CHAPITRE PREMIER L IDÉE HÉGÉLIENNE
E pur si muove,,. Le cri qui, suivant la légende, avait échappé à Galilée, quand le dogme de tout son poids Teut contraint à affirmer Timmobilité, retentit,, comme nous l'avons vu, dès le moyen-âge avec Scot. Un soupçon jaillit dans les âmes. Il se peut que les décrets de Dieu, par lesquels les valeurs présentes ont été instituées, soient soudain révoqués et par suite lesdites valeurs transmuées du tout au tout, tellement est puissante, ajoutait le Docteur Subtil, la Volonté de Dieu. Telle fut la première conception du mouvement qui vînt battre en brèche le dogme et ses immobilités forcenées.
Elle n'avait d'ailleurs guère de chance de conquérir les âmes. Le moyen-âge a été, à un degré incroyable, le règne de l'anachronisme. Rome que les Barbares, ces Idées en marche, avaient si bien bousculée, prétend se survivre et Sion qu'on a ruinée dans TOrient s'y surajoute sans qu'on sache trop pourquoi, de sorte que Tautorité papale s'enrichit de toute l'autorité césarienne. Et les Idées sont immobilisées. Jamais l'Un n'exerça tant de fascination dans les intelligences, ne réduisit et n'absorba avec une telle puissance d'absurdité le multiple et le mobile qui vainement se déchaînaient en lui, autour de lui.
Et les systèmes que les rêveurs élaborent en ce moyen-âge où le Verbe d'unification s'enveloppe de tout son prestige»
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sont des théismes d'immobilité ou des panthéismes analytiques, pourrait-on dire, où tout se déduit immédiatement par une nécessité immanente du principe posé à Torigine, où tout en conséquence est réalisé dès Tabord, de sorte que le monde du possible coïncide avec celui de l'être. On sait le succès de ces gnoses sans nombre où les esprits se jetèrent éperdument, dans cette étrange époque, ces fantasmagories de lueurs toujours plus faibles issues du soleil initial expliquant le monde, figé dans Féternité des reflets. Pas une ébauche de panthéisme synthétique où le possible déborde le réely où à chaque manifestation de Timmuable Substance, réservoir des existences, quelque chose se révèle qui aurait pu ne pas être ou du moins être tel : chaque création nouvelle étant une invention et non plus seulement une analyse, une déduction.
L'idée de Scot a donc, non sans raison, causé le scandale de bien des âmes engourdies avec le thomisme, dans l'immutabilité de Dieu et de ses décrets. Elle a cheminé néanmoins et dès que les yeux ont pu s'affranchir de la vision anachronique et que l'obsession de la pérennité des êtres et des choses a été chassée, le sens du mouvement s'est répandu comme par miracle. Mais à l'origine, ilestconçu comme une régression. Exhumer les âmes d'autrefois qui, avant Tintroduction des catégories nécessairement viciées, out été en communication directe avec le réel, tel est le mot d'ordre de ce qui fut la Renaissance aussi bien que la Réforme. Et taudis que les cœurs d'un Luther ou d'un Calvia, effarouchés de la corruption sans nom de la Rome papale, reviennent à la pureté — ou ce que Ton croit tel — du christianisme primitif, les esprits d'un Rabelais et surtout d'un Paracelse peuplent le cosmos d'une fantasmagorie qu'ils prennent pour les rythmes de la Nature enfin perçus. Et Ronsard ressuscite Pindare et pervertit à jamais sans doute, par le germe de mort qu'il y puise, la sensibilité moderne.
Il faudra plus d'un siècle pour se ressaisir et concevoir le mouvement sous forme de progression, de marche en avant
et non plus de retour en arrière. Je ne dis rien du protestantisme qui, à régal de ses pareils, tant du Nord que du Sud, se débat dans l'inextricable difficulté de déterminer le point lixe où finit en révolution du dogme le pur et commence l'impur. Mais ceux-là mômes qui se sont rués avec tant de frénésie dans les in-folio du passé mort, répandus à profusion par rimprimerie, s'aperçoivent que ces savants si vantés nont su le tout de rien, et même rien du tout^ si Ton osait dire. Et Pascal, un des premiers, comprend que Fhumanité est comme un seul homme qui vivrait toujours et apprendrait continuellement, si bien que c'est nous qui sommes les anciens. Les prétendus antiques, si respectés jusque-là, sont des enfants ânonnant devant le mystère des choses et leurs yeux étaient imprégnés de toute Tinconsdence et de toute l'absurdité de la Nature, alors que les nôtres, mieux instruits, s'épurent de jour en jour. Et les écrivains- euxmêmes se lassent de Phébus et de son cortège dansant de Muses, vu qu'aucun d'eux n'a, selon la phraséologie de Ronsard, ~ si bien reproduite par Malherbe et par Boileau ses ennemis, en réalité ses humbles disciples ~ senti le souffle de Dieu dans ses cheveux, et pour cause. Il en résulte que la source d'ilippocrène est délaissée. Y boira qui voudra, celui que le poncif attire de façon irrésistible. Les novateurs, Desmarets de Saint-Sorlin d'abord, qui passe par la suite la mission à Perrault, pose en principe le premier qu'il faut éliminer de Tart et de la littérature ces âmes mortes qui les obstruent.
Desmarets et Ch. Perrault après lui croient donc trouver dans le christianisoie dont leurs pensées étaient pleines^ des sujets d'inspiration plus modernes, plus « dans le mouvement » que les thèmes du paganisme apprivoisés en littérature depuis Ronsard. Que le christianisme, immobilité formidable, répugne au principe du mouvement, tel qu'ils le concevaient et par suite a médiocrement animé tant leur Clovis que leur Saint-Paulin, la chose ne doit faire aucun doute, mais importe peu d'ailleurs. Ces écrivains indigents
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ont accoutumé les esprits à considérer le mouvement dans le sens de l'avenir et non plus seulement du passé. Ils ont préparé le dix-huitième siècle à entendre à ses débuts la voix de Fontenelle, primitivement le bel esprit Cydias, devenu bientôt le champion du modernisme contre les archaïsants attardés, et plus haute encore, celle de Leibniz qui va prononcer les paroles graves dont tout le siècle retentira (1).
Fontenelle commence par se dégager de la superstition des antiques et développe agréablement le siini eadem semper du poète. Choses d'aujourd'hui et choses d'autrefois se valent, quoi qu'on dise. « La nature a entre les mains une certaine pâte qui est toujours la même, qu'elle tourne et retourne sans cesse en mille façons, et dont elle forme les animaux, les plantes et les hommes. » Voilà qui eût bien étonné les hommes de la Renaissance qui se croyaient si petits et si faibles devant la généralité des antiques. « Vous êtes de la même pâte », dit irrévérencieusement notre Cydias, plus audacieux et surtout plus profond que La Bruyère n'affectait de le croire (2). Et les philosophes qui dogmatiseront à sa suite ne formuleront pas avec plus de netteté le principe de la stabilité des lois de la nature, si favorable à la thèse du progrès. Si tout, en suivant le dogme catholique de la chute va dégénérant et sans la venue du Christ qui a ressaisi l'être au bord de l'abîme, aurait chu de plus en plus bas, il n'en est pas de même pour Fontenelle, dont la fine analyse a si bien mis en lumière, dans V Histoire des Oracles, le peu de sérieux de ces croyances surannées. Tout va pro-
(1) Cf. Brunetikre, la Formation de l'idée de progrès, dans Études critiques, 5° série.
