‹ Le mobilisme moderneChapitre 7 sur 13 · CHAPITRE m L IDÉE BER6S0NIENNE · texte numérisé non relu

CHAPITRE m L IDÉE BER6S0NIENNE

Protée semble donc dévoiler de plus en plus son mystère, et les chaînes dont la science terrifiée essaie de le charger se brisent à mesure que sa nature — qu'on eût dite jadis démoniaque pour Topposer à celle de l'Immuable — se révèle. Une première fois avec rhégélianisme,il s'échappe à Tétreinte de rUn, mais garde néanmoins la rationalité par qui ses contorsions s'éclairent et se ramènent à une logique profonde,àdesfins merveilleuses. Une seconde fois avec le darwinisme, il se soustrait à l'Un, se dépouille de la rationalité qui le recouvrait jusqu'alors, se livre aux soubresauts les plus fantastiques, si bien qu'il semble désormais à tous impossible à définir. Mais une logification le ressaisit, d'autant plus formidable qu'elle repose sur Tlnconhaissable qui est peut-être Raison, peut-être aussi Déraison. Une troisième fois avec le bergsonisme, et pour toujours il faut l'espérer, Protée s'est arraché aux prises de l'Un, aux concepts qui l'enserraient. Et le réel, perçu directement dans l'intuition et non plus à travers des catégories falsifiées, s'est montré ce qu'il est, le devenir^ en dehors de toute logique, rationnelle ou non...

Comme précédemment, l'idée fixée par M. Bergson (1) et à qui l'on peut dès maintenant donner son nom, flottait

(1) Dans Matière et Mémoire et dans Inlrod, à la métaphysique, Paris, F. Alcan.

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depuis un temps indéfini. Il ne lui manquait que d'être pré- . cisée, de même que ridée darwinienne avec Darwin, et surtout avouée. En réalité, elle a pris naissance le jour où Tindividuation contenue jusque-là dans la substance de TUn a prétendu se distinguer et dans la mesure du possible s'opposer à la puissance formidable dont elle était enveloppée de toutes parts, en d'autres termes a senti en elle cette énergie mystérieuse qui a été nommée le libre arbitre et qui est un autre nom de la contingence, pouvoir eflarant accordé trop aisément par Epicure aux éléments derniers des choses.

Comme nous l'avons vu, l'Église a été hésitante sur ce point et est toujours allée de concession en concession à propos du libre arbitre. Le pelagianisme, farouche ancêtre du jausénisme, s'imprègne de la terreur de l'Un, et s'élève contre la liberté. Il sent que toutes les puissances protéif ormes du mystère peuvent un jour déborder par là et ruiner le dogme derimmuable. L'augustinianisme fut plus tolérant et devint l'orthodoxie. Mais le libre arbitre dut s'accommoder cependant avec la prédestination, n'eut pas dès l'origine les possibilités de révolte que l'individuation réclama plus tard pour lui.

On voit donc ce que l'Église accorde, par peur de l'absorption panthéistique, et d'ailleurs l'individuation s'en contente pour le moment : la permission de subsister par elle-même et de n'être pas un mode de la substance infinie, reparaissant un instant du fond de ténèbres qu'est l'Inconnaissable et y rentrant presque aussitôt sans laisser de trace. C'est donc le droit de s'opposer dans une certaine limite, aussi petite que Ton voudra, nec plus quant minimum, k Dieu, essence suprême, en particulier de penser, d'avoir la perception du fini et non pas seulement de l'infini qui nous englobe. L'individualité humaine se sent néanmoins tout entière dans les mains de Dieu qui l'ont pétrie, et son humilité s'exalte par instants à n'être qu'un reflet, si afiaibli qu'on le voudra, de l'énormité divine, de cette Raison dont l'univers s'éblouit. Il y a quelque chose de Dieu en l'homme. Mais Dieu, en ces

temps dnciens, ne 8e définit que par la Raison, et Thomme, en conséquence, ne cherche dans lui-même que la lueur tremblotante de la Pensée formidable de Dieu. Le peu de libre arbitre qui lui est laissé par le dogme est dirigé par le rationalisme, sous peine de ne pas être, etThomme ne songe pas CQcore à en faire une puissance d'irrationnel et d'absurde qui peut entrer en lutte avec la Logique des choses — qu'on rappelle Nature ou Dieu, peu importe — et se proclamer supérieure à elle.

