M DCCC LXII
PRÉFACE
Si le nom immortel de la glorieuse libe'ratrice (FOrle'ans ne recommandait le poëme que nous publions à tous ceux qu'inte'ressent les grands souvenirs de la patrie, nous aurions he'sité peut-être à le tirer de Foubli où il reposait depuis plus de quatre siècles. Il y a des esprits si rétifs quand on entreprend de les conduire ailleurs que dans les beaux chemins bien battus! On craint de leur donner sujet de se cabrer. Il y a des juges si durs pour les travaux de l'e'rudition, et qui lui reprochent si volontiers de blesser leurs yeux de'licats en remuant indiscrètement la poussière du passe'! On y regarde à deuxfois avant de s'exposer à leurs sentences, d'autant plus redoutables qu'elles sont toujours prononcées au nom du goût, dont ils sont, comme chacun sait, les seuls représentants. A moins d'avoir cette fortune de déterrer quelque Vénus de Milo ou de déchilfrer dans un manuscrit inconnu quelque Iliade inédite, il ne faut pas espérer trouver grâce auprès d'eux. Or, il s'en manque bien, hélas! que le Mystère du siège d'Orléans soit une de ces merveilleuses trouvailles qu'on produit avec orgueil, un de ces chefs-d'œuvre qui vont comme d'eux-mêmes prendre une place d'honneur dans les musées de l'art ou de la littérature. Hâtons-nous de le dire : c'est un poëme du xv^ siècle. Par cette seule date n'est-il pas condamné d'avance selon la jurisprudence des critiques qui s'en tiennent encore aux arrêts de Boileau? Et quand ils consentiraient à l'exa-
II PRÉFACE
miner, cet examen ne les disposerait même pas à l'indulgence dont leur maître a daigne' faire preuve en faveur de Villon.
Plaçons-nous pour un instant à leur point de vue, et essayons de les supple'er. Ce ne sera ni long ni difficile. Voici leur sentiment sur le Mystère du siège d'Orléans. Au fond, rien de plus plat et de moins fortement conçu. G est l'enfance de l'art dramatique, c'est le développement pur et simple, à part quelques scènes, de la donne'e historique connue de tout le monde. En la forme, c'est pis encore : ni style, ni harmonie, ni grammaire, ni orthographe même; et quelle prosodie! celle d'un Gascon, ou, comme on lit plusieurs fois dans le manuscrit, d'un Gassecon.
C'est ainsi que notre poëme court le risque d'être apprécié par ces esprits élégants qui habitent la région des chefs-d'œuvre et ne veulent pas même connaître la géographie des autres contrées. Aussi nous empressons-nous de les avertir qu'ils ne pourraient que perdre à nous suivre. Pourquoi d'ailleurs sortiraient-ils de leur temple, ces pontifes du beau? Qu'auraient-ils affaire de la science, eux qui ont une sorte de prescience, qui savent du beau tout ce qu'on en peut savoir et même au delà, qui en ont pénétré tous les arcanes, qui en connaissent à fond les lois éternelles et immuables, et, par là, ont pu prononcer a priori que les conditions du beau n existaient pas au moyen âge ? Faut-il encore une humble profession de foi pour détourner de nous leurs anathèmes? nous ne la refuserons certes pas; car, nous aussi, nous le déclarons sur l'honneur, en fait de compositions dramatiques, nous préférons de beaucoup Athalie au Mystère du siège d'Orléans.
Est-ce à dire pour cela qu'il faille sans cesse relire Athalie et répéter à jamais tout ce qu'on a répété déjà sur ce chef-d'œuvre? Est-ce à dire que le Mystère du siège d'Orléans, quoique si fort inférieur à Athalie, soit indigne d'occuper, d'intéresser même un lecteur sérieux? On se gardera bien de le croire si l'on estime
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avec nous que l'histoire littéraire n'est pas faite seulement pour fournir à l'admiration des hommes un choix de modèles, mais que ses monuments divers doivent former avant tout un muse'e scientifique. Qu'il y ait dans ce muse'e une tribune comme à Florence, un grand salon comme à Paris, on le comprend de reste; mais que, dans des galeries destinées à l'étude, on puisse suivre historiquement les progrès de l'art depuis son enfance jusqu'aux jours de son développement le plus complet et le plus brillant, voilà ce que réclame aujourd'hui la critique la plus éclairée, celle qui refuse de se confiner dans l'admiration des classiques, et de jeter, des hauteurs de l'esthétique, un regard de mépris sur tout le reste. Pour ceux qui n'affectent pas ces grands airs, ces airs de parvenus honteux de leur origine, nous n'avons besoin ni d'excuse ni de justification. Ceux-là se plaisent surtout à étudier la série des métamorphoses par lesquelles en tout temps et en tout lieu a passé l'esprit humain avant de prendre son essor; ceux-là s'intéressent aux chenille's aussi bien qu'aux papillons. C'est à eux surtout que s'adresse notre publication.