(2) L'exemple est donné. D'AceilIy écrira sans respect pour les maîtres d'autrefois :
Dis'-je (Quelque chose assez belle, L'antiquité, toute en cervelle, Me dit : je l'ai dite avant toi î Cest une plaisante donzelle.
Qtie ne venait-elle après moi?
J'aurais dit la chose avant ejle,
gressant. Les connaissances scientifiques s'amoncellent et débordent dans les crânes, les lumières jaillissent de l'énigme du cosmos si embrouillée jusqu'alors et éblouissent le siècle entier qui en prendra le nom. Au lieu du dogme de la chute, un autre dogme s'ébauche que Leibniz va se charger d'exprimer philosophiquement et qui sera bientôt la foi de toutes les âmes, en dépit des sombres prédications du christianisme à qui on arrache son arme principale, celle qui lui rapporta les plus forts revenus — l'immutabilité dans le mal suivie comme espoir de la seule rédemption possible, celle du Christ dont elle prétend perpétuer l'œuvre.
Un jour tout sera bien, et la rédemption de toussera faite non plus par le Christ et l'Église qui le continue, mais par le principe de progrès — on dira bientôt de perfectibilité que chacun contient en lui. Telle est la révélation que Leibniz formule dès le début du dix-huitième siècle et qui va être la foi nouvelle... Cependant Leibniz, profondément imbu de théologie, construit le cosmos selon les règles ontologiques de rUnité et de l'Immutabilité la plus orthodoxe. Dieu à l'origine est le grand ordonnateur des êtres, le chef d'orchestre, suivant la métaphore connue, qui bat la mesure et permet à tous les exécutants de faire leur partie isolément et de se fondre suivant un rythme universel dïins Tharmonie de l'ensemble. Malebranche lui-même qui mettait Dieu derrière tous nos gestes, mieux encore au fond de toutes nos pensées — même les plus basses, il faut l'avouer: il n'y a rien de petit pour un Dieu et sa présence amplifie tout, même l'ignoble — nest pas plus orthodoxe sur ce point. Ces deux systèmes sont bien selon le Verbe de l'Église qui commente et illumine sans cesse celui de Dieu. La toute- Puissance de l'Un ne souffre ni dans l'un ni dans l'autre la moindre rébellion du multiple. Peut-être même le déterminisme est-il, dans Leibniz, plus rigoureux que ne le voudrait l'Église, et Dieu même, dans le choix des possibles qui s'offrent à lui, selon la tradition scotienne et qu'il peut
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rejeter ou admettre à son gré, est-il nécessité un peu plus qu'il ne convient.
Mais cette métaphysique de la Monadologie^ si orthodoxe à la surface, que l'Eglise adopte et lait sienne — de môme qu'elle puisera à pleines mains dans la Théodicée pour justifier Dieu de toutes les attaques des incroyants, habiles exploiteurs de l'argument du mal — contient dans ses profondeurs un principe d'une fécondité merveilleuse, inaperçu d'abord etdont les conséquences, désastreuses pour le dogme, ne se révéleront que peu à peu. C'est celui de la continuité, qui, avec les successeurs de Leibniz, deviendra la perfectibilité indéfinie de l'homme et entraînera l'inutilité d'un ré-' dempteur à qui TEglise était si naturellement attachée.
« Rien ne se fait d'un coup, et c'est une de mes plus grandes maximes et des pîus vérifiées que la nature ne fait jamais de sauts. J'appelais cela la loi de continuité, lorsque j'en parlais autrefois dans les Nouvelles de la République des lettres^ et l'usage de cette loi est très considérable en physique. » Ainsi s'exprime Leibniz dans l'avant-propos de ses Nouveaux Essais sur Ventendemenl humain^ parus en 1765 seulement, mais composés dès 1704, et qui, peut-on dire, ouvrent le siècle qui s'appellera celui des lumières et du progrès.
Dans ce cogito que Descartes voyait immuable à la façon d'un Dieu et contenant de toute éternité les principes rationnels d'où il est possible de faire sortir analytiquement l'univers, Leibniz, s'inspirant de sa loi de continuité, persuadé que la nature procède « par degrés insensibles », pedetentim non saltatim, note toutes sortes de dégradations qu'on appellera plus tard l'inconscient. L'individuation n'est plus uiie parcelle de lumière, tombée par miracle dans la nuit de la matière, le Moi de la religion et de la psychologie courante. Elle est un « Nous » complexe, fait de retentissements confus et surtout diffus, sans élément d'unification bien net, et la matière où elle a chu n'est nullement cette nuit à laquelle la théologie prête un caractère diabo-
lique. La matière est faite de pensée moindre et recèle en conséquence quelque chose de divin, jusqu'en ses profoudeuFs ultimes.
Sous la croûte lumineuse, comme s'exprimerait un bergsonien de l'heure présente, l'individuation se révèle donc, en dehors des concepts qui l'immobilisent, dans son essence pure qui est mouvement, devenir. Sous l'aperception claire, unification d'un ins^tant que Je Moi réalise à des degrés divers dans le temps, un monde merveilleux frémit... En nombre infini dans la nuit de nos consciences s'étoîlent, à mesure qu'on y descend, des perceptions de plus en plus indistinctes, si bien que l'Unité totale est faite d'une multiplicité mouvante. L'arrêter fût-ce une seconcje, la fixer, la définir est une opération impossible non moins qu'une illusion vaine, et que l'expérience de tous les instants fait évanouir...
Il semble donc que le mot fatidique : E pur si muove et surtout la chose aient enfin pénétré en métaphysique sinon en théologie, que désormais le cosmos, afïranchi des ijamobilités où il s'engourdissait, s'éveillera comme d'un songe pour développer toutes ses puissances. La conception du progrès, encore flottante, va se préciser et éclairer les âmes. Tout se rencontre en effet dans le leibnizianisme pour satisfaire le dynamiste actuel le plus exigeant. D'un bout à l'autre règne cette loi de continuité qui ménage des gradations infinies entre les créatures multiples, les monades, disposées sur une échelle miraculeuse selon les degrés d'illumination et dont le Créateur, monçide suprême, occupe le haut. Etle mot qui éclate dans le christianisme aux oreilles de l'ange déchu :
Tu ne remonteras au ciel qui t'a vu nattre Que par les cent degrés de l'échelle de TEtrt ,
peut s'appliquer à toute monade, fût-elle la pi is basse, la plus enténébrée d'inconscience, en substituant t3utefois au nombre indéfini cent, réellement trop misérable, rinâni
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lui-môme dont Leibniz tente alors la réduction. Rien n'est omis de ce qui sera le mobilisme moderne — sauf le mouvement.
