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Le misantrope (Édition originale, réimpression textuelle)

tion de la cour qu'après avoir passé sous les yeux du public, on peut dire cependant

i. L'orthographe de ce mot, dans la première édition, est Misantrope. Au sujet de l'orthographe adoptée par Molière, nous croyons devoir citer un passage très-peu connu des lettres du littérateur protestant B. Pielat, qui vivait à Paris dans le temps de la grande vogue de Molière et qui a laissé quelques lignes le concernant. On devra en tenir compte désormais et au prix qu'il est juste d'attribuer aux moindres écrits laissés sur Molière par ceux de ses contemporains dont il fut connu et applaudi « Enfin, puis qu'à mon avis il n'y eut jamais de pièces plus judicieuses ny plus fines que sont les comedies en prose et en vers de monsieur de Molieres, je me contente d'autorizer mon sentiment par les deux sortes de railleries qu'il fait de ces innovateurs d'ortographe. L'une regarde ces étrangers qui pretendent parler François comme s'ils parloient Allemand.. Pour venir à l'autre raillerie, elle concerne ceux qui veulent qu'on reforme jusqu'aux VJ . NOTICE.

qu'en le produisant son auteur avait prévu le succès de ce chef-d'œuvre. Il avait reçu, à la suite de nombreuses lectures, le laisser-passer des lettrés et des artistes. Grimarest, souvent si mal renseigné et surtout en ce qui concerne l'accueil fait au Misanthrope, nous apprend, et il doit être cru sur ce point, que Molière avait lu enseignes des marchands et des taverniers. Quant à l'au- 1heur que je cite, j'avoue que c'est un authcur et un acteur de comedies ; mais outre qu'il a l'avantage de recréer et de satisfaire la cour la plus belle et la plus spirituelle de tout l'univers, ny le titre sous lequel il travaille, ny la posture sous laquelle il debite ce qu'il fait, ne diminue-ront jamais parmy les honnestes gens l'estime qu'on doit avoir pour ses ouvrages, ny le respect qu on doit rendre à sa personne; et l'on peut bien dire de luy, pour sa profession et pour sa vertu, ce que le prince des orateurs disoit pour un autre de cette sorte Cic. pro Ros. Qui ita dignissimlls est scena propter artificium, ut dignissimus sit curiâ propter abstinentiam. Comme donc il n'y eut jamais homme qui sçeut mieux contrefaire les actions d'autruy, ny mieux loüer les vertus et mieux censurer les vices de toute sorte de gens , il est juste que ceux qui vivent au mesme siecle, et qui sont capables de juger de son adresse et de son sçavoir, reconnoissent combien ils luy sont obligez, tant pour le divertissement que pour le profit qu'ils en reçoivent. Et je n'en connois point d'autre dans le monde qui merite mieux que luy d'avoir sur son epitaphe et sur ses livres ce petit vers qu'Horace a fait pour le plus parfait autheur :

Omne tulit punctum qui miscuit utile dulci. » (Le Secretaire inconnu contenant des lettres sur diverses sortes de matieres, par le Sr B. Pielat. Lyon, F. Larchier, 1683, in-12, pages 454 à 456. — Pielat écrivit ses lettres de 1660 à 1675 environ.)

NOTICE. vij sa nouvelle comédie dans un grand nombre de salons, et que partout elle avait été goûtée sans réserves :

« Moliere avoit lû son Misantrope à toute la cour avant que de le faire représenter : chacun lui en disoit son sentiment; mais il ne suivoit que le sien ordinairement, parce qu'il auroit été souvent obligé de refondre ses pièces, s'il avoit suivi tous les avis qu'on lui donnoit. Et d'ailleurs, il arrivoit quelquefois que ces avis étoient inté-ressés : Moliere ne traitoit point de caracteres. il ne plaçoit aucuns traits, qu'il n'eût des vûës fixes. C'est pourquoi il ne voulut point ôter du Misantrope : « ce grand flandrin qui crachoit < dans un puits pour faire des ronds », que Madame défunte lui avoit dit de supprimer, lorsqu'il eût l'honneur de lire sa pièce à cette princesse. Elle regardoit cet endroit comme un trait indigne d'un si bon ouvrage ; mais Moliere avoit son original; il vouloit le mettre sur le theatre. »

Dès 1664, une bonne partie du Misanthrope était déjà composée.

« Boileau, dit Brossette dans ses notes sur ce poëte, étant, en 1664, chez M. du Broussin avec le duc de Vitry et Moliere, notre premier comi-que devoit y lire une traduction de Lucrèce en vers françois, qu'il avoit faite dans sa jeunesse. En attendant le dîner, on pria Despréaux de ré-citer la satire adressée à Moliere. Mais, après ce viij NOTICE.

récit, Moliere ne voulut point lire sa traduction, craignant qu'elle ne fût pas assez belle pour soutenir les louanges qu'il venoit de recevoir. Il se contenta de lire le premier acte du Misantrope, auquel il travailloit dans ce temps-là, di-sant qu'on ne devoit pas s'attendre à des vers aussi parfaits que ceux de M. Despréaux, parce qu'il lui faudroit un temps infini s'il vouloit travailler ses ouvrages comme lui. » La date de cette lecture nous reporte assez loin, et nous montre Molière soignant durant de longues an-nées la composition de sa pièce favorite.

