‹ Le miroir des heures, 1906-1910Chapitre 105 sur 105 · LE JEUNE ORFÈVRE · texte numérisé non relu

LE JEUNE ORFÈVRE

Mieux qu'aucun maître inscrit au livre de maîtrise. j.-M, DE MEUEDiA. Le Vieil Orfèvre.

Il ri est pas défendu, quand le maître est sorti, Aijant, sa tâche faite, achevé sa journée, Qaau lieu de délaisser la forge abandonnée, A son tour, au travail s'exerce l'apprenti.

Le voilà seul. Sa main touche sur V établi Le poinçon glorieux et par qui fut signée La bague au fier chaton savamment façonnée Où brille le béryl dans l'or courbe serti.

Mais soudain, rougissant de sa naïve audace, Il lui semble quun œil le raille et le menace Dans le rubis farouche et le clair diamant;

Hélas! son nom encor n'est pas inscrit au, Livre Et, modeste, il s applique àfixer humblement Une perle de verre en un cercle de cuivre!

DON JUAN AU TOMBEAU

DON JUAN AU TOMBEAU

La flamme a jusqu'au bout fondu la cire ardente Des cierg-es consumés au ras du chandelier, Et voici que s'éteint la mèche grésillante.

Les deux moines en froc qui sont là pour prier Et qui, toute la nuit, à g-enoux sur la dalle. Ont suivi l'oraison aux pages du psautier,

LE MIROIR DES HEUnES

Soudain lèvent les yeux vers la lumière pâle Oui g-lisse lentement, avec l'aube qui vient. De la haute fenêtre, au pavé de la salle;

Puis un verset final penche leur front chrétien Et, debout, côte à côte, ils regardent en bière Ce mort inquiétant dont l'aspect les retient :

Car, pour eux, cette nuit de veille et de prière Fut longue de frissons, d'angoisses et d'effrois, A s'en ressouvenir jusqu'à l'heure dernière,

Et, malgré l'eau bénite et les signes de croix, Malgré les chapelets et malgré les reliques. Dans l'ombre il leur parut ouïr, plus d'une fois,

Des rires infernaux et des bruits sataniques,

Tandis que s'agitaient les cierges effleurés

De quelque aile griffue à leurs flammes obliques...

Oui, malgré les répons repris et murmurés, Ils ont senti, courbés, sous un souffle qui brûle, S'inonder de sueur leurs crânes tonsurés,

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Et, prodige qui fait que le plus saint recule,

Ils ont même cru voir le cadavre roidi

Soulever du cercueil son corps de jeune Hercule

Dont la chair — s'il en est ce que tout bas l'on dit — Porte marquée encor l'étreinte impitoyable D'une main vengeresse à son poignet maudit,

Car celui dont voici la dépouille coupable Ne s'est pas endormi dans le pardon de Dieu, Mais il a succombé dans le piège du Diable.

Sa scandaleuse vie, en tout temps, en tout lieu, Fut vouée au péché avec sollicitude ; 11 eût souillé la neige et corrompu le feu !

Luxurieux, impie, orgueilleux, hardi, rude, Il fut subtil aussi comme l'est le serpent. Et sa damnation est une certitude.

Fut-il jamais de ceux dont le cœur se repent? Fils irrespectueux, il n'eut pour son vieux père, En réponse à des pleurs qu'un rire impénitent I

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Et cependant il fut heureux, riche et prospère Jusqu'à :e que sa voix invitât au festin, Par un défi nouveau, le Convive de pierre,

Et que, s'étant assis à la table, hautain.

Et calme et souriant d'un sarcasme suprême,

Il entendît sans peur venir le pas lointain...

Et ce fut là, qu'à l'aube on le retrouva blême.

Sans chaleur, sans regard, sans souffle, toujours beau,

Et la lèvre crispée en un dernier blasphème.

Aussi, depuis hier creuse-t-on son tombeau. Tandis que, devant son cadavre on prie encore Dans la salle funèbre où fume le flambeau !

