‹ Le misantropeChapitre 3 sur 30 · SVR LA COMEDIE · texte numérisé non relu

SVR LA COMEDIE

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ONSIEVR ,

Vous deuriez estre satisfait de ce que ie vous ay dit de la derniere Comedie de Monsieur de Moliere, que vous auez veuë aussi bien que moy, sans m'obliger à vous écrire mes sentimens. le ne puis m'empescher de faire ce que vous souhaitez; mais souuenez-vous de la sincere amitié que vous m'auez promise : et n'allez pas exposer à Fontainebleau, au jugement des Courtisans, des Remarques que ie n'ay faites que pour vous obeïr. Songez à ménager ma réputation; et pensez que les Gens de la Cour, de qui le Goust est si rafiné, n'auront pas, pour moy, la mesme indulgence que vous.

Il est à propos, auant que de parler à fonds de cette Comedie, de voir quel a esté le but de l'Autheur ; et ie croy qu'il merite des Loüanges, s'il est venu à bout de ce qu'il s'est proposé ; et c'est la pre-miere chose qu'il faut examiner. le pouriois vous dire en deux mots, si ie voulois m'exempter de faire vn grand Discours, qu'il a p!û, et que son intention estant de plaire, les Critiques ne peuuent pas dire qu'il ait mal fait, puis qu'en faisant mieux (si toutesfois il est possible) son Dessein n'auroit, peut-estre, pas si bien reüssy.

Examinons, donc, les Endroits par où il a plû; et voyons quelle a esté la fin de son Ouurage. Il n'a point voulu faire vne Comedie pleine d'Incidens, mais vne Piece, seulement, où il pût parler contre les Mœurs du Siecle. C'est ce qui luy a fait prendre pour son Héros, vn Misantrope; et comme Misantrope veut dire Ennemy des Hommes, on doit de-meurer d'accord qu'il ne pouuoit choisir vn Person-nage, qui, vray-semblablement, pût mieux parler contre les hommes, que leur Ennemy. Ce chois est encore admirable pour le Theatre; et les Chagrins, les Dépits, les Bizareries, et les jc.mportemens d'vn Misantrope, estans des choses qui font vn grand Ieu, ce Caractére est vn des plus brillans qu'on puisse produire sur la Scene.

On n'a pas, seulement, remarqué l'adresse de l'Autheur dans le chois de ce Personnage, mais en-core dans tous les autres; et comme rien ne fait paroistre, dauantage, vne chose, que celle qui luy est opposée, on peut non seulement dire que l'Amy du Misantrope, qui est vn Homme sage et prudent, fait voir, dans son jour, le Caractère de ce Ridicule ; mais encore que l'humeur du Misantrope fait connoistre la sagesse de son Amy.

Moliere n'estant pas de ceux qui ne font pas tout également bien, n'a pas esté moins heureux dans le chois de ses autres Caractéres, puis que la Maîtresse du Misantrope est vne jeune Veufue, Coquette, et tout à fait médisante. Il faut s'écrier icy, et admirer l'adresse de l'Autheur. ce n'est pas que le Caractére ne soit assez ordinaire, et que plusieurs n'eussent pû s'en seruir; mais l'on doit admirer que dans vne Piece, où Moliere veut parler contre les Mœurs du Siecle, et n'épargner Personne, il nous fait voir vne Médisante, auec vn Ennemy des Hommes. le vous laisse à penser, si ces deux Personnes ne peuuent pas, naturellement, parler contre toute la Terre, puis que l'vn hayt les Hommes, et que l'autre se plaist à en dire tout le mal qu'elle en sçait. En ve-rité, l'adresse de cet Autheur est admirable ; ce sont là, de ces choses que tout le Monde ne remarque pas, et qui sont faites auec beaucoup de jugement Le Misantrope, seul, n'auroit pû parler contre tous les Hommes : mais en trouuant le moyen de le faire aider d'vne Médisante, c'est auoir trouué, en mesme temps, cc!uy de mettre dans vne seule Piece, la derniere main au Portrait du Siecle. Il y est tout en-tier, puis que nous voyons, encor, vne Femme qui veut paroistre Prude, opposée à vne Coquette, et des Marquis qui représentent la Cour : tellement qu'on peut asseurer que dans cette Comedie, l'on void tout ce qu'on peut dire contre les Mœurs du Siecle. Mais comme il ne suffit pas d'auancer vne chose, si l'on ne la prouue, ie vais, en examinant cette Piece, d'Acte en Acte, vous faire remarquer tout ce que i'ay dit; et vous faire voir cent choses qui sont mises en leur Iour, auec beaucoup d'Art, et qui ne sont connuës que des Personnes aussi éclairées que vous.

