‹ Le mirroir de la vie, essais sur l'évolution esthétiqueChapitre 14 sur 37 · LES NEIGES 1) ANTAN · texte numérisé non relu

LES NEIGES 1) ANTAN

qu'ello on a liiv' le suc. Assurément on ne pensait guère aux somptueux fonds des portraits de Gainsboronii^li, mais plutôt aux maigres cro([uis de M. r>atraelli ou de M. Ricardo Florès. Et pourtant, dans cet hôpital au jour blanc et cru, pendant que les malades se tassaient surdos bancs, attendant la visite du médecin ou des infirmiers, tendant leurs membres blessés, découvrant leurs plaies, contant les symptômes de leur mal, un groupe vint à passer où Reynolds aurait pu trouver un modèle pour ses Têtes d'Anges. C'était un petit garçon qu'on emportait roulé dans une couverture, convalescent, heureux de quitter l'hôpital, montrant une mine éveillée, guérie, où l'on voyait déjà toutes les couleurs de la santé reconquise. Il passait vite et s'en allait sous les jeunes marronniers aux feuilles nouvelles, souriant et babillant, tandis que le soleil de mai criblait le groupe de ses flèches d'or...

Ce sourire obtenu par la bienfaisance sur ce petit visage et sur des milliers d'autres semblables est, tout bien considéré, quelque chose d'aussi beau que ce que les peintres ont fixé sur leurs toiles. C'est le chef-d'œuvre par excellence et il est i\ la portée de tous. Car nous ne pouvons pas tous, ni môme les plus habiles d'enire nous, pcMiidre des portraits d'enfants i*t de tViimirs coinnie ii()|tpiu'r cl (ii('ii/.e, mais tous non- imiivons rendre les cou- Icni-- ;i des visages pAlis par les privations, la gaieté à de-- .'inies d<''sli;d)ilnées de r('S|(t''raMi'e. I.a misère, Ici'iilijc |ionr lon'^. scnd»!»- >nrlonl aiVreuse (*l immérilcc ipiand elle fiapp<' les fcinnn'>< <•! les enfants. Il faudrait qnc (•«•Ile vision de brllo images se pro-

longefit, pour eux on de belles réalités. Il faudrait que les sourires des femmes et des enfants points, que les associations cliaritablos tirent, chaque année, de Tombro des collections particulières et font rayonner un instant parmi nous, se continuât sur les lèvres dos femmes et des enfants vivants qu'elles veulent secourir; et que les plus petits, ignorants des vides que laissent aux cadres de nos mémoires les figures qu'ils n'ont pas connues, puissent danser, au refrain que fredonnaient les enfants du temps jadis :

Qiresl-c'([iii passe ici si lnr(l, Comitapnoiis de la Mnrjdi.iiiie?

Qu"est-c'(iiii passe ici si luid.

Dessus l'qiiui?

^' Chardin f^

ET

Fragonard

AU great art ix praise.

(Ruskin : Laws of Fesole.)

QUAND on suit, dans le récit de quelque voyageur du Moyen ûge, explorateur dans le Levant ou pèlerin en Terre Sainte, les péripéties et les traverses qu'il endura pour parvenir à son but ou pour rentrer dans sa patrie, il arrive fréquemment ceci, qu'après avoir promené son bâton sur une infinité de terres arides et cousu à son camail les coquilles de bien des rivages inhospitaliers, après avoir cheminé parmi des peuplades sauvages et monstrueuses qu'il a vues ou dont il a oui parler : les hommes à tète de chien, la nation des Astomes ou hommes sans bouche, les Thibiens, qu'on reconnaît parce qu'ils ont dans un œil une pupille double et dans l'autre une effigie de cheval, les Pygmées en bataille contre les grues, les hommes sans tète et ceux qui n'ont qu'un j)ied, mais si démesuré fju'il leur sert de parasol ; — après avoir enduré la faim des montagnes et la soif des déserts, la captivité chez les Barbaresqnes, la rencontre des dragons, des gargouilles, di-s scriM-nls à quai rr |>i('ds.