Les scrupules théologîques ont arrêté Leibniz sur le seuil. Un pas de plus eût été la révolte contre l'immutabilité de Dieu, ce qu'il ne veut pas. Au moment d'accorder à chaque monade, reflet plus ou moins conscient deTunivers et contenant en son sein, par conséquent, toutes les virtualités, le pouvoir d'évoluer de son plein gré et d'atteindre par elle-même à la perfection qui est son but, Leibniz se ressaisit. D'un geste il immobilise l'univers dont les particules, à l'infini, aspirent au mieux-; par un éclaircissement progressif de leur essence. 11 refuse même à l'individuation cette part de liberté que l'Église, depuis Taugustinianisrae, convient de lui attribuer, sans danger pour la puissance divine. Une fois de plus l'Unétreint le multiple et l'absorbe si bien que ce panthéisme, cru au premier abord synthétique, où chaque monade va au progrès par une invention de tous les instants, redevient analytique au même titre que celui de Spinoza. Il n'y a plus dans ce dynamisme, subitement transformé en un mécanisme impitoyable, en une harmonie préétablie de toute éternité, nulle place pour le clinamen rêvé jadis par Epicure, la possibilité de dévier, aussi peu que possible, des lignes générales de l'ensemble. L'illusion est la même que dans Taristotélisme. En voyant ces êtres sans nombre s'épanouir, du fond de l'abîme, aspirer au soleil de la pensée pure, toujours plus haut et remonter» semble-t-il, les degrés infiniment multipliés de l'échelle du ciel, on pourrait croire au mouvement tel que nous le concevons de nos jours. Il n*en est rien. De toute éternité pèse sur les individuations le décret de Dieu qui en a déterminé pour toujours le rang, dans cette hiérarchie de pensées plus ou moins troubles dont le cosmos est constitué.
Ce monde de virtualités frémissantes mal contenues dans les ténèbres par la main de Dieu, bouillonne, et dès que
Jes esprits sauront se délivrer de la théologie et de ses hantises d'immutabilité, les possibilités, jusqu'alors captives, éclateront et évolueront vers la clarté. L*œuvre de Leibniz, comme il arrive toujours d'ailleiirs, dépasse ses intentions, et les individuations quil a cru enchaîner à jamais dans la conception panthéistique de l'harmonie préétablie, revendiquent leur liberté et diront bientôt leur droit à plus de lumière. Ce monde immuable de la théologie que le rationalisme a soin de maintenir tel et d'envelopper de ses formules a priori, frissonne de toutes les semences qu'il enferme, de tous les principes d'invention qui sommeillent en lui et n'attendent qu'un signal pour étinceler.
Les continuateurs de la pensée de Leibniz ne savent pas plus que lui se détacher de la théologie, et le cosmos qu'ils imaginent suivantla loi de continuité, frémissant d'évolutions possibles, est figé à la surface sinon dans les profondeurs. L'Un a posé au principe l'équation gigantesque qu'est le cosmos et les variables de ces fonctions innombrables qui s'entre-croisent mystérieusement sont, de toute éternité, prévues et déterminées a priori, dans sa pensée de mathématicien démesuré. La substance de Spinoza, si elle pouvait revêtir un instant la personnalité que le panthéisme intransigeant lui refuse, verrait dans une intuition moins formidable l'infini des modes qui de tous temps réalisent, dans tous les sens à la fois, l'infini de ses attributs.
Cependant la loi de continuité instituée par Leibniz est si féconde par elle-même qu'elle va au-delà de ce que voulait le Maître et jette d'étranges lueurs sur des points que la théologie avait tout intérêt à maintenir obscurs. Tel est par exemple le problème de l'animalité, où se déchaîneront bientôt les haines métaphysiques des tenants de ta création théologique et rationaliste, et ceux de l'évolution, enfin formulée.
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Hâtons-nous de le dire, les bêtes ont été le plus grand embarras des cartésiens comme des théologiens en général. Ces frères inférieurs pour qui nul Jésus, quoi qu'on en ait dit, n'a paru, obstruent et déparent le plan de la création tel qu'on Ta construit suivant les indications de Dieu, tombées à intervalles irréguliers de la montagne sainte... Les cartésiens qui un instant se détachent des théologiens — assez timidement d'ailleurs puisqu'ils fondent la véracité de nos facultés et de la raison humaine en .particulier sur le dogme de la bonté divine — ne comprennent que la pensée claire, produit de Dieu, étincelle, suivant la métaphore archaïque, jaillie du foyer de la pensée suprême. Devant la pensée est la matière en qui Ton imagine quelque chose de distinct de notre intellect, l'étendue réductible, en dernière analyse à des lois — peut-être parce qu'elle est de la pensée éteinte, dira plus tard un audacieux. Or tout ce qui n'es point pensée est étendue, et vice versa... Que viennent donc faire les animaux, ces gêneurs, ces êtres à cervelle trouble dont la pensée,qui n'a probablement rien de commun avec la nôtre, s'irradie cependant par le mystère de leurs yeux, nous interroge et nous enveloppe sans réponse possible ? Pourquoi viennent-ils indiscrètement mêler leur vie à la nôtre? A quel titre figurent-ils, eux, les déchus plus que nous encore et que nul Christ n'a rachetés, dans la création? Quelle est la destinée de ces êtres qui ne peuvent pas remonter au ciel ?
Les anciens, que rien n'arrêtait, avaient du problème de l'animalité une solution toute prête. Les bêtes étaient les messagers des intentions célestes si bien dissimulées le plus souvent qu'elles échappent à l'humanité. Pénétrées de divinisme, elles constituaient l'intermédiaire entre l'Etre qui siège au haut du ciel et nous-mêmes qui avons les yeux sans cesse fixés sur ce point et n y pouvons rien discerner, malgré nos efforts. Les oiseaux, en particulier, colombes ou autres, viennent de l'au-delà pour nous porter les nouvelles, qui sont quelquefois la bonne nouvelle, l'Evangile. Mais la théo-
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logie depuis longtemps a montré la spiritualité des anges, les messagers les plus ordinaires du Très-Haut qui siègent autour de son trône et par moments s'en détachent pour nous apporter ses ordres. Les bétes sont dépossédées de ces fonctions et par suite de la dignité dont le paganisme les avait investies. Que sont-elles? Qu'est au juste l'énigme de cette pensée qu'ils contiennent et qui se décèle, quoi qu'on fasse, à certaines heures, par la flamme de leurs prunelles ?
Et des esprits mal faits — il en est toujours même parmi les théologiens — laissent entendre que ces créatures, ayant une pensée, attendent peut-être elles aussi une révélation. Et d'autres plus aventureux encore, reprenant des hantises errantes depuis la gnose, annoncent que Christ va s'incarner en toute espèce de formes animales, descendre jusqu'aux plus basses, celles qui confinent à la ténèbre absolue de l'inorganique, pour racheter toute la création et non plus seulement, ce qui en est l'élite, l'humanité faite à l'image de Dieu... Aussi les cartésiens qui ne connaissent que la pensée claire, parce qu'ils attendent d'elle seule la révélation, intérieure désormais, ont tôt fait de supprimer Tangoissant problème et de dire que l'animalité est matière, res exiensa et non plus res cogitans.