Les choses qui sont les plus précieuses d'ellesmesmes, ne seroient pas, souuent, estimées ce qu'elles sont, si l'Art ne leur auoit presté quelques traits; et l'on peut dire, que de quelque valeur qu'elles soient, il augmente toûjours leur prix. Vne Pierre mise en œuure, a beaucoup plus d'éclat qu'auparauant; et nous ne sçaurions bien voir le plus beau Tableau du Monde, s'il n'est dans son lour. Toutes choses ont besoin d'y estrc; et les Actions que l'on nous represente sur la Scene, nous paroissent plus, ou moins belles, selon que l'Art du Poëte nous les fait paroistre. Ce n'est pas qu'on doiue trop s'en seruir, puis que le trop d'Art n'est plus Art, et que c'est en auoir beaucoup, que de ne le pas montrer. Tout excés est condamnable, et nui-sible; et les plus grandes Beautez perdent beaucoup de leur éclat, lors qu'elles sont exposées à vn trop grand jour. Les Productions d'Esprit sont de mesmes, et sur tout, celles qui regardent le Theatre; il leur faut donner de certains jours qui sont plus difficiles à trouuer, que les choses les plus spiri-tuelles : car, enfin, il n'y a point d'Esprits si gros-siers, qui n'ayent quelquesfois de belles Pensées; mais il y en a peu qui sçachent bien les mettre en œuuvre, s'il est permis de parler ainsi. C'est ce que Moliere fait si bien , et ce que vous pouuez remar-quer dans sa Piece. Cette ingenieuse et admirable Comedie, commence par le Misantrope, qui, par son action, fait connoistre à tout le Monde, que c'est Juy, auant mesme d'ouurir la bouche; ce qui fait juger qu'il soûtiendra bien son Caractére, puis qu'il commence si bien de le faire remarquer.

Dans cette premiere Scene, il blâme ceux qui sont tellement accoûtumez à faire des protestations d'A-mitié, qu'ils embrassent également leurs Amis, et ceux qui leur doiuent estre indiférents; le Faquin, et l'honneste homme : et dans le mesme temps, par la colére où il témoigne estre contre son Amy, il fait voir que ceux qui reçoiuent ces embrassades auec trop de complaisance, ne sont pas moins dignes de blâme, que ceux qui les font; et par ce que luy répond son Amy, il fait voir que son dessein est de rompre en visiere à tout le Genre Humain; et l'on connoist par ce peu de paroles, le Caractère qu'il doit soûtenir pendant toute la Piece. Mais comme il ne pouuoit le faire paroistre sans avoir de matière, l'Autheur a cherché toutes les choses qui peuuent exercer la patience des Hommes; et comme il n'y en a presque point qui n'ait quelque Procès, et que c'est vne chose fort contraire à l'humeur d'vn tel Personnage, il n'a pas manqué de le faire plaider : et comme les plus sages s'emportent ordinairement, quand ils ont des Procès, il a pû, justement, faire dire tout ce qu'il a voulu à vn Misantrope, qui doit, plus qu'vn autre, faire voir sa mauuaise humeur, et contre ses luges, et contre sa Partie.

Ce n'estoit pas assez de luy auoir fait dire qu'il vouloit rompre en visiere à tout le Genre Humain, si l'on ne luy donnoit lieu de le faire. Plusieurs di-sent des choses qu'ils ne font pas ; et l'Auditeur ne luy a pas si-tost veu prendre cette résolution, qu'il souhaite d'en voir les effets : ce qu'il découure dans la Scene suiuante, et ce qui luy doit faire con^ noistre l'adresse de l'Autheur, qui répond si-tost à ses désirs.

