‹ Le misantropeChapitre 11 sur 30 · CLITANDRE, ALCESTE · texte numérisé non relu

CLITANDRE, ALCESTE

CELIMENE, BASQVE.

ELIANTE.

Oicy les deux Marquis, qui montent auec nous;

Vous l'est-on venu dire?

CELIMENE.

Oüy, des Sièges pour tous.

à Alceste.

Vous n'estes pas sorty ?

ALCESTE

Non; mais je veux, Madame, Ou, pour eux, ou pour moy, faire expliquer vostre Ame.

CELIMENE.

Taisez-vous.

Aujourd'huy, vous vous expliquerez. Vous perdez le sens.

ALCESTE

Point, Vous vous déclarerez.

CELIMENE.

Ah!

ALCESTE

Vous prendrez Party.

CELIMENE.

Vous vous moquez, ie pense.

ALCESTE

Non, mais vous choisirez, c'est trop de patience.

CLITANDRE

Parbleu, ie viens du Louure, où Cleonte, au Leué, Madame, a bien paru. Ridicule acheué.

N'a-t'il point quelqu'Amy qui pût, sur ses Maniéres, D'vn charitable Auis, luy prester les lumières?

CELIMENE.

Dans le Monde, à vray dire, il se barboûille fort; Partout, il porte vn Air qui saute aux yeux, d'abord; Et lors qu'on le reuoit, aprés vn peu d'absence, On le retrouue, encor, plus plein d'extrauagance.

ACASTE

Parbleu, s'il faut parler de Gens extrauagans, le viens d'en essüyer vn des plus fatigans ; Damon, le Raisonneur, qui m'a, ne vous déplaise, Vne heure, au grand Soleil, tenu hors de ma Chaise.

CELIMENE.

C'est vn Parleur étrange, et qui trouue, toûjours, L'Art de ne nous rien dire,auec de grands Discours. Dans les propos qu'il tient, on ne voit iamais goute, Et ce n'est que du Bruit, que tout ce qu'on écoute,

ELI AN TE à Philinte.

Ce Début n'est pas mal ; et, contre le Prochain, La Conuersation prend vn assez bon train.

CLITANDRE

Timante, encor, Madame, est vn bon Caractère !

CELIMENE.

C'est, de la Teste aux Pieds, vn Homme tout Mystere, Qui vous jette, en passant, vn coup d'œil égaré, Et, sans aucune Affaire, est toujours affairé. Tout ce qu'il vous débite, en grimaces, abonde; A force de façons, il assomme le Monde; Sans cesse il a, tout bas, pour rompre l'Entretien, Vn Secret à vous dire, et ce Secret n'est rien ; De la moindre Vetille, il fait vne Merueille, Et, jusques au Bonjour, il dit tout à l'oreille.

ACASTE

Et Geralde, Madame?

CELIMENE.

0 l'ennuyeux Conteur!

Iamais, on ne le voit sortir du Grand Seigneur; Dans le brillant Commerce, il se mesle, sans cesse, Et ne cite iamais, que Duc, Prince, ou Princesse. La Qualité l'enteste, et tous ses Entretiens Ne sont que de Cheuaux, d'Equipage et de Chiens; Il tutaye, en parlant, ceux du plus haut Etage, Et le nom de Monsieur, est, chez luy, hors d'vsage.

CLITANDRE

On dit qu'auec Belise, il est du dernier Bien.

CELIMENE.

Le pauvre Esprit de Femme! et le sec Entretien! Lors qu'elle vient me voir, ie souffre le Martyre, Il faut süer, sans cesse, à chercher que luy dire; Et la stérilité de son Expression, Fait mourir, à tous coups, la Conuersation. En vain, pour attaquer son stupide silence, De tous les Lieux communs, vous prenez l'assistance ; Le beau Temps, et la Plüye, et le Froid,et le Chau, Sont des Fonds, qu'auec elle, on épuise bientost. Cependant, sa visite, assez insuportable, Traisne en vne longueur, encor, épouuantable ; Et l'on demande l'heure, et l'on bâille vingt fois, Qu'elle grouille aussi peu qu'vne Piece de Bois.

