VIII INTRODUCTION
OÙ les périodes de paix furent les plus longues et oii la (juerre, au lieu d'être à Vétat endémique, devint un accident. « Dis-moi quel est ton rJve et Je te dirai quelle est ta vie », peut être une formule philosophique aussi Juste que toute autre, mais et la condition qu'il soit entendu qu'on Juge des deux par antithèse et que les (ruvres oii les meilleurs d'entre nous mirent leur rêve expriment précisément ce qu'ils trouvaient le moins dans leur vie.
Ce qui garde, malgré tout, à ces visions ou à ces rêves une valeur historique, c'est quils ne furent pas ceux des seuls artistes et qu'ils échappent, en leurs plus vivantes expressiofis, à tout ce que lliistoire nous raconte des lois, des règlements, des inspirations de leurs patrons ou de leurs protecteurs. L'arl n'est pas seulement universel par son objet : il l'est encore par ses sources. Il ne montre pas seulement mieux la vie universelle d'un temps : il révèle mieux l'universalité des sentiments de ce temps. Par là, il nous touche. Désirs des peuples, rêves des aïeux inconnus, chimères de ces millions d'êtres qui ont cheminé silencieux de la naissance à la mort, idéals obscurs des foules endormies sans avoir tracé un mot qui les exprime, seul l'artiste les a balbutiés dans sa langue mystérieuse et passionnée. De prol'undis clamavit... Ce qui lui fut imposé d'attitudes ou de sentiments par ses protecteurs ou ses maîtres, est froid et mort. Cela tombe, tout le long des siècles, comme des fruits flétris. Ce qu'il a senti, avec le cœur de toute sa race, ce qu'il a dit non parce qu'il fallait le dire, mais parce qu'il ne pouvait plus k
INTUODL'CTIOX. IX
taire, garde une jjulpe savoureuse à son œuvre el la sauve. Parfois, la même (ruvre porte si nettement cette double empreinte qu'on a peine à croire que le même artiste l'ait tout entière réalisée. Quand on regarde la grande Nativité d'Hugues de Gand, aux L ITizi oii elle est maintenant, on mesure, d'un coup d'u'il, l'abîme entre le.rpression voulue d'une époque el son expression spontanée. Si l on s'arrête à la Vierge, aux anges, aux saintes, malgié toutes les admirations factices que notre génération se suggère pour les Primitifs, // est impossible de se dissimuler que voilà le plus pauvre dessin et les plus méchantes couleurs, dont on puisse affubler des personnages surnaturels. Mais tandis qu'on le déplore, on aperçoit les bergers. Ils sont, là, dans un coin, les genoux plogés par la piété, les mains ouverles par l'admiration, les durs visages assouplis par le bonheur. Leurs faces, pétries de misère, leurs gestes plus clairs que des paroles, leurs guenilles, tout cela fait irruption dans la scène convenue et protocolaire de la crèche, comme une horde de Jacques dans un jxilais. mais de Jaciiucs soudainement radoucis et extasiés. Ce qui surgit ainsi avec eux, comme dragué el soulevé des profondeurs de la subconscience, c'est le sentiment vrai de l'artiste sur son temps. Et c'est ce qu'il y a de meilleur dans son œuvre. On lui a dit ce qu était la Vierge, on lui a dit ce qu'étaient les anges, on lui a dit qu'ils se promenaient dans l'air. Il a cru tout cela ou du moins il l'a peint. Mais il avait éprouvé, lui-même, ce qu'étaient les bergers... Chercher quel fut. aux différents âges de l'art.
