Le Misanthrope, comédie en 5 actes et en vers
Jf'ai fait jusques ici profession de l'être ; Mais , après ce qu'en vous je viens de voir pa--
raître, Je vous déclare net que je ne le suis plus, Et ne veux nulle place en des coeurs corrompus^
PHILINTE
Je suis donc bien coupable, Alceste, à votre
compte ?
ALCESTE
Allez, vous devriez mourir de pure honte :
Une telle action ne saurait s'excuser, Et tout homme d'honneur s'en doit scandaliser. Je vous vois accabler un homme de caresses ; Et témoigner pour lui les dernières tendresses ; De protestations, d'offres et de serments, Vous chargez la fureur de vos embrassements ; Et quand je vous demande après quel est cet
homme, , A peine pouvez-vous dire comme il se nomme ; Votre chaleur pour lui tombe en vous séparant, Et vous me le traitez, à moi, d'indifférent.
Morbleu ! c'est une chose indigne, lâche, infâme, De s'abaisser ainsi jusqu'à trahir son âme; Et si, par un malheur, j'en avais fait autant, Je m'irais, de regret, pendre tout à l'instant.
PHILINTE
Jene vois pas, pourmoi, quele cas soitpendable; Et je vous supplîrai d'avoir pour agréable , Que je me fasse un peu grâce sur votre arrêt, Et ne me pende pas pour cela , s'il vous plaît.
ALCESTE
Que la plaisanterie est de mauvaise grâce!
PHILINTE
Mais, sérieusement, que voulez-vous qu'on
fasse ?
ALCESTE
Je veux qu'on soit sincère, et qu'en homme
d'honneur, On ne lâche aucun mot qui ne parte du coeur. Lorsqu'un homme vous vient embrasser avec
joie, Il faut bien le payer de la même monnoie ; Répondre, comme on peut, à ses empressements, Et rendre offre pour offre et serments pour ser--
ments.
ALCESTE. , Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode, Qu'affectent la plupart de vos gens à la mode ; Et je ne hais rien tant que les contorsions De tous ces grands faiseurs de protestations, Ces affables donneurs d'embrassades frivoles , Ces obligeants diseurs d'inutiles paroles , Qui de civilités , avec tous , font combat, Et traitent du même air l'honnête homme et le
fat.
Quel avantage a-t-on qu' un homme vous caresse, Vous jure amitié, foi, zèle , estime , tendresse , Et vous fasse de vous un éloge éclatant, Lorsqu'au premier faquin il court en faire au--
tant?
Non., non , il n'est point d'âme un peu bien si--
tuée , Qui veuille d'une estime ainsi prostituée; Et la plus glorieuse a des régals peu chers , Dès qu'on voit qu'on nous mêle avec tout l'uni--
vers :
Sur quelque préférence une estime se fonde, Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde. Puisque vous y donnez, dans ces vices du temps, Morbleu ! vous n'êtes pas pour être de mes gens. Je refuse d'un coeur la vaste complaisance Qui ne fait de mérite aucune différence :
Je veux qu'on me distingue, et, pour le tran--
cher net, L'ami du genre humain n'est point du tout
mon fait.
PHILINTE
Mais quand on est du monde, il faut bien que
l'on rende Quelques dehors civils que l'usage demande.
ALCESTE
Non, vous dis-je, on devrait châtier, sans pitié, Ce commerce honteux de semblant d'amitié.
Je veux que l'on soit homme , et qu'en toute
rencontre, Le fond de notre coeur dans nos discours se
montre, Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments Ne se masquent jamais sous de vains compli--
ments.
PHILINTE
Il est bien des endroits où la pleine franchise Deviendrait ridicule, et serait peu permise ; Et par fois, n'en déplaise à votre austère hon--
neur, Il est bon de cacher ce que l'on a dans le coeur. Serait-il à propos et de la bienséance , De dire à mille gens tout ce que d'eux on pense? Et quand on a quelqu'un qu'on hait, ou qui
déplaît, Lui doit-on déclarer la chose comme elle est ?
r ALCESTE.
Oui.
PHILINTE
Quoi ! vous iriez dire à la vieille Emilie, Qu'à son âge il sied mal de faire la jolie, • Et que le blanc qu'elle a , scandalise chacun ? Sans doute.
A Dorillas , qu'il est trop importun ; Et qu'il n'est à la cour oreille qu'il ne lasse A conter sa bravoure et l'éclat de sa race ?
ALCESTE. .„ Fort bien.
PHILINTE
Vous vous moquez.
, ALCESTE
Je ne me moque point ; Et je vais n'épargner personne sur ce point.
Mes yeux sont trop blessés ; et la cour et la ville, Ne m'offrent rien qu'objets à m'échauffer la bile'. J'entre en une humeur noire, et en un chagrin
profond, Quand je vois vivre entre eux les hommes comme
ils font.