C*est Scot qui le premier, pénétrant plus profondément dans Tessence de Dieu, y met au lieu de la Rationalité, la Liberté dépassant toute logique. Dieu avec le scotisme se définit donc par la contingence et dès lors les décrets par lesquels il a institué dans le cosmos les valeurs sont révocables, puisqu'ils ne sont pas justifiés par une Raison supérieure à la Volonté. Il se pourrait qu'un soudain terremoio s*opérât dans le domaine des idées et des sentiments, déchaîné parla Volonté divine, énigmatique par définition et que le bien désormais fût le mal, le vrai le faux et vice versa^ étant donné que les valeurs sont le produit de la liberté en Dieu... Il est probable que le mouvement s'est introduit dans la construction jusqu'alors immuable de la théologie par ce soupçoQ jeté ainsi dans les âmes.Les créatures, reconnues par le dogme comme étant faites à l'image du Créateur, ont dû se persuader que Dieu étant essentiellement contingence, maître des possibilités non moins que des destinées, libre d'orienter le cosmos suivant toutes les géométries, toutes les pbysiologies et aussi toutes les psychologies imaginables, et même inimaginables, quelque chose de ce pouvoir était en rhomme — et que lui aussi, dans sa mesure, aussi petite que l'on voudra, avait le droit de transmuer les valeurs, de se créer les concepts nécessaires à l'organisation de sa vie et jusqu'alors imposés d'en haut...

On sait comment le thomisme a triomphé du scotisme et comment l'Église, épouvantée de ce pouvoir démesuré que l'on donnait à Dieu, n'en a pas voulu, de peur que la créa-

ture ne dise à son tour : moi aussi je suis Dieu, — ce qu'elle ne pouvait manquer de faire tôt ou tard. C'est pourquoi la rationalité a été reconnue comme supérieure à la liberté. Quelque chose s'est institué, de plus haut que Dieu, nécessitant ses décrets, et c'est le Bien et le Mal, le Vrai et le Faux, que sais-je encore, le Fatum des anciens rétabli parTorthodoxie. Le scotisme qui prétendait introduire une psychologie nouvelle de Dieu fut proscrit. Mais l'idée subsista, en dépit de toutes les excommunications, et aujourd'hui encore le bergsonisme vient nous démontrer que Scot a triomphé à son tour de saint Thomas, que la contingence est au cœur des choses, au fond de Tindividualilé et supérieure à la Rationalité, aux catégories d'aberration qui en recouvrent la libre essence. 11 y a eu de Scot aux actuels métaphysiciens du devenir simple transposition de Dieu à Thomme. Et cela n'a pas lieu d'étonner.Nous avons vu également Dieu défini dans le thomisme par la Raison et l'homme transportant en luimême la raison divine — et c'est le rationalisme courant, celui deTaine entre mille, faisant delà liberté une illusion. Le scotisme a connu la même transformation. Dieu est défini parla Liberté, et c'est la Liberté divine, supérieure à la Raison, qui est au fond de nous-mêmes, plus intérieure que notre intérieur — la rationalité n'étant qu'illusion, pis encore hallucination , une croûte. . .

Comment s'est eflectuée cette transposition? Elle ne l'a pu être au grand jour comme dans le thomisme. L'homme en ce cas n'eut qu'à prendre la place de Dieu, mettre en luimême toute la raison cosmique, jadis propriété exclusive du Créateur. L'Église, qui ne condamne pas tout à fait l'indiv jcuation, tolère son libre arbitre vacilla, elle une raison, reflet de Dieu, n'a pas osé protester trop ouvertement contre cette extension démesurée donnée à ce qu'il y a de divin en nous. Et le rationalisme a pu se cons-

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lituer librement ou à peu près, s'opposer même a Torthodoxie comme il le fait de nos jours sans risque d'excommunication. Mais il n*en fut pas de même âe la pensée maudite, celle de Scot (1).