INTRODlinXION.
ce senlimenl : lel esl robjcl des pages (jiii uonl suivre. On ne le cherchera pas dans des genres très nombreux, ni en des es/)èccs 1res rares ou inconnues, mais au contraire, dans (/ue/(jues genres 1res définis et d'après des mmiumenls (jue loul le monde a rus ou peut roir. Les sujets traités ici, sont les plus simples et les plus populaires qui soient. IJn décembre, la foule fête Noël; au printemps, elle parcourt les Salons ('/ les expositions rétrospectives et s arrête surtout aux jioi'trails de femnics; en toute saison, elle regarde l'heure; il g a un Jour dans l'année, le i" novembie, oii elle visite des tomlies. \ous ferons comme elle, bien moins soucieux d'aborder des problèmes qui la dépassent ou de découvrir des trésors inaccessibles, que de nous poser les mêmes questions que tout le monde, mais de les bien poser et de regarder les mêmes choses, mais de les bien voir. Un Dieu qui naît, l'heure qui sonne, un sourire qui passe, une tombe : telles sont les étapes de ce livre. Ce sont, un peu, les étapes de la vie. En pn-enant l'art pour guide, nous ne pouvons prétendre ne nous égarer Jamais, mais nous ne nous perdrons guère plus qu'en suivant les guides officiels : le document écrit, racle enregistré., la tradition, et quand nous nous égarerons, ce sera, du moins, sur les chemins de la beauté.
Cavali('Te-(lu-Lavandou, novcniI)re 1908.
L'Esthétique
L'ESTHÉTIQUE DES NOÈLS
« Dum jacebat parvulus ».
(Jacopone de Todi : le Stabat de la crèche^
C'ÉTAIT un soir d"été, dans un musée de magots et de dieux. Les fenêtres tournées au couchant donnaient aux bronzes verdis et aux ors rougis la pleine lumière. Au toucher de l'oblique rayon, chaque Dieu, sage ou génie, s'animait tour à tour, reprenant, dans ce bref instant de sa journée d'exil, un semblant d'empire. Les figures grimaçantes faisaient mieux leur grimace, et les souriantes leur sourire. Une lueur d'intelligence passait de l'astre lointain au créateur ou à l'animateur des choses. IHiis le soleil tournait. Le Dieu retombait dans le demi-jour, le silence, la solitude. Les visiteurs égarés dans ces salles ouvraient de grands yeux, épelaient les inscriptions, tâchaient de comprendre ce qu'avaient pu signifier à des millions d'êtres et pendant des milliers d'années, les formes qui leur étaient données comme divines : ces jeunes hommes gras accroupis sur des artichauts dor, les yeux baissés et tournant leurs pouces, ou bien ces petits vieux chevauchant des buffles, ces guerriers faisant le
mouline L avec autant de bras qu'un éventail a do branches, ces danseuses en maillot dansant le cancan dans un cerceau, ces jeunes abbesses qui portent leur vertu comme une hure de sanglier, et ces philosophes qui portent leur sagesse comme une trompe d'éléphant, et les momies squelettiques et les idoles obèses. Un petit enfant, soulevé par sa mère à leur niveau, les vit, se débattit, cria. Et, tout à fait impuissants à trouver là quelque lueur de divinité ou même quelque reste d'une humanité meilleure, les gens s'en allaient, l'âme vide. Des centaines de curieux et pas un adorateur! Des milliers de paroles et pas une prière ! Heureux quand un vain bruit de quolibets ne venait pas, — nul des fidèles d'autrefois n'étant là pour les défendre, — insulter ces âmes incomprises en la geôle des Dieux!