Cette seconde Scene réjoüït et attache beaucoup, puis qu'on void vn Homme de Qualité, faire au Mi-santrope les ciuilitez qu'il vient de blâmer : et qu'il faut nécessairement, ou qu'il démente son Carac-tere, ou qu'il luy rompe en visiere. Mais il est, encor, plus embarrassé dans la suite; car la mesme Personne luy lit vn Sonnet, et veut l'obliger d'en dire son sentiment. Le Misantrope fait d'abord voir vn peu de prudence, et tâche de luy faire compren-dre ce qu'il ne veut pas luy dire 0uuertement, pour luy épargner de la confusion; mais, enfin, il est obligé de lui rompre en visiere : ce qu'il fait d'vne maniere qui doit beaucoup diuertir le Spectateur. Il luy fait voir que son Sonnet vaut moins qu'vn vieux Couplet de Chanson qu'il luy dit: que ce n'est qu'vn jeu de Paroles qui ne signifient rien; mais que la Chanson dit beaucoup plus, puis qu'elle fait du moins voir vn Homme amoureux, qui abandonneroit vne Ville, comme Paris, pour sa Maistresse.

le ne croy pas qu'on puisse rien voir de plus agreable que cette Scene. Le Sonnet n'est point mé-chant, selon la maniere d'écrire d'aujourd'huy : et ceux qui cherchent ce que l'on appelle Pointes ou Chûtes, plùtost que le bon Sens, le trouueront, sans doute, bon. l'en vis mesme, à la premiere Repre-sentation de cette Piece, qui se firent jouër pendant qu'on representoit cette Scene; car ils crièrent que le Sonnet estoit bon, auant que le Misantrope en fist la Critique ; et demeurerent ensuite tout confus.

Il y a cent choses dans cette Scene, qui doiuent faire remarquer l'Esprit de l'Autheur ; et le chois du Sonnet en est vn, dans vn Temps où tous nos Courtisans font des Vers. On peut adjoûter à cela, que les Gens de Qualité croyent que leur Naissance les doit excuser, lors qu'ils écriuent mal; qu'ils sont les premiers à dire, Cela est écrit Caualierement, et vn Gentilhomme n'en doit pas scaiioii- dalIantage. Mais ils deuroient plûtost se persuader que les Gens de Qualité doiuent mieux faire que les autres, ou du moins ne point faire voir ce qu'ils ne font pas bien.

Ce premier Acte ayant plû à tout le Monde, et n'ayant que deux Scenes, doit estre parfaitement beau, puis que les François, qui voudroient toûjours voir de nouueaux Personnages, s'y seroient en-nuyez, s'il ne les auoit fort attachez, et diuertis.

Aprés auoir veu le Misantrope déchaîné contre ceux qui font également des protestations d'amitié à tout le Monde, et ceux qui y répondent auec le mesme emportement; apres l'auoir oûy parler con-tre sa Partie, et l'auoir veu condamner le Sonnet, et rompre en visiere à son Autheur, on ne pouuoit plus souhaiter que le voir Amoureux, puis que l'A-mour doit bien donner de la peine aux Personnes de son Caractére, et que l'on doit en cét état, en esperer quelque chose de plaisant, chacun traitant ordi-nairement cette Passion selon son tempérament; et c'est d'où vient que l'on attribue tant de choses à l'Amour, qui ne doiuent, souuent, estre attribüées qu'à l'humeur des Hommes.

Si l'on souhaite de voir le Misantrope Amoureux, on doit estre satisfait dans cette Scene, puis qu'il y paroist auec sa Maistresse, mais auec sa hauteur ordinaire à ceux de son Caractére. Il n'est point soûmis, il n'est point languissant, mais il luy découure librement, les defauts qu'il void en elle, et luy reproche qu'elle reçoit bien tout l'Vniuers ; et pour Douceurs, il luy dit, qu'il voudroit bien ne la pas aimer, et qu'il ne l'aime que pour ses Pechez. Ce n'est pas qu'auec tous ces discours il ne paroisse aussi Amoureux que les autres, comme nous ver-rons dans la suite. Pendant leur entretien, quelques Gens viennent visiter sa Maistresse : il voudroit l'o-bliger à ne les pas voir; et comme elle luy répond, que l'vn d'eux la sert dans vn Procès, il luy dit, qu'elle deuroit perdre sa Cause, plûtost que de les voir.