Descartes a pu être considéré à des titres divers comme rhéritier de la pensée de Scot. Il a fait de Dieu le créateur des essences non moins que des existences, ce qui lui donne le pouvoir de déterminer les valeurs de son libre choix, sans qu'il y soit déterminé par quelque chose de supérieur. D'autre part, en Thomme construit, comme le dogme Taffirme, à l'image de Dieu, le jugement est subordonné aux décrets de la volonté. Cette puissance de liberté, infinie en nous à régal de Dieu, tandis que notre intelligence est si bornée devant celle de l'infini, rend possible l'erreur dont on a fait le triste privilège de l'humanité. Errare humanum est. Notre volonté, trop puissante pour une créature, adhère à des propositions troubles sans que l'intelligence soit suffisamment éclairée. L'erreur résulte en nous de cette disproportion tragique. Une partie seulement de Dieu, la liberté infinie, a été transposée en l'homme.

Mais Descartes est l'homme des contradictions; malgré les prétentions de sa philosophie à l'évidence. On lui a mille fois reproché le fameux cercle par qui la véracité des facultés humaines est fondée sur la bonté divine et l'existence divine, d'autre part sur la véracité des facultés humaines. Après avoir exalté ainsi la volonté aux dépens de l'intelligence, Descartes se donne pour le plus ferme intellectualiste qui ait jamais existé. Il est un de ceux qui ont au plus haut point magnifié cette étincelle de Raison que le dogme thomiste nous accorde et contribué à substituer l'homme à Dieu dans le gouvernement des choses, à tout soumettre aux lois de la pensée humaine. Tout le cosmos peut être réduit à de la pensée — à la nôtre

(1) V. sui* ce cheminement mystérieux de là pensée de Scot, du moyen-ègô à nos jours, le 1" volume de la PkHosophU dt la likerté, de Secrétan.

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qui ne diffère de celle de Dieu que par le degré, et non par nature. La science tôt ou tard pourra le faire sortir a priori de cette Raison que nous contenons, qui est plus qu'une parcelle détachée de Dieu, étant toute la Raison des choses enténébrées pour un temps seulement. Et Descartes ne sait plus que faire de la liberté à la façon de Scot, qu'il a introduite sans trop savoir pourquoi dans son système. Il finit par Toublier, dans le rationalisme triomphant...

Kant ne va pas si loin. Il paraît immédiatement après la critique dissolvante de Hume par qui se sont écroulés les résultats les plus indéniables, semblait-il, de la construction rationaliste. Les jugements mathématiques dont le cartésianisme faisait l'expression directe de la pensée de Dieu qui est en nous et à qui il se proposait de ramener, dès qu'il le pourrait, les jugements physiques, perdent leur caractère absolu et nécessaire et comme tous les autres flottent désormais, un peu plus abstraits à peine, au gré des habitudes. On entrevoit la possibilité d'autres mathématiques, d'autres logiques, d'autres cosmologies orientées suivant des habitudes diverses.

Kant croit donc rendre un service suffisant à la raison humaine en la maintenant, inébranlable, dans Tafflux des intuitions sensibles qui risquent à chaque instant de la déborder. Il la définit comme un pouvoir de synthèse,.ce qui était essentiel après cette crise nominaliste quiTavaitaflaiblie et même diluée ou à peu près. 11 s'enhardit cependant, enveloppe d'un a priori mystérieux ces puissances d'unification dont il constitue la pensée humaine et, par dessus tout, celle de la causalité dont Hume avait fait une simple illusion, le résultat de séquences phénoménales sans fixité. Ce qu'il y a au delà encore, dans les profondeurs où ne craignent pas de s'aventurer les mystiques, Kant ne veut pas s'en inquiéter, satisfait d'avoir afiermi quelque chose dans le monde en dissolution de Hume. C'est assez pour lui d'avoir établi, afin de donner quelque valeur à la connaissance humaine, si compromise par la thèse nominaliste, un système

de concepts a />/7on, iinifiant la multiplicité du cosmos et par là même susceptible de constituer une science.