Je ne trouve partout que lâche flatterie, Qu'injustice, intérêt, trahison, fourberie :
Je n'y puis plus tenir, j'enrage, et mon dessein' Est de rompre.en visière à tout le genre humain.';
PHILINTE, Ce chagrin philosophe est un peu trop sauvage: Je ris des noirs accès où je vous envisage ; Et crois voir, en nous deux, sous mêmes.soins
nourris, , Ces deux frères que peint l'École des Maris, Dont...
ALCESTE
Mon Dieu ! laissons-là vos comparaisons
fades :
PHILINTE
Non ! tout de bon, quittez toutes ces incartades; Le monde par vos soins ne se changera pas ; Et puisque la franchise a pour vous tant d'appas, Je vous dirai, tout franc , que cette maladie , Partout où'vous allez, donne la comédie; Et qu'un si grand courroux contre les moeurs
du temps, Vous tourne en ridicule auprès de bien des gens.
* ALCESTE
Tant mieux, morbleu! tant mieux, c'est ce que
je demande; Ce m'est un fort bon signe, et ma joie en'est
grande. - Tous les hommes me sont à tel point odieux, Que je serais fâché d'être sage à leurs yeux.
PHILINTE
Vous voulez un grand mal à la nature humaine.
''"..-..' ALCESTE
Oui ; j'ai conçu pour elle une effroyable haine.
! ,. PHILINTE
Tous les pauvres mortels, sans nulle exception, Seront enveloppés dans cette aversion ?
Encore en est-il bien , dans le siècle où nous
sommes...
ALCESTE
Non, elle est générale , et je hais tous les
hommes : ''-.'" Les uns , parce qu'ils sont méchants et malfai--
sants, Et les autres, pour être aux méchants com--
plaisants , Et n'avoir pas pour eux ces haines vigoureuses Que doit donner Je vice aux âmes vertueuses. ' De cette complaisance on voit l'injuste excès Pour le franc scélérat avec qui j'ai procès.
Au travers de son masque, on voit à plein le
traître, Partout il est connu pour tout ce qu'il peut être; Et ses roulements d'yeux, et son ton radouci
ACTE I , SCÈNE l. 365 N'imposent qu'à des gens qui ne sont point d'ici. On sait que ce pied-plat, digne qu'on le con--
fonde, Par de sales emplois s'est poussé dans le mo.nde, Et que par eux son sort, de splendeur revêtu , Fait gronder le mérite, et rougir la vertu ; Quelques titres honteux qu'en tous lieux on lui
donne, ;'..'' Son misérable honneur ne voit pour lui personne : NommezTle fourbe , infâme, et scélérat maudit, Tout le monde en convient, et nul n'y contredit; Cependant sa grimace est partout bien venue, On l'accueille, on lui rit, partout il s'insinue ; Et., s'il est, par la brigue , un rang à disputer , Sur le plus honnête homme on le voit l'emporter Tête bleue ! ce me sont de mortelles blessures , Dé voir qu'avec le vice on garde des mesures ; Et parfois il me prend des mouvements soudains De fuir dans un désert l'approche des humains.
PHILINTE
Mon Dieu'des moeurs du temps mettons-nous
moins en peine , Et faisons un peu grâce à la nature humaine ; Ne l'examinons point dans la grande rigueur, Et voyons ces défauts avec quelque douceur.
Il faut, parmi le monde , une vertu traitablé ; A force de sagesse ou peut être blâmable :
La parfaite raison fuit toute extrémité, Et veut que l'on soit sage avec sobriété.
Cette grande roideur des vertus des vieux âges Heurte trop notre siècle et les communs usages; Elle veut aux mortels trop de perfection :
Il faut fléchir aux temps , sans obstination ; Et c'est une folie, à nulle autre seconde , De vouloir se mêler de corriger le monde, .
J'observe, comme vous, cent choses tous les jours Qui pourraient mieux aller, prenant un autre
cours :
Mais , quoi qu'à chaque pas je puisse voir pa--
raître , En courroux, comme vous, on ne me voit point
être.
Je prends tout doucement les hommes comme
ils sont :
J'accoutume mon âme à souffrir ce qu'ils font ; Et je crois qu'à la cour, de même qu'à la ville, Mon flegme est philosophe autant que votre bile.
ALCESTE
Mais ce flegme, monsieur, qui raisonnez si bien, Ce flegme pourra-t-il ne s'échauffer de rien ? Et s'il faut, par hasard, qu'un ami vous trahisse, Que pour avoir vos biens on dresse un artifice, Ou qu'on tâche à semer de méchants bruits de
vous, Verrez-vous tout cela sans vous mettre en cour--
roux?
PHILINTE
Oui; je vois ces défauts dont votre âme murmure, Comme vices unis à l'humaine nature ; Et mon esprit enfin n'est pas plus offensé De voir un homme fourbe, injuste, intéressé, Que de voir des vautours affamés de carnage, Des singes malfaisants, et des loups pleins de
rage.