Il faut demeurer d'accord, que cette pensée ne se peut payer, et qu'il n'y a qu'vn Misantrope qui puisse dire des choses semblables. Enfin, toute la Compagnie arriue, et le Misantrope conçoit tant de dépit, qu'il veut s'en aller. C'est, icy, où l'Esprit de Moliere se fait remarquer, puis qu'en deux Vers, joints à quelque Action qui marque du dépit, il fait voir ce que peut l'Amour sur le Cœur de tous les Hommes, et sur celuy du Misantrope mesme, sans le faire sortir de son Caractére. Sa Maistresse luy dit deux fois, de demeurer, il témoigne qu'il n'en veut rien faire: et si-tost qu'elle luy donne congé auec vn peu de froideur, il demeure, et montre, en faisant deux ou trois pas pour s'en aller, et en reuenant aussi-tost, que l'Amour, pendant ce temps, combat contre son Caractére, et demeure vainqueur : ce que l'Autheur a fait judicieusement, puis que l'Amour surmonte tout. le trouue, encor, vne chose admirable en cet endroit; c'est la maniere dont les Femmes agissent pour se faire obéir : et comme vne Femme a le pouuoir de mettre à la raison, vn Homme comme le Misantrope qui la vient mesme de quereller, en luy disant, Ie veux que vous de-iîzeui-iei , et puis en changeant de ton, Vous pouueî vous en aller. Cependant, cela se fait tous les jours : et l'on ne peut le voir mieux representé qu'il est dans cette Scene. Aprés tant de choses si diferentes, et si naturellement, touchées et repre-sentées dans l'espace de quatre Vers, on void vne Scene de conuersation, où se rencontrent deux Marquis, l'Amy du Misantrope , et la Cousine de la Maistresse de ce dernier. La jeune Veufue, chez qui toute la Compagnie se trouue, n'est point fâ-chée d'auoir la Cour chez elle ; et comme elle est bien aise d'en auoir, qu'elle est Politique, et veut ménager tout le Monde, elle n'auoit pas voulu faire dire qu'elle n'y estoit pas aux deux Marquis, comme le souhaitoit le Misantrope. La Conuer-sation est toute aux despens du Prochain; et la Coquette médisante, fait voir ce qu'elle sçait, quand il s'agit de le dauber; et qu'elle est de celles qui déchirent sous main , jusques à leurs meilleurs Amis.

Cette conuersation fait voir, que l'Autheur n'est pas épüisé, puis qu'on y parle de vingt Caractéres de Gens qui sont admirablement bien dépeints en peu de Vers, chacun; et l'on peut dire que ce sont autant de Sujets de Comedies que Moliere donne, libéralement, à ceux qui s'en voudront seruir. Le Misantrope soutient bien son Caractére pendant cette Conuersation, et leur parle auec la liberté qui luy est ordinaire. Elle est à peine finie, qu'il fait vne Action digne de luy, en disant aux deux Mar-quis, qu'il ne sortira point, qu'ils ne soient sortis; et il le feroit sans doute, puis que les Gens de son Caractére ne se démentent iamais, s'il n'estoit obligé de suiure vn Garde pour le Diferend qu'il a eu auec Oronte, en condamnant son Sonnet. C'est par où cét Acte finit.

L'ouuerture du troisième, se fait par vne Scene entre les deux Marquis, qui disent des choses fort conuenables à leurs Caractères; et qui font voir, par les applaudissemens qu'ils reçoiuent, que l'on peut toujours mettre des Marquis sur la Scene, tant qu'on leur fera dire quelque chose que les autres n'ayent point encor dit. L'accord qu'ils font entr'eux, de se dire les marques d'estime qu'ils receuront de leur Maistresse, est vne adresse de l'Au-theur, qui prepare la fin de sa Piece, comme vous remarquerez dans la suite.