On sait de quelle façon le doux Malebranche traitait une petite chienne pleine qui venait se rouler à ses pieds, et sans broncher, disait à un visiteur que le cri de la pauvre bête blessée avait remué jusqu'aux entrailles : « Ne savez-vous pas que cela ne sent pas? » Berkeley qui maintient le monde tel qu'il est sorti de la main de Malebranche, en supprimant toutefois la matière que Dieu, ouvrier par trop maladroit, se serait donné la peine de créer à seule fin d'être le substrat de nos idéalions, est singulièrement embarrassé par le mystère de la bestialité. 11 n'y a plus, dans son système, que Dieu et les esprits face à face. Tout lexesle, la matière que Malebranche croyait nécessaire encore sous le fallacieux prétexte que Christ s'est incarné et n'a pu être illusion, s'est diluée comme chacun sait entre les mains de l'évoque de
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Cloyne. Que faire des frères inférieurs, des pensées troubles? Souffler dessus, puisque tout cela n'est que matiè%re. Et Berkeley est azoîste non moins qu'immatérialiste, ne faisant exception que pour la haute animalité, dont il nlainient les esprits à côté de ceux de la basse humanité. Le bon évêque a trop connu ses semblables pour croire un seul instant qu'il y ait un abîme entre les deux... Mais qui tracera dans Tanimalité en question la ligne de démarcation au delà de laquelle sera la haute qui subsiste et en deçà, la basse qui s'évanouit dans la critique idéaliste ? Bien habile qui saura le dire et Berkeley lui-même ne s'en charge pas.
Avec Leibniz, au contraire, le mystère s'éclairait, beaucoup plus que ne le voudraient peut-être les théologiens. L'Inconscient, soudain révélé, nous permet d'admettre des pensées de plus en plus troubles jusqu'à Tiafini et d'essence identique cependant à l'intellection, claire jusqu'à l'éblpuissement, dont l'humanité croit avoir le privilège après Dieu. Sous la surface brillante où Descartes mettait le tout de la pensée, Leibniz, plus profond, discerne une multitude de consciences inférieures, il montre les petites perceptions qui s'unifient de façon plus ou moins complète et constituent dans ce cas l'aperception. Rien n'empêche donc, puisque des multitudes de pensées inférieures, une bestialité fantastique d'inconscience, grouillent en nous, d'admettre au dehors, sans les élever jusqu'à l'intuition absolument claire, sans les abaisser jusqu'à la matière absolument ténébreuse, une foule d'êtres dont la loi de continuité règle la hiérarchie. Linné et aussi Charles Bonnet apparaissent, pour introduire quelque ordre dans ce fouillis de l'animalité si dédaignée jusque-là et qui par la découverte de l'Inconscient, sort de la res extensa où la tenait le cartésianisme et s'exalte, par échelons minimes, jusqu'à la res cogitans, autrefois apanage de l'humanité.
Linné, il est vrai, commence par indiquer quelques procédés plus ou moins arbitraires afin de dresser un inventaire des êtres vivants et son nom semble attaché au sou-
venir de classifications artificielles entre toutes. Mais en bon leibnizien qu'il est, il n'en est pas moins persuadé que tout, dans la nature, est rigoureusement ordonné suivant un plan divin et de même qu'une chaîne de pensées s'organise en sorite formidable, de même les êtres se relient les uns aux autres sans que la nature, suivant l'axiome fondamental de récole, puisse faire un saut. De là, ce principe qui domine Tœuvre de Linné : dans la longue série des formes vivantes, chaque espèce est nécessairement intermédiaire entre deux autres. De là les tentatives de classer la végétalité comme l'animalité suivant une méthode naturelle, qui seraitl'image de la logique mondiale. C'est le disciple de Leibniz qui introduit, dans les classifications, la notion de structure, au lieu des caractères apparents de Klein, dont on se contentait jusqu'alors. Mais pas plus que son maître, Linné ne se sépare de la théologie. La vie, que la loi de continuité devrait révéler si vivante, garde l'immutabilité exigée par l'orthodoxie.
En effet, Linné ne doute pas un instant que les animaux soient sortis par couples des mains divines, ainsi qu'il est conté dans la Genèse. Et suivant lui, nulle de ces familles ne s'est éteinte et n*a subi la moindre modification à travers les âges. L'animalité que nous voyons grouiller sous nos yeux, de même d'ailleurs que la végétalité, cette vie plus étrange encore qui s'enchaîne au sol, est, du tout au tout, celle que Dieu institua au principe et dont Noé porta les essences dans l'arche fameuse. Ni dégradations, ni perfectionnements, en dépit des idées contradictoires qui commencent à se heurter, la chute théologique et le progrès philosophique. Linné croit à l'absolue immutabilité des espèces, distinctes Tune de l'autre, sans enchevêtrement possible et éternelles, comme il convient à des pensées de Dieu. Et seul le sentiment profond de la continuité, qu'il tient de Leibniz, vient tempérer par instants la rigidité de ses définitions, fondées sur la discontinuité et le dogme des créations Récessives.
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Linné n'est qu'un simple naturaliste et s'en tient à ce qu'il a manié, la végétalité et TaniinaMté. Ch. Bonnet, dans sa Palingénésie a des ambitions plus élevées. II s'attaque à la série totale des êtres et lui applique sans sourciller la loi de continuité qu'il tient de Leibniz. II ne se borne pas au monde matériel que ses bras à la rigueur pourraient embrasser, avec bien des efforts cependant. Mais il s'élève à rimmatériel, jusqu'ici demeuré inaccessible. Tout dépend de Dieu qui est au sommet de réchelle,etdes degrés les plus bas de l'inorganique aux plus hauts de la spiritualité, de la pierre à l'ange, les êtres sont reliés entre eux par une foule de transitions insensibles. Lancé là-dessus, Ch. Bonnet qui spécule, sans se donner la peine, comme Linné, de réunir des caractères définis pour chaque espèce, ne s'arrête plus. Il admet une pluralité de mondes habités qui naturellement sont organisés selon la loi fatidique. Il y en a d'inférieurs aux nôtres et d'autres de supérieurs comme il convient. En ceux-là, les rochers, s'élevant d'un cran dans la hiérarchie, ont la vie, les plantes ont le sentiment, les bêtes le raisonnement et les hommes et les femmes, tout ce que Von voudra^ comme dit le bohème de Musset. Ils seront des anges par exemple, à moins qu'ils ne soient des bêtes...
Et le Fraoçais Robinet qui ne veut pas demeurer en reste avec ce Genevois de Ch. Bonnet, écrit à son tour des Considérations philosophiques sur la gradation des formes de l'être^ sur lesquelles il est parfaitement inutile d'insister. Toutes ces élucubrations des leibniziens — il faut se garder d'y envelopper Leibniz — ont le même défaut : elles laissent trop de part à l'apriorisme dans l'application de la loi de continuité. C'est peut-être par raison d'esthétisme qu'on affirme ainsi, sans daigner se pencher sur le cosmos et voir si c'est vrai, la merveilleuse hiérarchie des êtres suivant les règles d'une pensée qui procède par degrés insensibles et ne fait jamais de sauts. L'expérience viendra bientôt, brisant çà et là la chaîne miraculeuse et des hiatus, des discordances, se révéleront dans cette harmonie dont les leibniziens se délectent...
Un préjugé théologiquë retient ainsi, dans les immobilités d'un prétendu plan divin, le mouvement qui éclate à tous les yeux et dont le secret vient d'être découvert sous le nom de continuité. Mais quoi qu'on fasse, le mouvement est, par sa nature même, destiné à être libre et non à se laisser enchaîner. Protée, dont Leibniz a dit le secret, se libère peu à peu. Le cosmos échappe aux mains d'immuable, qui l'avaient pétri pour l'éternité.
