PRÉFACE. XXXI
en surprises, de péripe'ties en pe'ripéties, jusquau dënoûment. Cette partie si importante de l'art dramatique ne devait venir ou revenir que plus tard. Les spectateurs d'alors se contentaient à moins. La multiplicité, la ve'rité des tableaux suffisaient pour les charmer. Et c'est encore ce qui se passe de nos jours dans les the'âtres qui se consacrent à la représentation des grandes pages de notre histoire militaire.
Il ne faut donc pas s'étonner que 1 auteur du Mystère du siège d'Orléans ait suivi la poétique qui de son temps régissait le théâtre; il est tout naturel qu'il se soit conformé aux goûts, aux idées, aux habitudes d'esprit du public, essentiellement populaire , auquel ii s'adressait. Que pouvait-on lui demander et que devait-il se proposer? De n'omettre aucun des événements principaux de la grande page d'histoire qu'il mettait en scène, de montrer', en usant du merveilleux suivant les usages consacrés, comment ces événements étaient amenés et dirigés par la volonté divine, de mettre en vue certains incidents secondaires, mais qui n'en concouraient pas moins à l'enseignement moral de l'ouvrage, de faire parler à ses héros un langage en rapport avec leur caractère et leur situation , enfin d'introduire quelques scènes épisodiques où, moins gêné par la gravité de l'histoire, il pût faire discourir ses personnages avec plus de liberté et de façon à divertir les spectateurs. Telles étaient les conditions qu'il avait à remplir. Est-il resté bien au-dessous de sa tâche ?
Pour ce qui est de l'exactitude avec laquelle il déroule le tableau des événements, nous l'avons établie déjà, et on la lui conteste si peu, qu on ne veut voir dans son œuvre autre chose que le Journal du siège en action. Nous n'ignorons pas que ce respect scrupuleux de l'histoire, cet arrangement des faits suivant l'ordre chronologique, fort louable dans un chroniqueur, l'est infiniment moins chez un poëte dramatique. Mais le mérite de l'invention
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ëtait-il permis à notre auteur? Et quand il aurait pu se le donner, qu'aurait-il imagine'? Voyez les belles choses qu'ont ajoutées à l'histoire de Jeanne d'Arc le génie de Shakespeare et celui de Schiller, sans parler des auteurs de second rang qui ont osé toucher au même sujet !
Lorsqu'un auteur entreprend de mettre sur le théâtre un événement contemporain, ou même un épisode de date moins récente où domine une figure héroïque dont les traits sont connus de tous, il nous paraît fort possible que la méthode historique soit encore la meilleure. Et ne serait-ce pas vrai en particulier pour Jeanne d'Arc, dont le passage sur la scène du monde fut si rapide et si brillant qu'on en connaît jusqu'aux moindres incidents?
Encore une fois, que peut-on donc inventer ici de plus beau, de plus grand, de plus saisissant que la vérité? Faudra-t-il supposer que Jeanne prouve sa mission à Charles VII, les armes à la main, et que, vaincu par elle, le roi lui offre d'être son amant? Faudra-t-il faire de la sainte fille une sorcière qui évoque les esprits infernaux et se promet à eux corps et âme? Faudra-t-il lui faire renier son père, et mettre dans la bouche de ce père indigné cet exécrable cri : Brûlez-la ! brûlez-la ! v Faudra-t-il enfin , en la faisant marcher au supplice, lui prêter les aveux les plus honteux? Voilà les inventions du génie! Voilà Shakespeare!
Il était Anglais, nous dira-t-on, et c'est dans un accès de haine qu'il a écrit ces monstruosités ^ Et l'Allemand Schiller, cet autre génie, a-t-il la même excuse, si c'en est une? Et trouve-t-on qu'il ait été si bien inspiré le jour où il imagina d'ouvrir à l'amour le cœur de Jeanne d'Arc, en pleine mêlée, et de nous montrer Dunois et La Hire se disputant ses bonnes grâces en concurrence avec un paysan de Domremy?
