voleter près de terre, à Brou, et, peu à peu, l'artiste déshabitué des formes sévères et rêvant des grâces antiques, oublie le but pieux qu'il se propose et, parti pour figurer un Ange, en vient à modeler un Amour.
En même temps, aux personnes réelles, vivantes, succèdent de froides allégories. Elles se dressent
aux quatre coins du tombeau de François II, duc de Bretagne, à Nantes, portant des objets usuels, bien que souvent incompréhensibles. L'une avec son horloge et son mors de bride, l'autre avec son miroir à pied qui ressemble à un engin téléphonique et son compas, l'autre avec ses balances. Le passant qui n'est pas averti que voici la Tempérance, la Justice, la Vérité, est fort enclin à penser que ces belles dames sont surprises dans les soins de quelque déménagement. Mais il se trompe. Elles sont là pour honorer le gisant. Elles l'honoreront, pendant trois siècles entiers, changeant seulement quelquefois de toilette, rejetant leurs longues robes et leurs manches, abandonnant leurs pendules et leurs balances, se tordant les bras, gémissant, escaladant le sarcophage, la pyramide, soufflant dans des trompettes, repoussant la Mort, se livrant quelquefois à la plus démonstrative gymnastique, tandis que des orages imaginaires gonflent, creusent, chassent et déploient leurs draperies de pierre blanche, rouge, noire sur le crâne et les vertèbres d'un squelette qui surgit!
Regardez maintenant les tombes contemporaines : tout cortège a disparu. L'Antiquité avait figuré autour de ses morts un cortège naturel : la vie qui continuait, des êtres agissants. Le Moyen âge a figuré des êtres surnaturels, ou bien encore la vie qui s'arrêtait un instant : des pleurants. La Renaissance et les siècles qui l'ont suivie dotèrent leurs morts d'un cortège allégorique, d'une vie factice et voulue, de figurants. Tous les âges avaient fait honneur à l'être disparu, d'une compagnie d'êtres
attachés à sa destinée et mourant un peu de sa mort. Et, maintenant, c'est fini. Nous nous en allons seuls dans l'autre monde. Ni les serviteurs égyptiens, ni les petites danseuses tanagréennes, ni les toutous du Moyen âge ne nous accompagnent. On ne brise pas nos armes pour les chasses d'outre-tombe. On ne déchire pas nos livres pour les lectures d'en haut. Ni du monde humain, ni du monde animal, rien n'est sacrifié pour nous servir de cortège. De tous ces sacrifices, le seul vestige qui restât, était celui du monde végétal. On coupait encore des fleurs, on coupait des brassées de fleurs : elles mouraient sur notre tombe, comme si leurs âmes pouvaient suivre notre âme et respirer notre ombre, l'ombre de leurs parfums... Et voici que, justement, quelques-uns trouvent que c'est trop de sacrifices encore, — et défendent qu'on sacrifie des roses à leurs mânes, — que le règne végétal lui-même est fait pour les vivants, non pour les morts, qu'il ne faut pas sacrifier la plus légère parcelle de richesse à qui ne peut plus produire de la richesse, et que, morts, nous nous devons tout à la terre, et que la terre ne nous doit plus rien...
Cette évolution fut-elle voulue par l'artiste quand il dressa le monument du mort, quand il sculpta sa figure et l'entoura de ses proches? Non, sans doute. Fut-elle le résultat d'une entente préalable entre « tombiers » du même temps ou d'une théorie d'école? Non, assurément. Elle n'en est pas moins très claire, très précise et elle frappe le plus igno-
rant des visiteurs de nos vieilles églises, pourvu qu'il ait des yeux et qu'il regarde devant lui.
Une nuit d'été, sous une chaleur torride, je suivais, dans la campagne de Pise, un long convoi funèbre mené par des pénitents. La torche à la main, ils allaient, psalmodiant d'indistinctes prières, et faisant onduler, dans l'ombre, une double file de petites étoiles. De temps en temps, importuné par la résine ou la cire qui coulait, l'un deux secouait sa torche sur l'herbe séchée par un mois d'été sans pluie. Et l'herbe prenait feu. Le feu gagnait de touffe en touffe, et bientôt nous cheminâmes entre une double haie de flammes courtes, dans la nuit.
Ainsi, en célébrant les morts de leurs temps, les Maîtres de la sculpture funéraire ont jalonné en traits de flamme la route. Ce fut bien involontaire. Pas plus que ces pénitents ne voulaient tracer dans la campagne une voie lumineuse, les Rosselino, les Donatello, les Jean Goujon, les Michel-Ange n'ont prétendu figurer, à nos yeux, l'évolution des sentiments de leurs contemporains sur le redoutable problème de la mort. Ils n'ont songé qu'à secouer leur torche sur la route. Mais à la lueur qu'ils ont faite, voici que nous pouvons nous guider encore et retrouver les chemins qu'ils ont suivis.