Mais la nuit est passée et fait place à l'aurore ; Bientôt les pénitents et les meneurs de deuil Vont venir le chercher par le couloir sonore ;

Ils franchiront la porte ou, groupés sur le seuil, S'arrêteront, pendant qu'à grands coups dans le chêne Le marteau pour jamais fermera le cercueil ;

DON JUAN AU TOMBEAU

^^lis quatre compag'nons, rcmpo!p,'nant avec peine,

ïi'leront le dcfwnt dans la cour où l'attend Toute la parente jusqu'à la plus lointaine,

Et qui va, puisqu'il est malgré tout de leur sang-, Le conduire avec ordre, en la pompe prescrite, A l'ég-lise où se dresse un catafalque ardent.

Et ce sera, derrière lui, tout une suite D'hommes en manteaux noirs et la g-olillo au cou Et qui feront la rue étroite et trop petite.

Et le piétinement dans Séville debout.

D'un cortèg-e, mêlant la toque à la cag-oule, Autour de la bannière où l'hérétique bout;

Au parvis que le peuple encombre de sa houle

Le convoi déploiera sa parade de mort

Et passera le porche, aux regards de la foule ;

Puis, dans la cathédrale, au branle sourd et fort Des cloches — tandis que la Giralda vermeille Dressera vers l'azur son ang-e aux ailes d'or, —

Les prêtres, tour à tour, dont le rite appareille

Les voix, psalmodieront, en un chant alterné,

Le psaume à qui le Christ, d'en haut, prête l'oreille,

Car on a vu parfois le méchant pardonné; Mais celui-là qui g-ît, foudroyé dans sa faute, Seig-neur, n'est-il donc pas certainement damné?...

Et les deux moines, les mains jointes, côte à côte, i

Se sentent tout honteux d'avoir prié pour lui, '

Pour lui, de qui le coeur eut le Malin pour hôte! 'i

Et pourquoi donc aussi ne pas avoir conduit ]

Sa dépouille maudite à quelque fosse immonde, ' Gomme on fait des sorciers qu'on enterre, la nuit?

C'est que ce vil pécheur en qui le vice abonde '\

Et que Satan, au bras, a marqué de son sceau, ^

Infime aux yeux de Dieu, fut g-rand aux yeux du monde: i

D'une race fameuse il est le noir rameau ?

Et sa racine plonge au plus vieux sol d'Espag-ne; ï

D'un illustre blason s'ornera son tombeau. ,

DON JUAN AU TOMBEAU

Le renom des aïeux dans la mort l'accompagne :

Nul plus que lui n'aurait été l'un de ceux-là

Qui sont dig-nes d'avoir la Gloire pour compag'ae.

La Nature l'avait paré du riche éclat

De ses dons les plus beaux et les plus mag-nifiques

Et Séville admirait ce fils de Marana,

Qui savait, comme lui, dans les joutes publiques, Courir la bag-ue, souple, et prompt, et gracieux Parader au g-alop d'un étalon d'Afrique?

Ou, dans le cirque rond, pour le rég-al des yeux, D'un seul coup, au g'arot, de son épée ag-ile Agenouiller l'élan du taureau furieux,

Ou lire, mieux qu'un clerc, Théocrite ou Virg-ile Et recueillir le miel aux lèvres de Platon, 0 transcrire un sonnet sur le vélin frag-ile ?

Mais de cet or, hélas ! qu'en a-t-il fait? Du plomb! Le mensong'e habitait sa parole incertaine Et le sang a rougi sa main et son talon.

LE, MmOin DES HEURES

Brave comme le Cid, il eût trompé Chimène! Mais combien cependant tombèrent en ses lacs ! Et, d'un geste, il brisait la coupe encore pleine.

Et toujours il allait insatiable et las ;

Le désir l'attirait vers des lèvres nouvelles;

Les mères avaient peur en le nommant tout bas.

0 douleur! les plus amoureuses, les plus belles Ne furent qu'un jouet pour sa méchanceté Et, sans qu'il les aimât, il était aimé d'elles.