Nous ne sommes pas disposés, on peut le voir, à en exagérer le mérite; nous n'admettons pas cependant que le poëme qui en fait l'objet soit de nulle valeur, ainsi qu'on l'a déjà dit, comme document historique. Nous ne pensons pas davantage, malgré ce que nous venons de dire nous-mêmes, qu'il n'offre aucun intérêt littéraire. Nous allons donc l'examiner à ce double point de vue, après avoir rappelé ce que l'on sait de son histoire, et cherché à deviner ce qu'on en ignore.
L'unique manuscrit connu du Mystère du siège (F Orléans est conservé à Rome dans la Bibliothèque du Vatican, sous le n° 1022
IV PREFACE
du fonds dit de la reine de Suède. Il forme un volume grand 'm-U° de 609 feuillets. Il est sur papier, et d'une e'criture ne'gligëe du XV® siècle, comme on en pourra juger par le fac-similé qui accompagne notre publication. Ce manuscrit a appartenu à Alexandre Petau, fils de Paul, et porte sa signature sur le premier feuillet : A. Petavius Sen. Par. i636. Il n'offre aucune particularité' qui vaille la peine d'être remarquée, si ce n'est que les feuillets 178 à 199 ont été visiblement ajoutés après coup. Ce sont ceux qui renferment l'épisode du combat de Gasquet et de Verdille contre deux hommes d'armes anglais. Cet épisode , auquel rien ne prépare et que n'annonce aucune rubrique, vient couper en deux une scène commencée, sans qu'on puisse voir là une inadvertance du relieur, puisqu'on ne trouve nulle part la vraie place des feuillets intercalés.
Montfaucon signalait ce manuscrit sous le n" 781, qui cessa bientôt d'être exact comme tous ceux qu'il indique à côté du titre des manuscrits du Vatican ^
Il en est fait mention, et déjà sous le numéro actuel, dans la Bibliothèque historique de la France, revue et augmentée parFevret de Fontette^.
Mais c'est dans ces derniers temps seulement que le Mystère du siège d'Orléans a attiré l'attention des érudits.
En 1889, M. Paul Lacroix le comprenait dans ses Notices et extraits des manuscrits concernant l'histoire de France et la littérature française, conservés dans les bibliothèques d'Italie^.
En un savant allemand, M. Adelbert Keller, en publiait
' Btbliotheca biblioihecarum manuscriptofum nova, t. I , p. 3o.
^ Paris, 1775, in-fol. t. IV, p. Sgi, n° 17180. trCe mystère, dit Fevret de ffFontette, qui est apparemment une tra-
ffgédie antique, est conservé dans la BibHofftlîèque du Vatican, parmi les manuscrits ff de la reine de Suède , n° 1022.5:
^ Dissertations sur quelques points curieux de l'Histoire de France, vu' fascicule, p. 99-
PREFACE. V
quelques extraits et donnait une brève notice sur les personnages qui figurent dans cette composition ^
Peu de temps après, un de nos regrettables confrères, M. Salmon, transcrivit, dans un voyage à Rome, les rubriques qui entrecoupent le poëme, font connaître la marche de l'action et indiquent Tappareil de la mise en scène. C'est surtout d'après les extraits de M. Salmon que M. J. Quicherat a porté, sur la valeur historique de notre mystère, un jugement que nous reproduisons ci-après.
En 18/19, MM. Daremberg et Ernest Renan, chargés dune mission en Italie, recevaient, de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, des instructions où on lit:
c M. de Monmerqué verrait avec plaisir que l'on copiât, dans le fonds de la reine de Suède, le Mystère du siège d'Orléans; et il recommande en général aux investigateurs ce fonds acquis en partie d'Alexandre Petau, lils de Paul, et dont plusieurs manuscrits venaient de l'ancienne abbaye de Fleury ou Saint-Benoît-sur-Loire-. ■>i
MM. Daremberg et Renan ne purent répondre qu'en partie à ce désir. Dans un rapport sur leur mission, adressé à M. le Ministre de l'instruction publique, le 10 mai i85o, ces deux savants disaient'^ : « Nous rapportons la copie de quelques-unes des scènes qui nous ont paru les plus intéressantes, celles où interviennent le Roi, la Vierge, Dieu, F Inquisiteur de la foi, etc. etc. Ces extraits donneront peut-être une idée plus exacte de ce poëme si curieux, si national, que les morceaux publiés par Keller. Parmi tous les
3o. I^aris, Techener, 1889. — Ces notices et extraits , présentés d'abord à M. Villeniain , sous ia forme d'un rapport , ont été reproduits plus tard, en 18/17, dans la Collection des documents inédits sur l'histoire de France, Mélanges historiques, t. III, p. 272 et 978.
