‹ Le mistère du Siège d'OrléansChapitre 20 sur 154 · XXVIII PREFACE · texte numérisé non relu

XXVIII PREFACE

dans le champ que lui ouvre notre mystère, en revanche, la litte'rature n'y pourra guère cueillir de fleurs pour sa couronne. Nous en avons déjà prévenu le lecteur. L'ouvrage est de la pire époque de la poésie française, et l'auteur n'était point un esprit supérieur à son temps. Mais son intention était bonne, ses sentiments excellents; et, si l'on réfléchit aux circonstances dans lesquelles il a composé son poëme, il faut, pour être juste, lui tenir compte de ce qu'il a fait et ne lui pas demander ce qu'il ne pouvait faire, c'est-à-dire un beau drame en beaux vers, selon les règles de l'art le plus pur.

Son premier et son plus grand mérite, à nos yeux, est dans le choix du sujet. On sait qu'en général, au xv*" siècle, les pièces représentées sous le nom de mystères étaient exclusivement religieuses et se bornaient à mettre en action les principaux chapitres des Saintes Ecritures. On ne sortait de la grande trilogie comprenant la création, la nativité, la passion de N. S. Jésus-Christ, que pour entrer dans la légende, dans la vie des saints, et si quelques pièces vont plus loin, c'est encore pour rouler sur des anecdotes édifiantes, sur des miracles. On trouve, il est vrai, dans le recueil des mystères de Notre-Dame^ certaines pièces dont le sujet se rapproche de l'histoire profane ; mais l'intérêt religieux y domine toujours, et c'est surtout cet intérêt que l'auteur semble avoir eu en vue. A ses yeux, le fait en lui-même n'était que secondaire, et ce qu'il a voulu célébrer, c'était le miracle qui l'avait produit. Telle est, par exemple, l'histoire par personnages du baptême de Glovis, dû à l'intercession de Glotilde, à laquelle Notre-Dame apparaît. Telle est encore la Vie de monseigneur saint Loys, sujet deux

' Bibl. imp. 2 vol. in-fol. Ms. du fonds français 819, 890. Plusieurs de ces pièces ont été imprimées séparément. Il ne faut pas confondre ces mystères de N. D. avec

ceux qu'a publiés M. Achille Jubinal d'après un manuscrit de la Bibliothèque Sainte-Geneviève.

PRÉFACE. xx.x

fois traité au moins, la première fois par un auteur anonyme, vers 1^70, et la seconde fois, au commencement du xvf siècle, par Pierre Gringore^ Ces deux derniers mystères, encore inédits, quoiqu'ils nous paraissent offrir plus d'intérêt que les monuments du même genre déjà publiés, ne sont pas sans quelque analogie avec le Mystère du siège d'Orléans, mais ils lui sont postérieurs; c'est du moins notre opinion quant au premier, et, pour le second, le fait est hors de doute.

Quoi qu'il en soit, et eût-on déjà mis le pied dans la voie nouvelle où s'engageait notre auteur, il est visible qu'il s'y est avancé plus loin que personne. Sans doute, son poëme n'est pas encore purement profane, et beaucoup s'en faut, puisqu'on y voit paraître Dieu, la Vierge, l'archange saint Michel et deux saints; mais choisir pour sujet un épisode de l'histoire de son temps, le mettre en scène, en respectant les faits et en les animant, sans pour cela rompre absolument avec les traditions de l'art tel qu'on l'avait compris jusqu'alors, c'était avoir la main heureuse, comme on dit, c'était témoigner une certaine hardiesse, une certaine liberté d'esprit, c'était contribuer beaucoup à faire sortir les jeux du théâtre du cercle où ils s'étaient renfermés, c'était enfin faire un grand pas dans le chemin du progrès. Il est vrai que, de même qu'elle était sans précédents, la tentative de notre poëte demeura longtemps sans imitateurs. Les mystères de la Passion, des Actes des Apôtres, par Arnoul et Simon Greban, par Jean Michel et quelques autres auteurs dramatiques en vogue, continuèrent de jouir de la faveur du public et d'être représentés avec succès dans les principales villes de France. 11 est si commode de suivre la routine! Il était, d'ailleurs, si difficile de faire choix d'un sujet aussi heureux que le Mystère du siège d'Orléans! Notre auteur inconnu fut donc, dans de

' Mssu de la Bibl. imp. Navarre, 26, S. Germain, i535.

Page 1