Neuf mois s'écoulèrent entre la représentation de l'Amour médecin et celle du Misanthrope. Mo-lière ne donna rien entre ces deux œuvres. La dernière, il est vrai, fut un peu retardée par suite de la mort de la reine mère (20 janvier 1666) et la suspension par ordre des théâtres en consé-quence de cet événement.

Il n'est pas vrai, comme on l'a prétendu long-temps1, que le Misanthrope n'ait pas réussi dès

1. En s'appuyant sur les prétendues recherches de Grimarest « Il ne fut pas plutôt rentré dans son cabinet qu'il travailla au Médecin malgré lui pour soutenir le Misantrope, dont la seconde représentation fut encore plus foible que la premiere : ce qui l'obligea de se dépêcher de fabriquer son Fagotier... La troisiéme représentation du Misantrope fut encore moins heureuse que les precedentes. » Pourmontrer combien sont ridicules quelquefois les informations du même biographe, il faut citer encore ce passage : « A la QUATRIÉME représentation du Misan-trope, il donna son Fagotier, qui fit bien rire le bourgeois

NOTICE. IX l'origine. Il eut un succès réel dans la société pour laquelle il avait été écrit, et si Molière eut plus tard l'idée de le jouer avec le Alédecin mal-gré lui, ce fut afin de lui donner un public diffé-rent et, par une tentative d'homme de goût, pour tâter l'effet sur la foule d'un genre si nou-veau, comme il interrogeait sa servante pour connaître l'impression des illettrés à tel ou tel passage de ses comédies.

La première représentation du Misanthrope eut lieu le 4 juin 1666 sur le théâtre du Palais- Royal t. L'élite de la nation, familière avec les beautés de la langue, accueillit avec un vif plai-sir cette élégante copie d'un caractère emprunté à la société la plus policée, et goûta tout d'abord l'idée philosophique dont le poëte s'était inspiré. Subligny dès le 17 juin écrivait dans la Muse dauphine :

Après son Misanthrope, il ne faut plus voir rien ;

C'est un chef-d'œuvre inimitable.

De son côté, le poëte Robinet, dans sa lettre du 12 juin 1666, se fait l'interprète de l'impres-sion générale :

de la ruë Saint-Denis. » Or le Misanthrope fut joué seul VINGT ET UNE fois, et le Médecin malgré lui plusieurs fois pareillement avant que ces deux pièces réunies fussent données en un même spectacle.

1. Le deuil du roi retàrda la première représentation en cour jusqu'au 26 novembre même année, chez Madame. X NOTICE.

Le Misanthrope enfin se joue;

Je le vis dimanche, et j'avoue

Que de Moliere, son auteur,

N'a rien fait de cette hauteur.

Les expressions en sont belles

Et vigoureuses et nouvelles,

Le plaisant et le serieux

Y sont assaisonnés des mieux.

Il y a beaucoup des propres sentiments de Mo-lière, de ses pensées les plus intimes, dans les discours d'Alceste; et la situation de ce « modèle de vertu » devenu le jouet d'une coquette nous rappelle la vie agitée du comédien au foyer con-jugal. Sous le masque d'Alceste comme sous celui de Sganarelle, c'est Molière qui nous livre son coeur ; ses propres sentiments font les frais de ses conceptions les plus émouvantes comme de ses farces les plus burlesques. Philarète Chasles, ce charmant humoriste qui s'exprimait avec tant d'aimable franchise sur le compte des hommes et des œuvres, a insisté avec conviction sur ces traits de ressemblance. Encore un peu il ne ferait qu'une seule demeure de la maison du poëte et du théâtre, où, selon le critique, il jouait au na-turel les événements de sa vie: « 11 sent le ridi-cule de sa situation, il s'observe, sonde la plaie, se blâme lui-même, veut se punir et se venger, élève et idéalise tous les personnages du drame dont il est le centre, ne se ménage point lui-même, fait de sa jalousie invincible, de son inévitable

NOTICE. X) passion, le ressort de l'œuvre tout entière; des vanités et des légèretés d'Armande le type de la coquetterie féminine; de sa propre exagération dans la recherche du bien le caractère du Mi-santhrope; de Lauzun et du comte de Guiche deux marquis de nuances diverses, tous deux du meilleur ton et de la fatuité la plus triomphale; des révolutions intérieures de son ménage l'in-trigue même de sa pièce, où l'on voit paraître de nouveau « tout son domestique », jusqu'à l'in-dulgent et spirituel Chapelle, devenu Philinte, jusqu'à la bonne Mlle De Brie, devenue Eliante, et prête à consoler par l'amitié celui que l'a-mour repousse et torture. Ainsi éclôt au sein des douleurs une œuvre qui me semble unique dans toutes les littératures. Drame sans action, satire animée, tableau de boudoir plein de vi-gueur, création où les élans douloureux d'une âme énergique et d'un esprit pénétrant font ir-ruption, pour ainsi dire, du sein de la politesse des cours et des raffinements extrêmes. »

