NOCTURNE
Comme il fait bon d’être plusieurs quand il fait noir, Et que nous subissions l'influence du soir,
Rêveur, chacun de nous écoutait sa pensée
Par le même silence intimement bercée. *
La nuit mélancolique épanchait sa douceur
Avec un caressant geste de grande soeur,
Et nous voyions passer dans l’ombre transparente,
De temps en temps, soudaine, une étoile fllante. Le firmament d'été fourmillait d’astres bleus
Irradiant l’éther d’éclats miraculeux.
L'heure étzit si puissante et si pleine de grâce
Que chacun la sentait respirer dans l’espace,
Dans le frissonnement d’une feuille, ou le bruit
D'un insecte invisible et tournoyant qui fuit...
Ah ! ce recueillement qui vient avec mystère,
Et d'autant plus profond qu’il est involontaire !
La lampe s’est éteinte et le livre est fermé :
Nul ne songe à l'ouvrir, nul à la rallumer.
C’est dans son triste coeur, qu'éclaire la nuit noire,
Que chacun continue une émouvante histoire...
Rêve, 6 suprême joie, 6 consolation !
Baume qui nous guérit du mal de l’action,
C’est le soir qu’on vous sent descendre sur nos plaies Et couler, ecmme par la pitié de mains vraies !
Et c’est vous qui dans les jours mauvais de combats Nous faites prendre un peu patience ici-bas,
Et nous donnez, afin que nul ne se délivre,
La lâcheté peut-être héroïque de vivre !
Un air, auquel le vent du soir donne des ailes, Un air de violon ou de violoncelle
Passe rapidement, triste et profond, sur nous,
Comme un oiseau perdu venant on ne sait d’où.
Il ralentit parfois son vol, puis l’accélère,
Descend, monte, s’élance, atteint la lune claire
Et redescend, plus faible à travers la rumeur, Plane, remonte encore, et redescend, et meurt...
Qu'il ressemble à mon âme inégale et trop prompte,
Cet air de violon qui descend et qui monte !