LETTRE SUR LE MISANTHROPE XXÎII
font également des protestations d'amitié à tout le Monde, et ceux qui y répondent, avec le mesme emportement ; après l'avoir ouï parler contre sa partie, et l'avoir vu condamner le Sonnet, et rompre en visière à son Auteur, on ne pouvoit plus souhaiter que le voir amoureux, puisque 1 Amour doit bien donner de la peine aux personnes de son caractère, et que l'on doit, en cet état, en espérer quelque chose de plaisant, chacun traittant ordinairement cette passion selon son tempérament ; et c'est d où vient que l'on attribue tant de choses à l'amour, qui ne doivent souvent estre attribuées qu'à l'humeur des hommes.
Si l'on souhaitte de voir le Misanthrope amoureux, on doit estre satisfait dans cette Scène, puisqu'il y paroît avec sa Maistresse, mais avec sa hauteur, ordinaire à ceux de son caractère. Il n'est point soumis, il n'est point languissant; mais il lui découvre librement les défauts qu'il voit en elle, et lui reproche qu'elle reçoit bien tout l'Univers; et pour douceurs, il lui dit qu'il voudroit bien ne la pas aimer, et qu il ne l'aime que pour ses Péchés. Ce n'est pas qu avec tous ces Discours il ne paroisse aussi amoureux que les autres, comme nous verrons dans la suite- Pendant leur entretien, quelques gens viennent visiter sa Maistresse ; il voudroit l'obliger à ne les pas voir: et comme elle lui répond que l'un d'eux la sert dans un Procès, il lui dit qu elle devroit perdre sa cause plustôt que de les voir.
Il faut demeurer d'accord que cette Pensée ne se peut paver, et qu'il n'y a qu'un Misanthrope qui puisse dire des choses semblables. Enfin toute la Compagnie arrive, et le Misanthrope conçoit tant de dépit, qu'il veut s'en aller. C'est ici où l'esprit de Molière se fait remarquer, puisque, en deux vers, joints à quelque action qui marque du dépit, il fait voir ce que peut