92 Lli MIHOIH ItK LA VIK.

tout ce (ju un voyage dans ces temps reculés, aux géographies incertaines, comportait de hasards et de fâcheuses aventures, — il se trouve tout d'un coup rhôt(; d'un palais enchanté.

Est-ce dans unc^ île de l'Archipel, dans celle de Chypre et en quelque Famagouste, ou bien dans l'intérieur du continent mystérieux, en Abyssinie ou en Tartarie? L'amphitryon se nomme-t-il le duc d'Athènes ou de Céphalonie ou bien le Prêtre Jean, chez qui les Anges eux-mêmes font la cuisine et servent à table? Toujours est-il que la fête est prestigieuse et splendide, soudaine et inattendue, inoubliable et sans lendemain. Le voyageur ne sait où il est, ni à quelle porte il frappe, ni si les gardes qui sont là ne vont pas lui couper le cou. On l'accueille, on s'empresse, on déploie devant lui toutes les ressources et toutes les magies d'une Cour d'Orient, et après quelques heures d'ivresse, d'extase et de repos, il reprend sa route, l'imagination encore toute ravie, ignorant du nom et du lieu où se sont révélées à lui tant de merveilles, inhabile à les décrire, incapable dé les retrouver, doutant s'il a rêvé...

Cette aventure, si fréquente dans les voyages du temps des nefs et des Barbaresques, c'est un peu ce qui nous est arrivé à l'Exposition Chardin et Fragonard. Pèlerin de l'Art, curieux de toutes ses manifestations et errant dans tous ses domaines, nous avions parcouru, depuis dix ou douze ans, de bien étranges contrées. Nous avions traversé de rares épreuves. Dans le plus vaste royaume où notre poursuite inconsidérée de la beauté avait,

CUARDIN ET FRAGONARI). 03

chaque année, conduit nos pas, nous nous étions trouvé, une fois, en présence dun g'iganlesque Acéphalobranche, qu'on nous avait dit être le principal seigneur du lieu et considéré comme lincarnation de la Marche, puis dune i'oule d'estropiés, ou de figures titubantes, ou de personnes qui nous tournaient obstinément le dos et semblaient faire des elVorts inouïs pour échapper à noire vue et rentrer dans les murs. Ouand de ce royaume de pauvres gens, nous passions dans une autre région, sur le bord dun fleuve, la tristesse des visages n'était pas moindre : tous semblaient oppressés par un cauchemar, et l'atmosphère obscurcie de brouillards et de fumées. Encore tout ému de cette journée de voyage et incommodé de cette poire d'angoisse, nous échouAmes chez un peuple de nains ridicules, parmi lesquels nous eûmes la douleur de reconnaître quelques-uns de nos amis. Les uns se gonflaient comme des montgolfières, les autres se dévidaient comme des écheveaux. Il semblait qu'on se promenât dans un jardin planté de boules - panoramas et, de quelque côté qu'on se tournât, on se voyait, soi ou ses pareils, soumis aux plus fûcheuscs anamorphoses. Sans doute, personne n'était tenu d'habiter longtemps ces régions inhospitalières, mais la surprise n'en fut pas moins vive ni réblouisscmenl moins éclatant, lorsqu'un jour de printemps, en l'an V.H)1, nos pas nous ayant amené aux portes d un palais gardé par un grand nombre d'hommes darraes, et notre bâton de pèlerin y ayant frappé mélancoliquement et sans grand espoir, noiw avons été re(;u par

94 ■ LE MIHOIIÎ IIK LA VIK.

les plus gracieuses ligures et au milieu de la fêle la plus enchanteresse que le monde ait imaginre.