Ce sont là des aventures réservées aux Dieux exotiques. Croyez- vous? Chaque jour, au même moment, le même rayon de soleil éveille, dans Paris même, nombre de Vierges, de Christs, d'Annonciations, de Saints avec leurs symboles, de confesseurs ou de Vierges avec les ornements de leur martyre, en des lieux qui ne sont pas des églises, qui ne sont même pas des musées, mais des salons ou des boudoirs, devant des gens qui ne sont pas des croyants, mêlés à des objets qui ne sont pas des objets de culte, témoins de dialogues qui ne sont pas des répons, tenus en honneur seulement pour la grâce de leurs gestes ou la singularité de leurs attributs. Aucune intention ironique n'est encore là ; mais combien de sentiments anciens ont
disparu ! Les yeux en larmes, les yeux en exlase, les yeux en confiance, qui reflétaient ces peintures, sont déjà remplacés par les loupes et les lunettes des experts. Que sera-ce dans deux mille ans? Quelle impression le Christianisme vieilli et disparu de la vie, fera-t-il à son tour aux ignorants qui passeront distraitement devant ses Crucifixions, ses Assomptions, ses Nativités'! Quand on visite un musée des Religions, il est bien difficile de ne pas se le demander.... A cette question, les philosophes se chargeraient peut-être de répondre et ils le feraient sans doute de façons savantes et diverses, et contradictoires, selon leur habitude. Mais au regard de l'Esthétique, la réponse est facile. Les dieux grecs ont cessé d'être adorés : ils sont restés divins. Certaines œuvres égyptiennes ou hindoues, celles où la forme est demeurée tout humaine n'ont plus que pour quelques savants une signification quelconque : pour tous, elles ont encore un charme infini. Quand même disparaîtraient des mœurs des peuples toutes les fêtes du Christianisme, et de leur mémoire toutes les notions de ses symboles : la Sainte Trinité, l'Esprit-Saint, le Jugement dernier, la Résurrection, la Nativité, rien du charme de ses chefs-d'œuvre n'aurait disparu. Ils dévoilent d'eux-mêmes leur sens sinon religieux, du moins plastique. Il n'est pas besoin devant eux, comme devant les Dowgxis à plusieurs bras, les Vishnoiis à tête de lion, ou les Iloriis à bec d'aigle ou les Ganéças à trompe d'éléphant, qu'un savant interprèle nous vienne expliquer ces solennels avatars et nous en fasse saisir l'inlcnlion
sin^"Lilière et la particulière beauté. Pour l'esprit, l'art chrétien demandera sans doute toujours des commentaires. Aux yeux, ses formes s'expliquent toutes seules. Chaque sujet de retable ou de fresque, ou de châsse peinte peut bien être un Myalère douloureux ou joyeux, mais le sujet pittoresque est sans mystère. La plupart sont aussi clairs que des scènes contemporaines, journalières, des « tableaux de genre ». Pour l'homme le plus ignorant du Christianisme, une Vierge de Van Eyck lisant au coin de son feu sur sa chaise gothique n'est pas un spectacle plus inattendu qu'une bourgeoise hollandaise dans son intérieur par Pieter de Hoogh, ni une Sainte Famille, fùt-elle accompagnée de saint Jean-Baptiste et de l'Agneau, une composition plus mystérieuse que le portrait des Ménines ou que la Famille de Franz Hais. Aucun, pourtant, de ces sujets n'est si clair que la Nativité. Il n'est pas au monde de plus beau thème pour un peintre ; et la théorie si banale aujourd'hui que, dans l'œuvre d'art, le sujet fourni par la nature n'est rien et que le tempérament de l'artiste est -tout, est démentie depuis cinq cents ans par le soin qu'ont pris les artistes de choisir ce même sujet lors même que ni la volonté de leurs patrons ni l'intention des donateurs ne les y obligeaient. Tout ce qu'il y a de pittoresque, de beau, d' « esthétique » est là. Qu'exige le grand art? Du nu?... La Nativité en offre : l'Enfant, et si l'on veut, la plupart des bergers et des anges! La variété des âges? Elle est infinie, depuis saint Joseph et le mage Melchior que la tradition nous donne comme des
vieillards, jusqu'au nouveau-né. La beauté d'une femme jeune? Elle est voulue tant par la tradition que par le caractère ethnog-raphique des belles Bethléemites. La diversité des attitudes? Elle va de soi, puisque de cette variété d'expressions : étonnement, joie, méditation, inquiétude, soucis, naît l'enseignement même de cette fête de Noël. Une échappée de paysage permet à l'artiste de dire ce qu'il veut sur la nature, la présence de l'âne et du bœuf, ce qu'il sait des animaux. Il n'est pas jusqu'aux chameaux des Mages qui n'offrent un thème au naturaliste exercé.