Il y a dans le mesme Acte, vne Scene entre deux Femmes, que l'on trouue d'autant plus belle, que leurs Caractéres sont tout à fait, opposez, et se font ainsi paroistre l'vn l'autre. L'vne est, la jeune Veufue, aussi Coquette que Médisante; et l'autre vne Femme qui veut passer pour Prude, et qui dans l'Ame, n'est pas moins du Monde, que la Coquette. Elle donne à cette derniere, des auis charitables sur sa conduite; la Coquette les reçoit fort bien, en apparence; et luy dit, à son tour, pour la payer de cette obligation, qu'elle veut l'auertir de ce que l'on dit d'elle, et luy fait vn Ta-bleau de la Vie des feintes Prudes, dont les Cou-leurs sont aussi fortes, que celles que la Prude auoit employées pour luy représenter la Vie des Coquettes : et ce qui doit faire trouuer cette Scene fort agréable, est, que celle qui a parlé la premiere, se fâche, quand l'autre la paye en mesme monoye.

L'on peut asseurer, que l'on void dans cette Scene, tout ce que l'on peut dire de toutes les Fem-mes, puis qu'elles sont toutes de l'vn ou de l'autre Caractère; ou que si elles ont quelque chose de plus, ou de moins, ce qu'elles ont a, toujours, du rapport à l'vn ou à l'autre.

Ces deux Femmes, aprés s'estre parlé à cœur ouuert touchant leurs vies, se separent; et la Co-quette laisse la Prude auec le Misantrope, qu'elle void entrer chez elle. Comme la Prude a de l'Es-prit, et qu'elle n'a choisy ce Caractére que pour mieux faire ses affaires, elle tâche par toutes sortes de voyes d'attirer le Misantrope qu'elle a:me. Elle le loue, elle parle contre la Coquette, luy veut persûader qu'on le trompe, et l'amene chez elle, pour luy en donner des preuues : ce qui donne sujet à vne partie des choses qui se passent au qua-triéme Acte.

Cet Acte commence par le recit de l'Accommo-dement du Misantrope, auec l'Homme du Sonnet; et l'Amy de ce premier en entretient la Cousine de la Coquette. Les Vers de ce Recit sont tout à fait beaux; mais ce que l'on y doit remarquer, est, que le Caractére du Misantrope est soûtenu auec la mesme vigueur qu'il fait paroistre en ouurant la Piece. Ces deux Personnes parlent, quelque temps, des sentimens de leurs Cœurs, et sont interrom-pues par le Misantrope mesme, qui paroist furieux et jalous : et l'Auditeur se persuade aisément par ce qu'il a veu dans l'autre Acte, que la Prude, auec qui on l'a veu sortir, luy a inspiré ses sen-timens. Le Dépit luy fait faire ce que tous les Hommes feroient en sa place, de quelque humeur qu'ils fussent : il offre son Cœur à la belle Parente de sa Maistresse ; mais elle luy fait voir que ce n'est que le Dépit qui le fait parler, et qu'vne Coupable aimée est bientost innocente. Ils le laissent auec sa Maistresse qui paroist, et se retirent.