Peut-être tout cela n*est-il aussi qu'illusion, car le criticisme de Kant, suivant le mot si juste de Secrétan, aboutit en dernière analyse à cette alternative angoissante : une science qui n*est pas vraie, une vérité qui n'est pas sue. Il se peut donc que ces déterminations de la nature par notre pensée dont est faite la science humaine, ne soient pas vraies au point de vue de Tabsolu, que tout cela constitue, ainsi que le diront les successeurs de Kant, une croate et que les profondeurs du cosmos comme de nous-mêmes, si jamais elles s'entrebâillaient, nous révéleraient une réalité étrange, n'ayant rien de commun peut-être avec le déterminisme superficiel. Kant dans sa Critique de la Raison pratique où il ne spécule pas, où il peut se livrer aux élans de sa foi, a, comme Scot, nommé Volonté ce fond des choses, das Ding an Sich dont il refuse à la raison humaine la connaissance. Mais il se refuse d'aller plus avant au fond de nous-mêmes, d'y discerner la liberté supérieure à l'intelligence, à la façon du scotisme.

Kant n'ose pas ouvertement transposer ainsi Tessence de Dieu en nous. Tout au plus nous parle- t-il du caractère intelligible, dominant par un décret absolu qui précède peut- ' être notre naissance, la suite de nos actions, de même que dans le Dieu de Duns Scot — et aussi de Descartes, ce qui est bizarre — un acte de Volonté, antérieure à Tintelligence, instituait les essences et les valeurs, mais cette doctrine est du pragmatisme, c'est-à-dire chose essentiellement trouble. Dans le domaine lumineux de la pensée, le fond demeure noir,c'est l'Inconnaissable. Nos gestes le traduisent et c'est en cela que consiste la moralité^ mais nous ne comprenons pas pourquoi. Les raisons de l'ordre que nous sommes tenus d'exécuter, se dérobent...

Les héritiers de la pensée de Kant s'attachent, comme on sait, à la surface brillante qui finit par les éblouir. Ils cessent de voir, dans les profondeurs, ces ténèbres qui peuvent,

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d'un instant à l'autre, déborder et emporter nos frôles connaissances humaines. Ils s'hallucinent dans la pleine lumière de la raison, y découvrent une dialectique merveilleuse qui doit leur livrer le secret du cosmos et de sa formation. Ils déroulent de cette ratiocination où Kant, plus prudent, ne voyait qu'un ensemble d'opérations très sujettes à caution, malgré sa foi apriorique, un monde merveilleux de logique et aussi d'irréalité. Hegel vient le disputer à Schelling première manière, pour déduire de la loi de la pensée, aussi abstraite que possible, la nature et la vie et leur illogisme formidable.

Les excès de Tiatellectualisme amènent Schelling à méditer sur le fond de ténèbres où Kant n'osait pas s'aventurer, se contentant de faire entendre, avec des doutes, le seul mot de Scot : Liberté. Et Schelling seconde manière (1) et le théologien Secrétan à sa suite, se placent dès l'abord dans cette substance mystérieuse dont nous sommes, à n'en pas douter, les modes, dont nous avons, par conséquent, selon le principe môme de la conception panthéistique, le tout en nous-mêmes. 7/2 Deo vivirnus. Tout ce qui est de Dieu est en nous. Or Dieu est l'absolue Liberté, et Secrétan après Schelling ne s inquiète pas des difficultés soulevées par le scolastique au sujet de la concilialion de la liberté en nous et de la prescience en Dieu. La liberté du Créateur justifie laliberté des créatures, dans ce monde où la multiplicité des êtres est pénétrée de la môme essence, l'essence merveilleuse de l'Un. Alors que la théologie orthodoxe, s'embarrassant de scrupules intellectualistes, met dans la pensée divine la prescience de toutes les actions cosmiques et dès lors n'accorde à Tindividuation qu'une liberté minime— à peine ce qu'il faut pour que le multiple se distingue de l'Un, Secrétan, soulevé par TAmour, ne veut pas croire que Dieu ait refusé quoi que ce soit à sa créature. Il affirme et c'est le cœur qui parle en lui et non la raison, car celle-ci dirait

(1) Vj Secrétan, Philosophie de la liberté^ I, 13« leçons

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sans doute lo contraire, que la créature est toute liberté, au mdme titre que le Créateur.