De Leibniz où le mouvement, perçu dans son essence qui est la continuité, s'immobilise par superstition théologique, h Hegel où, plus profondément défini encore par l'identité de Têtre et du non-étre, c'est-à-dire le devenir des Gt^ecs, il s'arrache aux étreintes de l'Un et délibérément se met en marche, tout le dix-huitième siècle, français autaot qu'allemand, a vécu ou plutôt piétiné, sans foi bien précise, s*at-=^ tardant à l'immuable que le rationalisme, succédané de la théologie lui impose ; frémissant tout à coup à des espérances messianiques, à des concepts de perfectibilité qui déconcertent.
11 faut remonter aux écrits qui ont précédé chez les Juifs la venue du Christ, pour trouver pareil espoir dans l'avenir temporel, bii^n plus encore que rationnel, de la race. Des prophètes surgissent cà et là, ^'inspirant du subtil Fontenelle, promu dieu du dix huitième siècle — on â les dieux qu'on peut — parce qu'il crut le premier aii progrès^ à là supériorité, matérielle tout au moins, des modernes sur les anciens.;. Un peu de leibnizianisme filtre même, çà et là, dans ces éluCubrations de valeur assez médiocre, il faut l'avouer : on a également les prophètes qu'on peut. L'idée de continuité s'insinue dans cette philosophie de la progression ou du progrès qui essayé de se définir, avant que l'hégélianisme Tait i*éduite à des formules abstraites où tout le dix-neuvième siècle s'hallucinera. On s'extasie devant les
lumières qui s'épandent à flots de toutes parts, particulièrement à la suite des travaux de Locke. Par eux ont été fixées de façon absolue, dit-on, les lois et la portée de Tesprit humain. Désormais la raison connaît ce qui lui est accessible et aura la sagesse de s'y borner. Et des lianlis<îs de révolte, des plans de réorganisation a priori, flottent dans les cerveaux, s'apprêtent, au nom du progrès, à se substituer aux institutions périmées, fondées sur le mensonge théologique.
Cependant devant ce rôve de perfectibilité indéfinie, ces merveilles que le siècle des lumières se promet du triomphe de la raison, des esprits doutent. Une convulsion qui, en quelques heures, engloutit, sans qu'on sache pourquoi, plus de soixante millecréatures humaines, déchaîne, sur la question du bien et du mal, les génies opposés de Voltaire et de Rousseau. Le premier ricane sur la construction théologique du monde par les leibniziens, sur ce cosmos si bien ordonné où tout,'jusqu'aux minuties, est commenté, systématisé, justifié,et qui s'écroule dans un sursaut de l'absurde. II écrit les aventures de Candide, héros hagard, ballotté à la cime des vagues cosmiques, sans suite ni raison. Le second riposte en maintenant au cœur des choses, pour coordonner dans son Unité la multiplicité des catégories qui s'entre-bâillent, le dieu du vicaire savoyard, destiné à devenir l'Etre suprême de Robespierre. Mais tous deux sont d'accord pourvoir le siècle en noir^ les lumières qui les entourent bien falotes...
Rousseau croit qu'un retour à Tétat de nature, bon par définition parce que, hélas,il ne fut réalisé nulle part, serait le salut. Voltaire secoue la tête. Il adhère cependant à la thèse du progrès que près de lui des enthousiastes, Turgot en tête, formulent et dont Condorcet s'apprête à tracer les grandes lignes dans son Esquisse. Il écrit, pour contenter tout le monde, ces vers dans lesquels le meliorisme d'une George Eliot, par exemple, l'optimisme des pessimistes, pourrait trouver son origine:
Un jour tout sera bisD, voilà notre espérance. Tout est bien ici-bas, voilà l'illusion...
Mais cette convulsion qui produisit dans les âmes un long frémissement et leur arracha un cri d'angoisse devant labsurdité du cosmos aussi brutalement révélée s'apaisa et bientôt fut oubliée comme toutes les choses humaines. Seul le Divin immuable perpétue ses affirmations et ne sort pas des esprits, même quand ils prétendent s'y soustraire. Aussi la pensée de Tabsurde a-t-elle disparu et celle de la raison a-t-elle pénétré la notion du progrès qui s'élaborait dans les soubresauts de ce siècle.
Et sans souci des vagues d'aberration qui l'ont poussé dans la prison où il agonise, Condorcet écrit sans une faiblesse ni une atténuation son Esquisse des progrès de V esprit humain. Le monde leibnizien, celui dont le disciple Ch. Bonnet avait décrit les innombrables échelons, de Tinorganlque matérialité à la spiritualité des anges et de Dieu même, immobilisé jusqu'alors comme dans un conte de fée, se met en mouvement. Et l'on voit tous les êtres figés dans leur essence d'immuable, grimper un à un les degrés de l'échelle et se transformer — on dira bientôt se métamorphoser — toujours pour le mieux. La continuité est en mouvement, et Hegel n'a plus qu'à paraître désormais pour formuler la logique du devenir dont Condorcet a eu le pressentiment... Le cosmo&du leiboizianisme, ensommeillé par la Volonté de Dieu qui seul veillait pour lui, se réveille, et les monades, conscientes de la perfectibilité qu'elles contiennent, font effort pour s'élever à des perfections de plus en plus claires, pour être des reflets de plus en plus complets de l'univers. Nulle limite ne leur est fixée dans cette ascension, et chaque pas constitue quelque chose de nouveaUj par qui le panthéisme de Leibniz, analytique autant que celui de Spinoza, se transforme en un panthéisme synthétique dont Hegel va donner l'expression abstraite...
La main de Dieu qui tenait l'universelle multiplicité dans son étreinte s'est donc desserrée, et les individualités, livrées à elles-mêmes, peuvent s'enorgueillir de leur progression dont elles sont les propres ouvrières. Mais la
l'idée hégélienne 201
Raison, si ce n'est plus la main de Dieu, continue à diriger Thumanité dans la voie tracée par les décrets de TEteroel, et ne souffre nulle régression, nul assaut de Tabsurde disloquant soudain les catégories et faisant voler en éclats la construction logique de l'univers. Tout s'ordonne pour nos enthousiastes comme au beau temps de la théologie. Les phénomènes dont est fait le cosmos sont enchaînés Tun à l'autre par des lois, qui, réunies, constituent une Raison, la seule possible d'ailleurs, identique par là même à celle dont rÉglise a le dépôt...
Jadis le dieu des juifs châtiait ou exaltait les familles pour l'acte mauvais ou bon de î'ancétre, jusqu'à la troisième génération et au delà. Une solidarité merveilleuse lie de même toutes les individuations, et chacune — miracle d'altruisme qu'Helvétius se charge de théoriser en France après les moralistes anglais — doit au besoin se sacrifier . pour le bien commun. Car le progrès de tous est fait quelquefois par la régression et même l'anéantissement de quelques-uns... Ainsi pensait Condorcet près de la mort, quand il écrivait au terme de son Esquisse l'hymne à celte Raison, dieu nouveau, qui mène le monde et l'humanité, et dont l'absurde lui-même n'est qu'une forme inférieure, nécessaire d'ailleurs à l'évolution universelle. Hegel va donner bientôt, sous une forme saisissante, la formule de ce jeu dialectique delà Raison qui du mal tire le bien, par le fait de l'opposition des contraires, toujours résoluble dans lemieux.