' Nous aimons mieux croire encore, comme quelques-uns le soutiennent, que la première partie de Henri VI n'est pas de lui.
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Et D'Avrigni et Soumet, les deux seuls noms français que nous puissions mettre en ligne, de quelles belles inventions ont-ils enrichi le grand sujet qui les a tentés?
N était le respect que Ton doit toujours au génie et même au talent, nous serions tentés d'en user ici avec la même liberté qu'Alceste, et de préférer notre vieux mystère, dans sa naïveté et dans sa simplicité historique, à toutes les œuvres d'art qu'a fait éclore le même sujet. Nous nous bornerons à conclure qu'un drame où la Pucelle figure au premier rang ne se prête guère aux fantaisies de l'imagination, et qu'*aujourd'hui surtout, où tant de publications ont popularisé la vie de cette glorieuse fille, le plus sûr serait peut-être encore de mettre simplement sous les yeux du spectateur les tableaux émouvants de ses exploits et de son martyre.
L'auteur de notre mystère, pour en revenir à lui, avait cette bonne fortune, que son sujet, tout emprunté qu'il fût à l'histoire profane, lui ouvrait cependant le domaine du surnaturel. Il n'a pas manqué d'en profiter, et assez heureusement. Plusieurs scènes se passent au ciel. Notre-Dame elle-même, après saint Aignan et saint Euverte, supplie son fils de venir en aide aux Français. Dieu se laisse fléchir et envoie saint Michel auprès de la jeune bergère de Domremy, une première fois, pour lui annoncer la mission qu'elle doit accomplir, une seconde, pour la fortifier dans sa foi et dans son courage. Puis, au moment des attaques décisives contre les boulevards occupés par les Anglais au bout du pont d'Orléans, sur de nouvelles sollicitations de sa mère. Dieu envoie les deux saints patrons et protecteurs d'Orléans pour garder les remparts de la ville et protéger la Pucelle. Ces scènes sont assez habilement placées dans le poëme, c'est-à-dire que l'intervention divine arrive toujours à propos, au moment décisif, et lorsque la cause française semble de plus en plus désespérée. En elles-mêmes, elles sont
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traitées convenablement, en ce sens que chaque personnage y agit et y parle au fond selon sa dignité et son caractère; mais Tinspiration, le souffle poétique y manquent absolument; et la forme, qui est le faible de l'ouvrage, y choque plus que partout ailleurs. Qu'on lise, par exemple, le dialogue qui s'établit entre saint Michel et la Pucelle. Jeanne n'y dit rien qu'elle ne doive dire; on peut trouver même dans quelques-unes de ses réponses et de la modestie et une certaine grâce naïve ; mais que l'allocution prosaïque de l'archange répond mal à l'idée des voix mystérieuses qui troublaient et sollicitaient la jSune inspirée sous les grands chênes de Domremy!
A côté des scènes prises en dehors du monde naturel , il en est d'autres qui vont au même but. Elles sont tirées de certains incidents où la main de Dieu ne se montre pas d'une manière aussi directe , aussi manifeste , mais où l'auteur la fait sentir pour l'enseignement moral et religieux de l'ouvrage, en montrant, dun côté, l'impiété et le parjure punis, et, de l'autre, la piété et la foi récompensées. Ce sont peut-être les passages où il a montré le plus d'habileté, et où l'on entrevoit au moins l'intention d'une combinaison, d'un effet dramatique.
Ainsi nous le voyons s efforcer de mettre en vue les sentiments religieux du roi Charles VII. Il le montre deux fois agenouillé devant le Paradis, élevé dans la partie supérieure du théâtre. Les prières que le monarque adresse au Très-Haut témoignent de son humilité, de son repentir, de sa confiance en Dieu seul et de son amour pour ses sujets; sentiments qui doivent lui assurer l'assistance divine ^ En revanche, il est une idée sur laquelle le poëte insiste, c'est que les chefs anglais ont mérité leur sort pour avoir manqué à la promesse par eux faite au duc d'Orléans, de
' Voy. p. et p. /137.