' Romvart, von Adelbert Keller, p. 187- Mannheim, i8i/i, in-8°.
^ Archives des missions scientifiques et littéraires, t. I. i85o, p. 59.
^ Ibidem, p. 2/19. Voir les scènes citées, p. 260 - 266.
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manuscrits du Vatican, il n'en est pas qui me' ri te davantage d'attirer l'attention des savants qui s'occupent de l'ancienne poésie française, et nous ne pouvons nous empêcher de remercier le savant académicien qui nous l'a signalé, du vif plaisir que nous a fait éprouver la lecture de cette naïve et intéressante composition, dont nous aurions voulu rapporter une copie intégrale ou du moins une analyse détaillée. 77
Cette analyse détaillée, l'un de nous la rapportait précisément à la même époque. Jointe aux extraits de M. Keller et à ceux de MM. Daremberg et Renan, elle put donner une idée assez exacte du Mystère du siège d'Orléans pour que les juges les plus compétents, et entre autres le savant doyen de la Faculté des lettres de Paris, M.Victor Le Clerc, fussent d'avis que cette composition méritait de prendre place dans la grande collection des monuments inédits relatifs à notre histoire.
En conséquence, M. H, Fortoul, alors ministre de l'instruction publique, voulut bien nous charger d'aller transcrire le poëme à Rome et de le publier. Mais un peu plus tard le même ministre conçut, et fit approuver par S. M. l'Empereur, le projet d'une collection des Anciens poètes de la France, et, dans le rapport qui précède le décret du 1 2 février i856, il annonça l'intention de placer dans le nouveau recueil « cette composition sur])renante qu'il venait de faire copier d'après les manuscrits du Vatican, et où un contemporain de Jeanne d'Arc a mis en scène le siège d'Orléans et la mission de l'héroïne.??
La mort si prématurée et si regrettable de M. H. Fortoul fit modifier le plan du recueil immense où il voulait donner place au Mystère du siège d'Orléans. Mais, pour ne point retarder indéfiniment une publication d'un caractère patriotique, S. Exc. M. Rouland s'empressa de décider qu'elle aurait lieu dans la collection à laquelle elle ajoute aujourd'hui un nouveau volume.
PRÉFACE
Remontons maintenant le cours du temps pour essayer de résoudre quelques questions qui se pre'sentent tout d'abord à l'esprit. A quelle époque le Mystère du siège d'Orléans a-t-il été composé? A-t-il été représenté soit à Orléans, soit ailleurs? Etait-il destiné à la représentation?
Sur les deux premiers points, le manuscrit du Vatican, qui ne contient ni date ni nom d'auteur, ne nous fournit aucune réponse positive, et les chroniqueurs contemporains, les historiens d'Orléans ne nous éclairent pas davantage. La seule chose assurée, d'après l'écriture, c'est que le poëme est du xv^ siècle. Pour essayer de fixer une date plus précise, on ne peut s'appuyer que sur un petit nombre d'indications, qu'on voudrait moins vagues, mais qui n'en ont pas moins leur importance.
On sait que le jour même de. la délivrance d'Orléans, en 1/199, fut organisée spontanément une procession solennelle dans laquelle figurèrent la Pucelle, le Bâtard d'Orléans, les autres seigneurs ou capitaines qui avaient concouru à la défense de la ville, le clergé, les bourgeois, le peuple. Depuis lors, la fête commémorative de ce grand événement fut ainsi célél)rée chaque année au même anniversaire, c'est-à-dire le huitième jour de mai. Tous les habitants d'Orléans étaient invités à se joindre à la procession et devaient y porter un cierge allumé. Les douze procureurs de la ville y assistaient, et le cierge qu'ils tenaient était garni d'écussons aux armes d'Orléans. On y portait les châsses des saints protecteurs de la cité, etc. Mais bientôt on jugea à propos, pour rendre la fête plus complète, d'ajouter à la cérémonie religieuse un spectacle et des divertissements d'un autre caractère.
On lit dans les comptes de la ville, de i/i35 :