De la perfectibilité à Ventwickelung du philosophe allemand, ce déroulement des choses selon les lois d'une dialectique impitoyable dans son unique formule, il n'y a qu'un pas, semble-t-il. Condorcet a dit le tout de ce qui va être bientôt l'hégélianisme. Il a mis en branle le mouvement que Leibniz contenait encore, au nom des droits de Dieu et de
riramuable. Il Ta toutefois enveloppé d'une raison supérieure par qui le progrès ne va pas au hasard, mais au contraire se dirige suivant des fias mystérieuses peut-être pour notre ratiocination huraaine,mais définies à l'avance et voulues par sa toute-puissante sagesse.
La hardiesse de Hegel, qui déchaînera contre lui les haines lhéologiques,sera d ajouter un petit détail à cette philosophie du progrès si près de devenir à tout instant une religion. La Raison immanente ne s'est pas réalisée dans le passé, elle ne fut pas actualisée au commencement des choses, de façon que tous les possibles comme le croyait Leibniz, lui fussent présentés à la fois et qu'elle pût faire un choix là-dedans, en tirer le meilleur. Elle est aussi dans le devenir, infieri. Le mouvement, par contagion, a gagné nonseulementle cosmos qui se déroule selon une dialectique formidable, mais la Raison elle-même qui le règle et même le constitue. Cette Raison ne se réalisera qu'au terme de révolution. Elle prendra conscience d'elle-même non dans un Etre suprême, comme le croyait encore Robespierre, mais en quelque créature qui peut être vous ou moi, si bien que le juste, hégélien sans le savoir, se demande avec anxiété :
Qui de nous, qui de nous va devenir un dieu ?
Et cet être-dieu n'aura rien de suprême, dût Robespierre en frémir dans sa tombe, parce que la Raison actualisée en lui ne sera jamais définitive et qu'un dieu nouveau à chaque instant succédera aux dieux périmés, comme dans les théogonies primitives, pour apporter une formule plus haute mais toujours incomplète de la rationalité, destinée à se mouvoir à jamais !...
Qui dit cela? Le plus intrépide aprioriste qui ait jamais paru sur la terre, Hegel s'inspirant d'ailleurs d'un autre virtuose de la dialectique, moindre toutefois, Schelling... Ou sait comment un extraordinaire dogmatisme est sorti du principe criticiste de Kant, condamnant le moi à s'enfermer
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dans lui-raôme, sans possibilité d'atteindre la construction ontologique qu'affirme l'Église, et qui devient ainsi article de foi mais non plus de raison. Les successeurs de Kant ont fouillé le moi et en ont tiré naturellement ce qu'il contient, de parle plus élémentaire enseignement tfaéologique, la raison non pas seulement individuelle mais encore universelle. Le dix-huitième siècle tout entier parle de progression, malgré les résistances de la théologie. La raison s'est donc mise en branle comme toutes choses ici-bas et le principe de la perfectibilité est venu bien à point pour orienter le sens de la dialectique. Il lui fallait bien en effet se mouvoir à tout prix, sous peine de s'halluciner, à la façon hindoue, dans la contemplation de soi-même et en rester, avec Fichte^ à Taffirmation : Je suis moi et aussi : Je ne suis pas le non-moi.
Tandis que Lamarcket Geoffroy Snint-Hilaire en France, Gœthe et Kielmeyer en Allemagne, rassemblent péniblement des faits et ne s'élèvent qu'avec une lenteur infinie à des rapports toujours sujets à revision, Schelling ferme les yeux et spécule, ce qui est plus vite fait comme chacun sait. Toutefois, avant de clore à jamais ses prunelles au réel, il a pu constater l'existence de certains êtres, de certaines énergies qui, par leur union, semblent se neutraliser : ainsi l'électricité négative et l'électricité positive, agissantes toutes deux, produisent en s'unissant l'électricité pure et simple dont l'existence ne se manifeste d'aucune façon. Gela suffit pour notre méditatif qUi désormais, sûr de son principe, ne sortira plus du Moi où Kant puis Fichte ont claquemuré leurs disciples. Il pose aussitôt cette opposition, réelle quelquefois, apparente souvent, et plus souvent encore inexistante comme loi générale de l'être. Le moi s'oppose au nonmoi, Tunité à la pluralité, l'esprit au monde matériel. Et ces contradictions, telles les deux électricités, sont les manifestations du principe universel que Schelling, creusant plus profondément dans le moi après Fichte, découvre et appelle TAbsolu. Inertes s'ils étaient unis, le moi et le non-
moi, par cela seul qu'ils sont opposés Tun à l'autre, deviennent actifs comme les deux électricités et tendent sans cesse à se joindre, mais cette union n'est jamais parfaite et pour cause ; de là des arrêts qui constituent tous les êtres Et nul doute sur l'objectivité de ces déductions puisque le moi et le non-moi, l'unité et la multiplicité, l'esprit et le monde matériel étant deux parties adéquates d'un même tout, on peut dire que l'esprit crée le monde et qu'il n'a qu'à regarder en lui-même pour en trouver toutes les parties. Philosopher sur la nature, c'est créer la nature, affirme superbement Schelling, et son disciple Hegel confirmera bientôt cette mémorable parole.
Oken est tout heureux de la formule que son maître lui transmet. Au lieu du A == A, assez maigre, de Fichte, Schelling écrit -\- O — = 0, ce qui est très riche de conséquences, il faut en convenir, de la polarisation au premier chef. Représentons l'univers matériel par + A et l'esprit par — A, l'absolu d'où tout est sorti est indubitablement O. En s'opposant à lui-môme et par suite devenant à la fois actif et passif, l'absolu crée et l'univers s'en déduit. Je suis contraint de m'arrêter sur ces sommets et de renvoyer à Oken lui-même, pour la descente vers les plaines...
Hegel vient corriger ce que Schelling abandonne de l'a priori. Avant de fermer les yeux à l'illogisme du réel, le maître avait du moins gardé sur sa rétine le frisson de certaines contradictions cosmiques par qui l'absurde se traduit — ce qui lui avait fourni d'ailleurs le point de départ de sa logique vacillante. Hegel est plus rigoureux, entend ne pas tenir de l'objectif le moindre caractère de l'absolu. Tout doit sortir du subjectif. C'est de Tidée logique seule que dérive le principe générateur de l'univers.
Comme la pensée de Hegel aussi bien que celle de Schelling, sur laquelle on s'échauiTa si fort aux environs de 1830, est singulièrement refroidie à l'heure présente, je glisserai sur les détails de cette dialectique hégélienne contenue en deux volumes compacts ni plus ni moins. J'en retiens l'idée
d'entwickelung contre laquelle TÉglise va rugir par la voix de Veuillot (1).
Il ne faudrait pas que le dogme catholique, mal compris par cet énergumëne, souffre de ses imprudences. Voyez entre autres échappées Timprécatiou contre les chemins de 1er dans le Parfum de Rome :
« On nous accroche à la locomotive. Non, je ne saurais louer cette machine violente I Jamais je n'aimerai sa fumée, ses hurlements, son brutal et servile trajet à travers la terre déchirée. Jamais je ne verrai d*un œil content les automates uniformes qui servent le monstre.
