CÉLIMÈNE, ÉLIANTE, ALCESTE, PHILINTE
ALCESTE A Célimène.
Ht bien! je me suis tu, malgré ce que je voy. Et j'ay laissé parler tout le monde avant moy. Ay-je pris sur moy-mesme un assez long empire? Et puis-je maintenant...?
CÉLIMÈNE
Ouy, vous pouvez tout dire; Vous en estes en droict, lorsque vous vous plaindrez, Et de me reprocher tout ce que vous voudrez, l'ay tort, je le confesse, et mon âme confuse Ne cherche à vous payer d'aucune vaine excuse. J'ay des autres icy méprisé le courroux; Mais je tombe d'accord de mon crime envers vous. Vostre ressentiment, sans doute, est raisonnable : Je sçais combien je dois vous paroistre coupable. Que toute chose dit que j'ay pu vous trahir. Et qu'enfin vous avez sujet de me haïr. Faites-le, j'y consens.
l38 LE MISANTHROPE
ALCESTE
Hé ! le puis-je, traistresse?
Puis-je ainsy triompher de toute ma tendresse? Et, quoyque avec ardeur je veuille vous haïr, Trouvé-je un cœur en moy tout prest à m' obéir?
A EUante et à Pl.nlinte.
Vous voyez ce que peut une indigne tendresse, Et je vous fais tous deux témoins de ma foiblesse. Mais, à vous dire vray, ce n'est pas encor tout, Et vous allez me voir la pousser jusqu'au bout, Montrer que c'est à tort que sages on nous nomme. Et que dans tous les cœurs il est toujours de l'homme.
A Célimène.
Ouy, je veux bien, perfide, oublier vos forfaits; J'en sçauray, dans mon âme, excuser tous les traits, Et me les couvriray du nom d'une foiblesse Où le vice du tems porte vostre jeunesse. Pourvu que vostre cœur veuille donner les mains Au dessein que j'ay fait de fuir tous les humains. Et que dans mon désert, où j'ay fait vœu de vivre, Vous soyez, sans tarder, résolue à me suivre. C'est par là seulement que, dans tous les esprits. Vous pouvez réparer le mal de vos écrits, Et qu'après cet éclat, qu'un noble cœur abhorre. Il peut m'estre permis de vous aimer encore.