Toute modalité de la couleur est également de mise. Pratique-t-on le clair obscur? On peut imaginer la Niiil avec le Corrège. Est-on luministe? On peut peindre le plein jour comme Hugues de Gand. Réaliste? Voici les figures de Ribera. Esotériste? Les Anges de Burne-Jones. Décorateur? Voici Flandrin. Cherche-t-on les antithèses de couleurs dans la diversité des carnations? Une femme jeune, des bergers rudes, des anges souples et blancs, des vieillards chauves fourniront tous ces contrastes. On dirait un sujet composé par des artistes et non imposé par une Religion. Un incroyant ne peut môme pas objecter ses idées naturalistes. Il y a toujours quelque adoration dans le regard d'une jeune mère pour celui qu'au fond elle considère comme c(! quil y a au monde de plus beau. Il peindra donc une mère en contemplation dcvanl son nouveau-né, des voisins venus pour ladmirer et apporter des cadeaux, et cet incroyant frra, malgré lui, un tableau religieux. Beaucoup des
plus grands maîtres des soi-disant « siècles de foi » n'en ont pas cherché davantage.
Aussi, dès que la peinture existe, elle s'applique à l'histoire et à la légende de Noël et les reproduit indéfiniment. Il est des villes comme Florence où le passant le plus ignorant qui soit peut augurer de l'histoire entière de l'Art italien et flamand tout ensemble en s'arrètant devant les seules Adorations des Mages et les Nativités. Il est d'autres villes, comme Londres, où quand on a vu ce même sujet traité par les vieux maîtres de TOmbrie ou de la Toscane, on a respiré ce que l'atmosphère du musée contient de plus subtil; d'autres encore, comme Dresde, où le chef-d'œuvre de toute la galerie est ce que, sur ce même sujet, un Corrège a imaginé.
Enfin, l'examen des Nativités a un autre intérêt. Nulle part, ailleurs, on ne peut si aisément suivre l'évolution du sentiment. Si diverses qu'elles soient d'inspiration, d'ordonnance, de technique, elles se peuvent comparer d'autant mieux que leur sujet, ou leur thème foncier est le plus nettement circonstancié qui soit au monde et -le plus parfaitement défini. Dès les iv^ et v*' siècles, le cadre de la Nativité est construit : il est admis qu'elle s'est passée dans une grotte ou une caverne creusée dans le roc; les figurants en sont rigoureusement déterminés jusqu'à l'âne et au bœuf auxquels l'Eglise donne une place protocolaire. Les rois Mages sont introduits et, dès le xi" siècle, on sait leur nombre, leurs âges respectifs, la nature de leurs présents. Quand arrivent les premiers peintres, l'ordre et la
L ESTHÉTIQUE DES NOtlLS. «J
marche sont fixés; il n'est plus rien qu'on y puisse ajouter, et comme d'ailleurs tout y est pittoresque, on n'a envie d'en retrancher rien. La fantaisie se donne carrière, mais seulement dans l'ordre spécifique du sentiment ou de l'Art : elle ne touche plus au sujet. Tous les contrastes quotlViront donc les époques et les maîtres tiendront essentiellement à quelque progrès professionnel de ces maîtres ou à quelque sentiment intime de ces époques.
Ainsi, en parcourant des yeux cette longue suite de Nativités, qui racontent dans tous les musées du monde en tant de langages, la même histoire, en nous arrêtant devant quelques-unes seulement, depuis le Piero délia Francesca, de la National Gallery, jusqu'aux récents essais de James Tissot et de Burne-Jones, nous verrons transparaître, peu à peu, dans l'attitude des personnages divins, l'Enfant Jésus et la Vierge, ensuite dans le groupement des personnages de la terre. Mages et Bergers, enfin dans la Nature qui enveloppe Tétable et dans le Surnaturel qui la domine, quelque évolution, sans doute involontaire ou inavouée, mais très sensible dans le sentiment, dans la vision, dans les formes, ou dans ce qu'on pourrait appeler, d'un mot, « l'Ksthétique » des Noëls.