« Je hais sa rapidité... Le chemin de fer est l'expression insolente du m'épris de la personnalité et de Tanéantissement de la liberté. Je ne suis plus un homme, je suis un colis ; je ne voyage pas. Je suis expédié, etc. »
L'Église a bien assez à se défendre du mouvement dans Tordre de la pensée. Elle peut laisser aller ]es chemins de fer de plus en plus vite sans que le dogmB soit atteint. Dieu n'impose pas l'engourdissement physique, mais seulement l'immobilité intellectuelle. Veuillot a bien essayé dans les Odeurs de Paris d'arrêter la logique hégélienne, cette autre « machine violente » sans fumée et sans hurlements, et mieux encore que le chemin de fer anéantissant la liberté, nous transformant en colis. Mais ses violences ont plutôt gâté les affaires de llmmuable — et de la liberté à la façon de l'augustinianisme, dont il s'institue le champion et à laquelle le rationalisme plus souple va s'accommoder très aisément, puisque Hegel conserve et exalte même ce qui est l'essentiel de sa foi, la Raison, fût-elle en mouvement,
La Science, dit Taine, interprétant à la manière hégélienne le nihil est fluxorum scientia^ consiste à comprendre, begreifen. Son objet est d'arriver en toutes choses à une vue
(1) Il est regrettable que l'Immuable ait eu en France ce défenseur compromettant. C'est par lui que la négation de la science et de ses résultats, au nom du Très-Haut, puissance de miracle et de désorganisation, est devenue parole d'Évangile.
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d'ensemble, begriffe, c'est-à-dire réunir sous une idée maîtresse des choses éparses, concilier des oppositions et fondre dans l'unité des contrastes apparents... « C'est beau comme un syllogisme ! » s'écriait l'auteur de V Intelligence^ émer- ▼etllé devant la finale d'une symphonie de Beethoven. Le mouvement logique que les Analytiques d'Aristote jadi3 avaient essayé de traduire assez maladroitement d'ailleurs, devient avec Hegel — pour les enthousiastes qui le suivent, le mouvement cosmique. Et la dialectique du penseur qui a tout à fait fermé les yeux et créé la nature sans la regarder — en philosophant, s'élargit jusqu'à devenir çellede l'univers, celle de Dieu...
En attendant qu'elle s'achève en des formules démesurées qui ne sont pas encore, dans le domaine du subjectif ni de Tobjectif, la science se contente des déchets. Elle établit en des groupes qu'elle limite un lien de solidarité qui s'exprime par une propriété abstraite située à Tintérieur, une essence, comme on disait autrefois. Et l'univers entier est considéré comme une succession de ces vues d'ensemble ou concepts, begriffe^ qui se perfectionne tour à tour suivant le principe posé par Condorcet. Pas de régression dans l'hégélianisme. La science, entwickeliing à sa façon, étant le reflet du cosmos, va de perfection moindre en perfection plus grande, chaque stade se proclamant néanmoins ce qu'il y a de plus achevé
— pour le moment. . . Le singe a pu se croire un instant la créature après laquelle l'univers entier halète, mais l'homme est venu, plus parfait, et après l'homme une série d'êtres, ceux qu'imaginait Ch. Bonnet — avec la seule différence qu'ils ne sont pas encore, mais seront fatalement tôt ou tard,
— réaliseront de mieux en mieux l'idéal cosmique, actualiseront la Raison in fîeri jusqu'à ce que Dieu soit. Jamais d'ailleurs, par définition, car le mouvement, une fois échappé à 1 Immuable, ne peut y retourner, quoi qu'en pensent les théologiens et leurs successeurs laïques.
Tandis que la religion refusait de s'adapter à l'inévitaj^le cependant, lu science accueillait ces nouveautés jugées si
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dangereuses par J 'orthodoxie, et trouvait moyen de concilier sa foi rationaliste à Timmuable et les nécessités du devenir dans le concept de Ventwickelung. Alors que dans la tradition platonicienne la finalité était à l'origine des choses, rhégéJianisme la met au terme, in fieri, si Ton veut, mais révolution est néanmoins dirigée dans son ensemble par une pensée qui se forme en vertu d'une nécessité immanente et surtout absolue. Et cela suffit à satisfaire les partisans les plus acharnés de Tlmmuable.
Aussi beaucoup d'âmes, conquises dès l'enfance à la religion, ont senti, à pénétrer Kant et Hegel, la construction ontologique de l'orthodoxie s'ébranler, mais non pas s'écrouler, comme le disait, peu de temps avant, l'eafantin Joulïroy. Rien n'est perdu de cette logification merveilleuse, telle que le christianisme et le rationalisme à sa suite l'ont érigée au cœur des choses. Mais par un miracle qui rappelle celui d'Amphion, aux sons d'une lyre cosmique dont l'exécutant se dérobe dans les ténèbres, les matériaux mus mystérieusement s'ordonnent d'eux-mêmes toujours pour le mieux... Ces âmes ont cru passer de Vabsolu au relatif, mais ce relatif n'est en réalité qu'un déguisement de l'absolu, c'est l'absolu en marche dont Schelling et Hegel ont inventé la dialectique.
Je ne citerai qu'un exemple de ces prétendues crises, si nombreuses dans le dix-neuvième siècle, celui de Scherer, l'un des plus caractéristiques (1). Le critique du Journal des Débats fut jusqu'à la fin de sa vie persuadé qu'il avait rompu en une heure de déchirement effroyable, avec tout son passé d'orthodoxie, et qu'il ne gardait plus rien de son enfance, toute de foi au surnaturel. Or,.cette crise se ramène simplement à substituer dans sa conscience l'absolu en mouvement à l'absolu immuable, ce qui ne change rien à la conception du cosmos, il faut en convenir. La science hégélienne ne vient nullement à rencontre de la science orthodoxe :
(1) Voir sur tous les détails de cette crise, Gréard, Edmond Scherer.
les essences, si Ton veut, ne sont pas définies encore, mais elles le seront tôt ou tard. Dieu n'est pas à Torigine des choses, mais il sera à leur terme et détermine, par les mêmes moyens surnaturels, révolution des choses vers la fin qu'il a conçue avant d'être, que la Raison, supérieure à sa volonté, comme rétablit le plus rigoureux thomisme, lui a imposée... Pourquoi ce changement de point de vue, assez insignifiant en somme, étant données les hardiesses que le mouvement s'est permises dans la suite, a-t-il soulevé les colères de Torthodoxie, parlant par la voix du fameux Veuîllot, pour n'en citer qu'un? C'est ce qu'on a bien de la peine à comprendre quand on suit de près la crise du protestant Scherer, qui a été à peu près celle de Renan dans le catholicisme et de bien d'autres d'ailleurs (1).