On a cherché à reconnaître un certain nombre de grands seigneurs dans les types qui s'agitent autour du personnage d'Alceste. Un seul a été copié d'assez près par Molière: le comte de Gui-che. Surce point, Grimarest paraît n'avoir pas été induit en erreur, et l'historien Michelet n'hésite pas à avouer la vérité du portrait. Molière avait des raisons puissantes pour en vouloir à ce fat présomptueux qui déplaisait aussi au roi. « Au xij NOTICE.

fond, dit Michelet, le trait était favorable à Ma-dame, il répondait aux libelles de Hollande, il montrait le néant du héros de ce tout romanes-que amour. »

Le texte de la pièce est précédé de deux lettres, la première du libraire au lecteur, la seconde « écrite sur la comédie du Misantrope », l'une et l'autre du gazetier de Visé. Si nous ne don-nions pas une réimpression textuelle de l'édi-tion princeps, nous aurions supprimé ces deux morceaux1 qui ont figuré trop longtemps à cette place. On réédite par habitude ces écrits d'un publiciste versatile, naguère l'ennemi des artistes du Palais-Royal, devenu subitement leur partisan le plus chaud. Dès l'apparition du Misanthrope, il en prit la défense contre d'ob-scurs diffamateurs; c'était d'abord pour récom-penser Molière d'avoir permis la représentation de sa pièce la Mère coquette par sa troupe, l'an-née précédente, mais surtout pour se ménager la protection du comédien-directeur dans des circonstances semblables: « M. de ***, rapporte Grimarest, crut se faire un mérite auprès de Moliere de défendre le Misantrope; il fit une lon-gue lettre qu'il donna à Ribou pour mettre à la tête de cette pièce. Moliere, qui en fut irrité, en-voya chercher son libraire, le gronda de ce qu'il

i. L'avis du libraire au lecteur est supprimé depuis longtemps dans un grand nombre d'éditions.

NOTICE. xiij

b avoit imprimé cette rapsodie sans sa participa-tion, et lui défendit de vendre aucun exemplaire de sa pièce où elle fût, et il brûla tout ce qui en restoit; mais après sa mort on l'a réimprimée. M. de ***, qui aimoit fort à voir la Molière, vint souper chez elle le même jour. Molière le traita cavalierement sur le sujet de sa lettre, en lui donnant de bonnes raisons pour souhaiter qu'il ne se fût point avisé de défendre sa pièce. »

Dans sa « lettre critique sur la vie de M. de Moliere Il, de Visé prit la défense de sa lettre contre Grimarest, sans faire d'ailleurs aucune ré-flexion sur les sentiments que celui-ci avait at-tribués à Molière au sujet de cet écrit. Le seul trait qui le blesse est que Grimarest appelle sa lettre une rapsodie, tandis que lui de Visé la regarde comme le meilleur de ses ouvrages. En faisant la part des exagérations ordinaires de Grimarest, il faut croire que le dépit de Molière ne fut pas de longue durée, et qu'il ferma bientôt les yeux sur l'excès de zèle de Ribou, excusable d'avoir cherché à donner un attrait de plus à sa brochure par quelques pages d'un littérateur tout à fait goûté dans le monde officiel1.

On connaît les noms des acteurs qui créèrent les rôles du Misanthrope, les voici: Molière,

1 - De Visé était souvent chargé par la cour d'organiser des fêtes du genre de celles que donnait Molière. On lui doit des pièces qui furent jouées devant le roi concurrem-ment avec celles des plus grands poètes. xiv NOTICE.

Alceste; La Thorillière, Philinte; Du Croisy, Oronte; Mlle Molière, Célimène; Mlle De Brie, Eliante; Mlle Du Parc, Arsinoé; La Grange, Acaste; Hubert, Clitandre; De Brie, un garde; Béjart, Dubois.

Le journaliste à la mode témoigne en ces termes du talent des comédiens .et principale-ment des comédiennes :

A u reste chacun des acteurs

Charme et ravit les spectateurs ;

Et l'on y peut voir les trois Graces

Menant les A mours sur leurs traces

Sous le visage et les attraits

De trois objets jeunes et frais :

Moliere, Du Parc et De Brie;

Alle% voir si c'est menterie.

M. Soulié, dans ses Recherches, nous a appris quel était le costume de Molière dans le rôle d'Alceste : « Haut-de-chausses et justaucorps de brocart rayé or et soie gris, doublé de tabis, garni de rubans verts; la veste de brocart d'or, les bas de soie et jaretières. »

La gravure que nous reproduisons se trouve dans la première édition. C'est une œuvre anonyme. Elle représente Molière sous les traits d'Alceste assis, le chapeau sur la tête, au com-mencement de la première scène de la pièce. — Quant au livre, il forme un in- 12 de 11 ff. et 84 pages.

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