Un pacha éblouissant de Ijlancheur répandu sur un divan couleur de tournesol semblait, dès l'entrée, nous accueillir et nous donner audience. Après avoir salué ce vénérable et astucieux mamamouchi, nous étions entouré de jeux divertissants et rapides. Des amoureux, beaux comme le jour, couraientà qui arriverait premier à une fontaine desservie par de petits Amours. Une danseuse fameuse du nom de Guimard, déguisée en bergère, esquissait un pas nouveau, devant des ruines écroulées pour le plaisir des yeux. De jeunes personnes couchées entre les nuages cramoisis de leurs rideaux, dressaient des chiens minuscules, au moyen de gâteaux en forme de couronnes, nommés yimblcltes, aux voltiges les plus imprévues. Dans les coins des paravents, les Turcs de notre pacha prenaient diverses récréations orientales. Il y avait beaucoup de choses à manger ou à boire dressées sur les buffets ou prêtes sur les nappes. Le palais s'ouvrait aussi sur un parc, où les marchandes de frivolités, les montreurs de marionnettes et les grandes eaux faisaient la joie de groupes multicolores. Et, çà et là, des macaques fort convenablement nippés et doués d'une excellente éducation s'appliquaient à des recherches qui sont, dans nos pays d'Occident, plutôt l'apanage de membres des Académies; — ce qui montrait bien que nous étions en plein rêve et fantasmagorie. Le nom de ce palais, nous le sûmes bientôt, était « galerie Georges Petit, » et ceux des ordonnateurs de cette fête, Chardin et Fragonard.

CIlAHItlN ET KHAC.UNAHIi. 95

Car voici, enfin, de la peinture! Cela nous était bien dû après tout ce qu'on nous donna de falsifié ou d'hétéroclite sous ce nom, depuis tant d'années que les expositions, les Salons, les collections, les ventes, les rétrospectives se succèdent ou s'accumulent avec une profusion et une obstination quasi diaboliques! Après tous les essais ou les demiréussites, après les petites ébauches et les minuscules trouvailles qu'encadrent d'énormes prétentions; au lieu de ces effets obtenus dans la ^ène et la privation, de ces jours de soullVance, de ces fruits dus à la taille artificielle de tout un arbre et à la disparition de ses folles branches, voici la récréation triomphante de deux talents généreux et libres, la pulpe savoureuse d'une matière grasse, profonde, étincelante, toute traversée de vie. Nous sommes aussi loin des Primitifs que des Décadents. Ce ne sont plus des fruits verts, ce ne sont plus des fruits gâtés, ce ne sont plus des fruits forcés : ce sont des fruits mûrs.

Faisons comme le pèlerin du Moyen âge, profitons de cette fête. Elle sera courte, et demain il faudra reprendre le bûton de marche ù travers les poussières soulevées sur le chemin par les disputes, les crises, les « questions, » les inaugurations, les expositions, les ventes et les « méventes, » au risque d"y rencontrer des êtres de plus en plus privés de ce que Ion considérait jusqu'ici conmie nécessaire à la vie : une ItMe. des bras, la coulfur de la chair, latmosphère lumineuse, le geste libic et spontané! Comme le voyageur danlan, nous ne saurons jamais où aller pour retrouver l'île

96 LE MIROIK DM LA VIE.

enchantée. Elle fuira devant noire nef, si jamais nous tenions de la rejoindre.

Ainsi (jui; Di'ie sur la mer...

car elle est purement illusoire, faite de trois cents morceaux qu'un miracle d'inii;-éniosité a réunis et soudés un instant sur le même point du globe et qui vont s'émietter dans quelques jours. Ils retourneront celui-ci chez le Roi de la mer, celui-là chez le maître dePotsdam, cctaulre au bord du Danube, et ne seront, peut-être, plus jamais réunis. En sorte que, quand plus tard nous raconterons le voyage que nous y faisons aujourd'hui, nous ne paraîtrons pas plus véridique, ni parler d'un royaume plus certain que Marco Polo ou Jacques de Vitry, quand ils décrivaient les merveilles d'une halte aux terres lointaines d'un Orient fabuleux, chez le Prêtre Jean...

Page 1