Et les moines, le cœur sourdement irrité,

Songeaient avec envie à toutes ces amantes

Qui prosternaient, en vain, à ses pieds, leur beauté;

« N'est-il pas juste qu'à présent tu te lamentes, Funeste séducteur? Et le spectre a bien fait D'entr'ouvrir sous tes pas les géhennes fumantes !

Le Convive de pierre a puni ton forfait Et si tu le frappas au défaut de l'armurft Il t'a rendu tes coups, et l'ordre est satisfait.

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. Maintenant tu n'es plus qu'une dépouille impure ;^ Que les feux de l'enfer vont éternellement Brûler et qui n'est plus déjà que pourriture ;

Le crime, grâce au ciel, reçoit son châtiment ! » Et les moines soudain se courbent avec rage Pour contempler ce mort coupable au jugement :

Les vers ont dû, déjà, baver sur son visage Et, déjà le souillant de leurs anneaux visqueux, Commencer en sa chair leur sinistre ravage...

Mais, moines, quel spectacle apparaît à vos yeux L'aurore, en éclairant cette face damnée, Sur elle fait errer un fard mystérieux;

La jeunesse fleurit sur sa peau satinée.

Sa lèvre est toujours rouge et sa joue est encor

Fraîche comme au matin de la vingtième année ;

Un rayon de soleil allonge son trait d'or

Sur ce front radieux que le printemps couronne

Et qui demeure pur, au souffle de la mort.

zSo LE MIKOm DES HEUnES

Alors!... il est donc vain que Dieu condamne et tonne 1 Et comment ce pécheur que Satan vint saisir Garde-t-il cet orgueil dont le reg'ard s'étonne?

C'est que rien ne le put, ô moines, assouvir, Et qu'il fut, par son âme anxieuse et mouvante, Une incarnation de l'Eternel Désir.

C'est que, malgré la nuit de foudre et d'épouvante

Où le sombre invité du suprême festin

Fit sous un doigt de feu crier la chair vivante,

Dans le sépulcre clos que scellera l'airain, Lorsque l'on étendra, moines, malgré vos blâmes, Au son de l'org-ue grave et du psaume latin,

Ce doux corps caressé par tant de mains de femmes,

S'il est toujours ainsi voluptueux et beau

C'est qu'il fut plus brûlant, encore, que les flammes

Et que c'est toi, Don Juan, que l'on mot au tombeau I

DON JUAN AU TOMBEAU zSl

On dit que, vers le soir de la même journée, A l'heure où le vent frais, né du Guadalqaivir, Effeuille aux chignons bruns la rose safranée,

Dans l'église où la nef commence à s'assombrir, Trois femmes, toutes trois en longs voiles, et belles, Se retrouvèrent là dans un commun désir ;

Et, le chœur étant vide, et vides les chapelles. Toutes trois s'avançaient silencieusement ; Et l'histoire rapporte aussi que l'une d'elles

Etait Doïîa Elvire en deuil de son amant,

La seconde, Doua Anna, et la troisième,

La plus jeune, très pâle, encor presque une enfant.

Et toutes trois, sans se parler, cherchaient de même. De pilier en pilier, un sépulcre récent Afin de dire au mort aimé l'adieu suprême,

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Et, l'ayant reconnu pour son marbre plus blanc Entouré d'une grille et dans une encoignure, Elles se dirig-eaient par là, d'un pas tremblant ;

Mais comme elles allaient pour ouvi'ir la serrure Il leur sembla soudain, à travers les barreaux, Apercevoir quelqu'un derrière la clôture,

Qui, courbé vers le sol et leur tournant le dos, A deux mains soulevait la pierre sépulcrale, En l'ayant prise et la tirant par les anneaux,

Et toutes trois, Anna, Elvire et l'enfant pâle, Virent qu'ayant enfin descellé le bloc lourd, Debout, leur souriait, et le pied sur la dalle,

Un Âng'e aux ailes d'or et pareil à l'Amour I

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