ALCESTE
Je rne verrai trahir, mettre en pièces , voler, Sans que je sois... Morbleu ! je ne veux point
parler, Tant ce raisonnement est plein d'impertinence. Ma foi vous ferez bien.de garder le silence. Contre votre patrie éclatez un peu moins, Et donnez au procès une part de vos soins.
ALCESTE
Je n'en donnerai point, c'est une chose dite.
PHILINTE
Mais qui voulez-vous donc qui pour vous sol--
licite ?
■ ALCESTE
Qui je veux? la raison, mon bon droit, l'équité.
PHILINTE
Aucun juge par vous ne sera visité ?
ALCESTE
Non. Est-ce que ma cause est injuste ou dou--
teuse?
PHILINTE
J'en demeure d'accord ; mais la brigue est fâ--
cheuse , Et...
ALCESTE.-
Non. J'ai résolu de ne pas faire un pas.
J'ai tort, ou j'ai raison.
PHILINTE
. Ne vous y fiez pas,
ALCESTE
Je ne remûrai point.
PHILINTE
Votre partie est forte , Et peut, par s» cabale, entraîner...
ALCESTE
11 n'importe.
PHILINTE
Vous vous tromperez.
ALCESTE
■ , Soit. J'en veux voir le succès.
Mais...
J'aurai le plaisir dé perdre mon procès.
PHILINTE
Mais enfin.,. '
ALCESTE
Je verrai dans cette plaiderie Si les hommes auront assez d'effronterie , Seront assez méchants , scélérats et pervers, Pour me faire injustice aux yeux de l'univers.
PHILINTE
Quel homme !
ALCESTE
Je voudrais, m'en çoûtât-il gfand'chose, Pour la beauté du fait, avoir perdu ma cause.
PHILINTE
On se rirait'de vous , Alceste , tout de bon , Si l'on vous entendait parler de la façon.
ALCESTE
Tant pis p'ourjqui rirait.
PHILINTE
Mais cette rectitude Que vous voulez en tout avec exactitude , Cette pleine droiture, où vous vous renfermez ,- La trouvez-vous ici dans ce que vous aimez?
Je m'étonne , pour moi, qu'étant, comme il le
semble, Vous et le genre humain, si fort brouillés en--
semble,. ■■ . ■ Malgré tout ce qui peut vous le rendre odieux, Vous ayez pris chez lui ce qui charme vos yeux; Et ce qui me surprend encore davantage,, C'est cet étrange choix où votre coeur s'engage. La sincère Eliante a du penchant pour vous, La prude Arsinoé vous voit d'un oeil fort doux; Cependant à leurs voeux votre âme se refuse, Tandis qu'en ses liens Célimène l'amuse , De qui l'humeur coquette, et l'esprit médisant, Semblent si foit donner dans les moeurs d'à
présent.
D'où vient que, leur portant une haine mortelle, Vous pouvez bien souffrir ce qu'en tient cette
belle? ' Ne sont-ce plus défauts dans un objet si doux? Ne les voyez-vous pas, ou les excusezrvous?
ALCESTE
Non; l'amour que je sens pour.cette jeune veuve Ne ferme point, mes yeux aux défauts qu'on lui
treuve ', Et je suis, quelque ardeur qu'elle "m'ait pu
donner, Le premier à les voir, comme à les condamner. Mais,- avec tout cela, quoi que je puisse faire , je confesse mon faible, elle a l'art de me plaire: J'ai beau voir ses défauts , et j'ai beau l'en blâ--
mer, En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer ; Sa grâce est la plus forte, et, sans doute , ma
flamme De ces vices du temps pourra purger son aine.
PHILINTE
Si vous faites cela , vous ne ferez pas peu.
Vous croyez être donc aimé d'elle ? .
ALCESTE
• , Qui, parbleu !
Je ne l'aimerais pas si je ne croyais l'être.
PHILINTE
Mais si son amitié pour vous se fait paraître, D'où vient que vos rivaux vous causent de l'enr
nui ?
1. Trcuec, vieux mot , maintenant tout-à-fait inusité. C"est qu'un coeur bien atteint vent qu'on soit
tout à lui ; Et je ne viens ici qu'à dessein de lui dire Tout ce que là-dessus ma passion m'inspire.
PHILINTE
Pour moi, si je n'avais qu'à former des désirs , Sa cousine Eliante aurait tous mes soupirs :
Son coeur, qui vous estime, est solide et sincère, Et ce choix plus conforme était mieux votre
affaire.
ALCESTE
Il est vrai ; maraison me le dit chaque jour ; Mais la raison n'est pas ce qui règle l'amour.
PHILINTE
Je crains fort pour vos feux ; et l'espoir où vous
êtes Pourrait...