‹ Le miroir de la vie (volume 4)Chapitre 13 sur 42 · D'ANTAN · texte numérisé non relu

D'ANTAN

Dictes-moy ou, n'en quel pais...

(Villon : Ballade des Dames du temps jadis.)

Qu'est-c' qui passe ici si tard, Compagnons de la Marjolaine?

Qu'est-c' qui passe ici si tard, Dessus 1' quai?

CE couplet de la vieille chanson enfantine me revenait à la mémoire, un jour du siècle dernier, tandis que défilaient sur le quai Malaquais les quelques centaines de toiles très anciennes et très précieuses qui y furent quelques jours réunies. C'était une réunion bien tardive, bien inattendue, bien éphémère. Car ce qui passait, ce jour-là, sur le quai pour venir se ranger dans la grande salle de l'ancien hôtel de Bouillon, c'était sinon le « chevalier du roi », comme dans la vieille ronde, du moins celles que le chevalier du roi a aimées, et ceux, tout petits, qu'il a choyés. C'étaient des portraits non pas d'hommes d'État ou de guerre, mais de femmes et d'enfants. Portraits datant de deux, trois et quatre siècles, portraits qu'ont vus les Sforza de Milan et les Marguerite de France et

dont beaucoup, sans doute, n'avaient jamais paru au grand jour des exhibitions publiques. C'étaient les œuvres d'artistes qui, parfois, se sont haïs de leur vivant, comme Reynolds et Romney, qui ont mis tous leurs soins à ne jamais laisser voir leurs tableaux ensemble, — et qu'un hasard juste et bon autant que malicieux allait réunir dans la double confraternité du génie et de la mort... Ces cadres tirés pour quelques jours des somptueuses galeries ou des archives familiales, c'étaient des Van Dyck et des Velasquez, des Franz Hais et des Rembrandt, des Chardin et des La Tour et — spectacle plus rare pour nous — des lloppner, des Lawrence et des Gainsborough.

Cet assemblage de portraits depuis le xve siècle jusqu'à nos jours, d'Ambrogio de Prédis à Bastien- Lepage, était fort incomplet et fort peu systématique. Il était cependant assez caractéristique du Portrait de la Femme pour qu'on songeât, tout de suite, à tracer l'évolution du Portrait à travers quatre siècles. Dans n'importe quelle exposition rétrospective, dans n'importe quel musée, on peut suivre cette évolution. La femme, toujours la même, nous présente cependant son visage et ses façons toujours diverses, dans un milieu sans cesse mouvant, sous des clartés infiniment variables, et semble vue par des yeux qui, eux, ne seraient pas toujours les mêmes... Quelque chose change en elle et quelque chose y demeure qu'il faudrait tâcher de dire. De plus, si notre temps ne voit plus paraître ces admirables portraits de femmes, — quand il y a tant de beaux modèles dans nos

salons et tant d'ingénieux artistes dans nos ateliers, — peut-être y a-t-il des raisons que les figures d'antan nous diraient, si nous voulions les interroger. Et quand même nous ne devrions résoudre aucun de ces problèmes, il y aurait encore quelque charme à les aborder.

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