Qu'écrit Scherer en effet, cette conscience souffrante qui veut se libérer? Ceci, qui est suivant M. Gréard un des prodromes de la crise : « La vérité n'est pas sur la terre, la vérité se fait. En d'autres termes la vérité pour les hommes et dans les hommes n'est jamais que relative, provisoire, fragmentaire. La vérité absolue que tant de gens cherchent et que tant d'autres croient posséder, n'existe pas. Il n'y a, en fait de vérité, qu'une genèse éternellement inachevée de la vérité. »
Et cette conception qui se fait jour d'heure en heure dans sa pensée lui semble le dernier mot de l'audace et suffisante pour faire écrouler l'édifice du monde ancien qui reposait sur la foi à l'absolu. Scherer ne semble pas se douter
(1) On a voulu voir la crise jusque dans Taine ! Il aurait été, s'il fallait en croire Albert Sorel par exemple, déchiré lui aussi à la façon de Pascal jusqu'à ce qu'il ait trouvé « le repos absolu de l'âme qui exclut tout doute et qui enchaîne l'esprit comme avec des nœuds d'airain » dans une sorte de « piété sombre » pour l'immuable dieu de Spinoza. On sait en effet que Taine a réussi à concilier, dans un stupéfiant éclectisme, l'Immuable de Spinoza et le Devenir hégélien grâce à la conception des essences qu'il nomme caractères dominateurs. L'exaltation religieuse de Taine à ses débuts reste d'ailleurs très douteuse.
de ce qu'OQ nommera bientôt contingence. En tout cas, la rupture est violente dans les termes du moins sinon dans les pensées. « L'absolu s*est dévoré lui-même ! » s'écrie notre protestant affranchi. C'en est fait de l'Immuable, et, saisi dès lors d'une belle ardeur pour le relatif qui i'est si peUj il démêle dans l'humanité sinon dans le cosmos en marche ces essences qui tardent tant à se former et dont rhégélianisme fait le seul objet de la science...
L'hégélianisme en se développant redevient un réalisme, ne différant de l'ancien, si aimé de l'orthodoxie aux temps primitifs, que par l'idée nouvelle de ïentwickelung. Les essences sont dans le devenir, au lieu d'être les types d'action immuables au ciel platonicien. Jamais la métaphysique substantialiste de la gnose n'a engendré fantasmagorie pareille à celle des Héros, jaillie des entrailles profondes de rhégélianisme.
« Le Héros est un messager envoyé du fond du mystérieux Infini avec des nouvelles pour nous... Il vient de la substance intérieure des choses. Il y vit et li doit y vivre en communion quotidienne... Il vient du cœur du monde, de la réalité primordiale des choses. L'inspiration du Tout-Puissant lui donne l'intelligence et véritablement ce qu'il pro nonce est une sorte de révélation... (1) »>
Chaque moment a son héros qui s'illumine ainsi, hommesynthèse^ unifiant dans sa mystérieuse essence toutes les aspirations d'une foule. Et soudain dénoué, il rentre dans la nuit pour laisser place à un autre, plus synthétique encore, apportant, suivant le mot de Carlyle, une révélation plus haute, iogifiant une multiplicité plus complexe.
Si la religion s'effare de cette conception qui au fond admet l'absolu, la Raison immanente, la logique monistique du
(1) Carlxle, On heroes,
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cosmos quoique en mouvemenl, elle n'a pas tout à fait tort. L'idée hégélienne a été appliquée dès la première heure à Jésus, type par excellence du Héros comme Carlyle va le défiDir bientôt (1). Des créatures plus synthétiques encore que Jésus s'apprêtent à reprendre son œuvre et à l'amplifier, ce que de toute évidence TEglise ne peut tolérer.
De là rindignation contre cette reviviscence de la gnose qu'est rhégélianisme moderne. Jadis les OEons descendaient, immuables, en reflets de moins en moins spirituels, jusqu'à se charger de matière et communier avec nous. Aujourd'hui les OEons, toujours en mouvement, partent de la matière et montent au ciel en synthèses de plus en plus spirîtualisées- Le cosmos est dans Veniwîckelung, au lieu d'être figé par les décrets éternels de son Créateur, et Dieu n'est pas encore. Mais de l'homme à iye Dieu in fteri, les mêmes substances, qualifiées de dégoûtantes quand on les applique à la gnose, s'interposent avec aussi peu de vraisemblance que jadis...
La science^ celle que Taine et Renan ont vers 1860 formulée dans leurs pages célèbres, trop peut-être (2), me semble donc du gnosticisme à rebours. Une série de substances qui ne sont pas encore tout à fait, s'épaississent lentement, de la spiritualité à la matière, s'entrelacent et s'emboîtent, comme autrefois les germes pour les leibniziens. Mais le rapport est inverse. Jadis Adam contenait par anticipation tous les êtres destinés à sortir de la semence, de sa substance synthétique Pour rhégélianisme, Adam n'est pas encore. 11 est informulé à l'état d'aspiration rague, mais des êtres déjà formulés
(1) Strauss, Vie de Jésus.
(2) L* Avenir de la science, quoique ayant paru dans la vieillesse de Renan est en réalité une œuvre de jeunesse et date d'un peu avant la crise. Le livre esb donc contemporain de inintelligence de Taine. Celui-ci vraisei^blablement n'eut pas de crise et s'installa dès les vingt ans, en toute sécurité d'âme, dans la conception mi-spinoziste, mi-hégélienne, du cosmos qui est également celle de Renan. J'appellerais volontiers cela du scientisme, et non de la science, pour distin, guer le vrai et légitime relativisme, celui d'un Poincaré ou d'un Duhem, d'avec cet avatar bizarre de l'absolutisme théologique qui fut la foi de Renan et de Taine, sans oublier Scherer et tant d'autres.
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synthétisent à chaque instant en des sous-Adains, aussitôt dissous, plus complets, jusqu'à TAdam véritable.,. Et la science, le scientisme plutôt, s'imprègne de ce subtantialisme où se combine l'immuable et le devenir. Au grand scandale des âmes religieuses, restées attachées à l'immuable, elle procède par groupes comme les réalistes de jadis par concepts, et ses spéculations téméraires vont à Tessence, à la fois immuable comme l'affirment Spinoza et les théologiens, eten mouvementcomme le démontre Hegel. Ecoutons Taine, nous disant ce qu'il entend par la science :
« Tout objet de la pensée est un groupe, un ensemble de détails liés entre eux et séparés de leurs alentours. Ce groupe en comprend d'autres et se trouve compris en d'autres... tout l'emploi de la pensée humaine est de reproduire des groupes... Mais les choses ne sont point mortes, elles sont vivantes, il y a une force qui produit et organise le groupe, qui rattache les détails à l'ensemble, qui répète le type dans toutes ses parties. C'est cette force que l'esprit doit reproduire en lui-nïême, pour que la série d'idées intérieures imite la série des choses extérieures, que l'émotion s'ajoute à la conception, que l'esprit devienne créateur comme la nature, etc. »
La théologie ne doit pas s'efirayer. L'Un et l'Immuable, ce qui lui tient le plus à cœur, se retrouvent dans cette science ainsi pénétrée d'hégélianisme, où le poison du mouvement s'est bien dilué dans les eaux immobiles de la substance spinoziste. Le léalisme platonicien est transposé mot pour mot dans la phraséologie de nos recherches modernes... Au lieu de concepts, Taine et ceux qui le suivent disent : âmes. Il y a des âmes de choses, des âmes de races, des âmes de foules. Et soudain ces substances flottantes se coagulent, deviennent le Héros, genus generalissimum des scolastiques. Il est en mouvement, ce qui le distingue des genres et des espèces des tabulœ logicœ du moyen-âge... La succession ascendante des Héros s'échelonne dans l'histoire un peu comme la procession descendante des Œons de la Gnose,
mais la chose importe peu. L'Un est au terme, s'il n'est pas à rorigiae^ et cela suf&t pour iogiûer le cosmos de la façon la plus orthodoxe. Le rationalisme Ta si bien compris qu'il s*est accommodé du devenir hégélien et Ta, sans trop de peine, immobilisé dans ses concepts de nécessité et d'éternité... Mais Protée veille et a su se dérober à cette mainmise deTImmuable sur lui.