le ne croy pas qu'on puisse rien voir de plus beau que cette Scene. Elle est toute serieuse; et cependant il y en a peu dans la Piece qui diuertissent dauantage. On y void vn Portrait, naturelle-ment, representé, de ce que les Amans font tous les jours, en de semblables rencontres. Le Misan-trope paroist d'abord aussi emporté, que jalous; il semble que rien ne peut diminuer sa colere, et que la pleine justification de sa Maistresse ne pourroit qu'auec peine, calmer sa fureur. Cependant, admirez l'adresse de l'Autheur. Ce lalous, cét Em-porté, ce Furieux, paroist tout radoucy, il ne parle que du desir qu'il a de faire du Bien à sa Maistresse : et ce qui est admirable, est, qu'il luy dit toutes ces choses auant qu'elle se soit justifiée; et lors qu'elle luy dit qu'il a raison d'estre lalous. C'est faire voir ce que peut l'Amour sur le Cœur de tous les Hommes : et faire connoistre, en mesme temps, par vne adresse que l'on ne peut assez admirer, ce que peuuent les Femmes sur leurs Amans , en changeant, seulement, le ton de leurs voix, et pre-nant vn air qui paroist ensemble, et fier, et attirant. Pour moy, ie ne puis assez m'étonner, quand ie voy vne Coquette ramener, auant que de s'estre justifiée, non pas vn Amant soûmis, et languis-sant, mais vn Misantrope; et l'obliger, non seu-lement, à la priere de se justifier, mais encor à des protestations d'Amour, qui n'ont pour but que le Bien de l'Objet aimé; et, cependant, demeurer ferme, aprés l'auoir ramené; et ne le point éclaircir, pour auoir le plaisir de s'applaudir d'vn plein Triom-phe. Voila ce qui s'appelle manier des Scenes : voilà ce qui s'appelle trauailler auec Art; et représenter, auec traits délicats, ce qui se passe, tous les jours, dans le Monde. le ne croy pas que les beautez de cette Scene, soient connues de tous ceux qui l'ont veuë représenter. Elle est trop délicatement traitée ; mais ie puis asseurer que tout le monde a remarqué qu'elle estoit bien écrite, et que les Personnes d'Es-prit en ont bien sçeu connoistre les finesses.

Dans le reste de l'Acte, le Valet du Misantrope vient chercher son Maistre, pour l'auertir qu'on luy est venu signifier quelque chose qui regarde son Procès. Comme l'Esprit paroist aussi-bien dans les petites choses, que dans les grandes, on en void beaucoup dans cette Scene, puis que le Valet exerce la patience du Misantrope; et que ce qu'il dit, feroit moins d'effet, s'il estoit à vn Maistre qui fût d'vn autre humeur.

La Scene du Valet, au quatriéme Acte, deuoit faire croire que l'on entendroit, bientost, parler du Procès. Aussi apprend-on, à l'ouuerture du cin-quième, qu'il est perdu; et le Misantrope agit selon que i'ay dit au premier. Son Chagrin, qui l'oblige à se promener, et resver, le fait retirer dans vn Coin de la Chambre, d'où il void aussitost entrer sa Maîtresse, accompagnée de l'Homme auec qui il a eu Démeslé pour le Sonnet. Il la presse de se de-

[texte manquant] clarer, et de faire vn chois entre luy, et ses Riuaux; ce qui donne lieu au Misantrope, de faire vne Ac-tion qui est bien d'vn Homme de son Caractére. Il sort de l'endroit où il est, et luy fait la mesme priere. La Coquette agit, toujours, en Femme adroite, et spiritüelle; et par vn Procedé qui paroist honneste, leur dit, qu'elle sçait bien quel chois elle doit faire, qu'elle ne balance pas; mais qu'elle ne veut point se declarer en presence de celuy qu'elle ne doit pas choisir. Ils sont interrompus par la Prude, et par les Marquis, qui apportent, chacun, vne Lettre qu'elle a écrite contr'eux : Ce que l'Autheur a pre-paré dés le troisiéme Acte, en leur faisant promettre qu'ils se montreroient ce qu'ils receuroient de leur Maîtresse. Cette Scene est fort agreable. Tous les Acteurs sont raillez dans les deux Lettres; et quoy que cela soit nouueau au Theatre, il fait voir, neantmoins, la veritable maniere d'agir des Coquettes médisantes, qui parlent, et écriuent, continüelle-ment contre ceux qu'elles voyent tous les jours, et à qui elles font bonne mine. Les Marquis la quit-tent, et luy témoignent plus de mépris, que de colere.

La Coquette paroist vn peu mortifiée dans cette Scene. Ce n'est pas qu'elle démente son Caractère; mais la surprise qu'elle a de se voir abandonnée, et le chagrin d'apprendre que son jeu est découuert, luy causent vn secret dépit qui paroist jusques sur son visage. Cet endroit est tout à fait judicieux. Comme la Médisance est vn Vice, il estoit nécessaire, qu'à la fin de la Comedie, elle eût quelque sorte de punition: et l'Autheur a trouué le moyen de la pu-nir, et de luy faire, en mesme temps, soûtenir son Caractère. Il ne faut point d'autre preuue , pour montrer qu'elle le soûtient, que le refus qu'elle fait d'épouser le Misantrope, et d'aller viure dans son Desert. Il ne tient qu'à elle de le faire; mais leurs humeurs estans incompatibles, ils seroient trop mal assortis; et la Coquette peut se corriger, en de-meurant dans le Monde, sans choisir vn Desert pour faire Penitence; son Crime, qui ne part que d'vn Esprit encor jeune, ne demandant pas qu'elle en fasse vne si grande.

