ACTE PREMIER lô
Et ses roulemens d'yeux, et son ton radoucy N'imposent qu'à des gens qui ne sont point d'icy. On sçait que ce pied plat, digne qu'on le confonde. Par de sales emplois s'est poussé dans le monde. Et que par eux, son sort, de splendeur revestu, Fait gronder le mérite et rougir la vertu. Quelques titres honteux qu'en tous lieux on luy donne. Son misérable honneur ne voit pour luy personne : Nommez-le fourbe, infâme, et scélérat maudit. Tout le monde en convient, et nul n'y contredit. Cependant sa grimace est partout bien venue; On l'accueille, on lui rit, partout il s'insinue ; Et, s'il est, par la brigue, un rang à disputer. Sur le plus honneste homme on le voit l'emporter. Testebleu! ce me sont de mortelles blessures. De voir qu'avec le vice on garde des mesures; Et parfois il me prend des mouvemens soudains De fuir dans un désert l'approche des humains.
PHILINTE
Mon Dieu I des mœurs du teras mettons-nous moins en peine, Et faisons un peu grâce à la nature humaine ; Ne l'examinons point dans la grande rigueur. Et voyons ses défauts avec quelque douceur. Il faut, parmy le monde, une vertu traitable;
ib LE MISANTHROPE
A force de sagesse, on peut estre blâmable; /lia parfaite Raiafin fuit toute extrémité, Et veut que l'on soit sage avec sobriété. Cette grande roideur des vertus des vieux âges Heurte trop nostre siècle et les communs usages; Elle veut aux mortels trop de perfection : Il faut fléchir au tems sans obstination ; Et c'est une folie à nulle autre seconde De vouloir se mesler de corriger le monde. J'observe, comme vous, cent choses tous les jours, Çhii pourroient mieux aller, prenant un autre cours ; Mais, quoy qu'à chaque pas je puisse voir parestre, En courroux, comme vous, on ne me voit point estre; Je prends tout doucement les hommes comme ils sont. J'accoutume mon âme à souffrir ce qu'ils font, Et je crois qu'à la Cour, de mesme qu'à la Ville, iM.on flegme est philosophe autant que vostre bile.
ALCESTE
Mais ce flegme. Monsieur, qui raisonne si bien.
Ce flegme pourra-t-il ne s'échauffer de rien ?
Et s'il faut, par hasard, qu'un am3'^ v^ous trahisse,
Q,ue, pour avoir vos biens, on dresse un artifice.
Ou qu'on tâche à semer de méchans bruits de vous,
Verrez-vous tout cela sans vous mettre en courroux?