ACASTE

Que vous semble d'Adraste?

C ELIMENE.

Ah! quel orgueil extrême!

C'est vn Homme gonflé de l'amour de soy-méme; Son Mérite, iamais, n'est content de la Cour, Contr'elle, il fait mestier de pester chaque jour; Et l'on ne donne Employ, Charge, ny Benéfice, Qu'à tout ce qu'il se croid, on ne fasse injustice,

CLITANDRE Mais le jeune Cleon, chez qui vont, aujourd'huy, Nos plus honnestes Gens, que dites-vous de luy?

CELIMENE.

Que de son Cüisinier, il s'est fait vn Mérite, Et que c'est à sa Table, à qui l'on rend Visite.

ELIANTE Il prend soin d'y seruir des Mets fort délicats.

CELIMENE.

Oüy, mais ie voudrois bien qu'il ne s'y seruît pas, C'est vn fort méchant Plat, que sa sotte Personne, Et qui gaste,à mon goust, tous les Repas qu'il donne.

PHILINTE

On fait assez de cas de son Oncle Damis; Qu'en dites-vous, Madame e

Il est de mes Amis, le le trouve honneste Homme, et d'vn air assez sage.

CELIMENE.

Oüy, mais il veut auoir trop d'Esprit, dont i'enrage ; Il est guindé sans cesse; &, dans tous ses propos, On void qu'il se trauaille à dire de bons Mots. Depuis que dans la teste, il s'est mis d'estre habile, Rien ne touche son goust, tant il est difficile ; Il veut voir des Defauts à tout ce qu'on écrit, Et pense que loüer, n'est pas d'vn bel Esprit. Que c'est estre Sçauant, que trouuer à redire; Qu'il n'appartient qu'aux Sots, d'admirer, & de rire; Et qu'en n'approuuant rien des Ouurages du Temps, Il se met au dessus de tous les autres Gens.

Aux Conuersations, mesme il trouue à reprendre, Ce sont Propos trop bas, pour y daigner descendre; Et, les deux bras croisez, du haut de son Esprit, Il regarde en pitié, tout ce que chacun dit.

ACASTE

Dieu me damne, voila son Portrait véritable.

CLITANDRE

Pour bien peindre les Gens, vous estes admirable !

ALCESTE

Allons, ferme, poussez, mes bons Amis de Cour, Vous n'en épargnez point, et chacun a son tour. Cependant, aucun d'eux, à vos yeux, ne se montre, Qu'on ne vous voye en haste, aller à sa rencontre, Luy présenter la main, & d'vn baiser flateur, Appüyer les Sermens d'estre son Seruiteur.

CLITANDRE

Pourquoy s'en prendre à nous-, Si ce qu'on dit, vous

blesse, Il faut que le reproche, à Madame, s'adresse. Non, morbleu, c'est à vous ; et vos Ris complaisans Tirent de son Esprit, tous ces traits médisans; Son Humeur Satyrique est sans cesse nourrie Par le coupable Encens de votre Flaterie; Et son Cœur, à railler, trouueroit moins d'appas, S'il auoit obserué qu'on ne l'applaudist pas. C'est ainsi qu'auxFlateurs,on doit,par tout,se prendre Des Vices où l'on void les Humains se répandre.

PHILINTE

Mais pourquoy, pour ces Gens, vn intérest si grand, Vous, qui condamneriez, ce qu'en eux on reprend ?

CELIMENE.

Et ne faut-il pas bien que Monsieur contredise? A la commune voix, veut-on qu'il se redüise?