Pour ce qui regarde le Misantrope, on peut dire qu'il soûtient son Caractére jusques au bout. Nous en voyons, souuent, qui ont bien de la peine à le garder pendant le cours d'vne Comedie : mais si, comme i'ay dit tantost, celuy cy a fait connoistre le sien, auant que parler, il fait voir, en finissant, qu'il le conseruera toute sa vie, en se retirant du Monde.

Voilà, Monsieur, ce que ie pense de la Comedie: du Misantrope Amoureux, que ie trouue d'autant plus admirable, que le Héros en est le Plaisant, sans. estre trop Ridicule; et qu'il fait rire les Honnestes Gens, sans dire des Plaisanteries fades et basses,, comme l'on a accoustumé de voir dans les Pieces Comiques. Celles de cette nature, me semblent plus. diuertissantes, encor que l'on y rië moins haut : et ie croy qu'elles diuertissent dauantage, qu'elles atta-chent, et qu'elles font continüellement rire dans l'Ame. Le Misantrope, malgré sa folie, si l'on peut ainsi appeller son humeur, a le Caractére d'vn Honneste Homme, et beaucoup de fermeté, comme l'on peut connoistre dans l'Affaire du Sonnet. Nous voyons de grands Hommes, dans des Pieces Héroï-ques, qui en ont bien moins, qui n'ont point de Ca-ractére, et démentent, souuent, au Theatre, par leur lâcheté, la bonne opinion que l'Histoire a fait conceuoir d'eux.

L'Autheur ne represente pas, seulement, le Mi-santrope, sous ce Caractére, mais il fait, encor, par- 1er à son Héros, d'vne partie des Mœurs du Temps: et ce qui est admirable, est, que bien qu'il pa-roisse, en quelque façon, Ridicule, il dit des choses fort justes. Il est vray qu'il semble trop exiger; mais il faut demander beaucoup, pour obtenir quelque chose, et pour obliger les Hommes à se corriger vn peu de leurs défauts, il est nécessaire de les leur faire paroistre bien grands.

Moliere, par vne Adresse qui luy est particulière, laisse, par tout, deuiner plus qu'il ne dit: et n'imite pas ceux qui parlent beaucoup, et ne disent rien.

On peut asseurer, que cette Piece est vne perpetuelle, et diuertissante Instruction; qu'il y a des tours, et des dêlicatesses inimitables; que les Vers en sont fort beaux, au sentiment de tout le Monde; les Scenes bien tournées, et bien maniées; et que l'on ne peut ne la pas trouuer bonne, sans faire voir que l'on n'est pas de ce Monde, et que l'on ignore la maniere de viure de la Cour, et celle des plus il-lustres Personnes de la Ville.

Il n'y a rien dans cette Comedie, qui ne puisse estre vtile, et dont l'on ne doiue profiter. L'amy du Misantrope est si raisonnable, que tout le Monde deuroit l'imiter; il n'est ny trop, ny trop peu Criti-que; et ne portant les choses dans l'vn, ny dans l'autre excés, sa Conduite doit estre approuuée de tout le Monde. Pour le Misantrope, il doit inspirer à tous ses Semblables, le desir de se corriger. Les Coqueties médisantes, par l'exemple de Celimene, voyant qu'elles peuuent s'attirer des Affaires qui les feront mépriser, doiuent apprendre à ne pas déchi-rer, sous main, leurs meilleurs Amis. Les fausses Prudes, doiuent connoistre que leurs grimaces ne seruent de rien; et que, quand elles seroient aussi sages qu'elles le veulent paroistre, elles seront toûjours b'amces, tant qu'elles voudront passer pour

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