Et qu'il ne fasse pas éclater, en tous lieux, L'Esprit contrariant, qu'il a receu des Cieux? Le Sentiment d'autruy, n'est iamais, pour luy plaire, Il prend, toûjours, en main, l'opinion contraire; Et penseroit paroistre vn Homme du commun, Si l'on voyoid qu'il fût de l'auis de quelqu'vn. L'honneur decontredire, a, pour luy, tant de charmes, Qu'il prend, contre luy-mesme, assez souuent, les armes; Et ses vrais Sentimens sont combatus par luy, Aussi-tost qu'il les void dans la bouche d'Autruy.

ALCESTE

Les Rieurs sont pour vous, Madame, c'est tout dire; Et vous pouez pousser, contre moy, la Satyre.

PHILINTE

Mais il est véritable, aussi, que vostre Esprit Se gendarme, toüjours, contre tout ce qu'on dit; Et que, par vn chagrin, que luy-mesme il auouë, Il ne sçauroit souffrir qu'on blâme, ny qu'on loue. C'est que iamais, morbleu, les Hommes n'ont raison, Que le Chagrin, contr'eux, est toujours de Saison, Et que ie voy qu'ils sont, sur toutes les Affaires, Loüeurs impertinens, ou Censeurs témeraires.

CE LIMENE.

Mais...

ALCESTE

Non, Madame, non, quand i'en deurois mourir, Vous auez des Plaisirs que ie ne puis souffrir; Et l'on a tort, icy, de nourrir dans vostre Ame, Ce grand attachement aux Défauts qu'on y blâme.

CLITANDRE

Pour moy,ie ne sçay pas; mais i'auoûray,touthaut, Que i'ay crû, jusqu'icy,Madame sans Défaut.

ACASTE

De Grâces, et d'Attraits, ie voy qu'elle est pourueué ; Mais les Défauts qu'elle a, ne frapentpoint ma veue.

ALCESTE

Ils frapent tous la mienne, et loin de m'en cacher, Elle sçait que i'ay soin de les luy reprocher. Plus on aime quelqu'vn, moins il faut qu'on le flate ; A ne rien pardonner, le pur Amour éclate; Et ie bannirois, moy, tous ces làches Amans, Que ie verrois soûmis à tous mes Sentimens, Et dont, à tous propos, les moles Complaisances Donneroient de l'Encens à mes Extrauagancep.

CELIMENE.

Enfin, s'il faut qu'à vous, s'en raportent les Coeurs, On doit, pour bien aimer, renoncer aux Douceurs; Et du parfait Amour, mettre l'Honneur supréme, A bien injurier les Personnes qu'on aime.

ELIANTE.

L'amour, pour l'ordinaire, est peu fait à ces Loix, Et l'on void les Amans vanter, toujours, leur Chois : lamais, leur Passion n'y void rien de blâmable, Et dans l'Objet aimé, tout leur deuient aimable ; Ils comptent les Défauts pour des Perfections; Et sçauent y donner de fauorables Noms.

La Pâle, est aux lasmins, en blancheur, comparable; La Noire, à faire peur, vne Brune adorable; La Maigre, a de la taille, et de la liberté; La Grasse, est, dans son Port, pleine de Majesté; La Mal-propre, sur soy, de peu d'Attraits chargée, Est mise sous le nom de Beauté négligée ; La Géante, paroist vne Déesse aux yeux; La Naine, vn Abregé des Merveilles des Cieux; L'Orgueilleuse, a le Cœur digne d'vne Couronne; La Fourbe, a de l'Esprit; la Sotte, est toute bonne ; La trop Grande Parleuse, est d'agreable Humeur; Et la Mûette, garde une honneste Pudeur.

C'est ainsi, qu'vn Amant, dont l'ardeur est extréme, Aime, jusqu'aux Défauts des Personnes qu'il aime.

ALCESTE

Et moy, ie soûtiens, moy

CE LIMENE.

Brisons là, ce discours, Et dans la Galerie, allons faire deux tours.

Quoy ! vous vous en allez, Messieurs?

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