Je n'ai pas à dire la métaphysique que Secrétan a fondée sur ce principe ni Thistoire du monde qu'il déduit, en plaçant la contingence au point de départ comme à tous les degrés. Sous le conflit dont son maître Schelling, à la suite de Hegel, avait déroulé la logique, Secrétan nous dit Tordre moral par qui s'explique seul Tordre physique, réduit ainsi à n'être qu'apparence, ou symbole de ce qu'il y a de plus profond dans le monde, le drame perpétuel de la conscience. Sous la lutte des puissances universelles, le principe objectif et le principe subjectif, tendant à réaliser le sujet-objet, Tesprit — ceci est de la « croûte » — Secrétan fait éclater à nos yeux le mystère de notre essence faite, comme Pascal Tavait si bien montré, de contrastes dont la solution est en Dieu seul, terme du monde. Et c'est notre liberté qui a fait la chute, qui fait aussi le relèvement, le retour en Dieu, liberté absolue où TUnivers aspire...

Dans le même temps, les néo-criticistes arrivaient à un résultat identique et, par eux, la volonté apparaissait soudain à la surface, sous la fantasmagorie intellectualiste. Si longtemps retenue dans les ténèbres avec le rigoureux Kant, elle demandait sa place au soleil et, pour cela, priait le déterminisme de s'écarter, de lui faire un peu de place, si peu qu'on voudrait, pour sauvegarder les droits de la morale, de l'impératif catégorique dont le criticisme primitif laissait bien troubles l'origine et les raisons. Mais ce n'est nullement en se plaçant au cœur des choses comme Schelling et Secrétan que les néo-criticistes sont parvenus à révéler et faire étinceler, sous la croûte, dans les logifications apparentes du cosmos, Télément de contingence qui est le fondement de la morale, mais aussi, par malheur, la négation de la science et de son déterminisme. Ils n'ont fait qu'utiliser les recherches de Técole du sentiment vif interne, si décriée par Taine et les positivistes, en général, car ceux-ci, imbus, de nécessité, sont furieux dès que pointe, çà et là,

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une possibilité de contingence, filtrant du fond mystérieux des choses...

Ce n'est pas, toutefois, sans avoir longuement discuté les résultats auxquels étaient arrivés Reid et Dugald Stewart que J. Lequier, en qui Renouvier salue son maître, a admis la liberté çà et là, comme des Ilots, en plein océan de déterminisme. Alors que Kant déclarait insondables les profondeurs de notre être et s'arrêtait, en conséquence, à la surface brillante, à Tintellectualité et ses catégories par qui le monde est scientifiquement déterminé, les Écossais, sans le moindre scrupule, descendaient en eux-mêmes et y découvraient, du premier coup, le sentiment de la liberté. C'était là, à leurs yeux, une chose élémentaire, un fait tellement indubitable, de simple bon sens, qu'ils ne réussissaient pas à comprendre les répugnances de nos critîcistes à s'éclairer ainsi sur le tréfonds de Têtre.

J. Lequier procède d'abord à une analyse rigoureuse de ce concept de liberté, si lumineux pour les Écossais. Il montre, à la suite de Spinoza, tout ce qu*il y a de ténébreux dans les antécédents de l'acte de volonté, où nous croyons saisir sur le vif la puissance miraculeuse de notre libre arbitre, illusion provenant de l'ignorance des motifs, dit Spinoza le premier en secouant la tête, quand on lui parle de liberté. Et mille faits constatés de nos jours, ne seraient-ce que les suggestions, si à la mode, appuient cette thèse — classique, d'ailleurs : « De ce que je ne sens pas que ma volonté soit nécessitée, écrit J. Lequier, suit-il que je sens qu'elle ne Test pas ? »

Et c'est cependant de ce point de départ, ruiné par la critique de J. Lequier, que le néo-criticisme va s'élancer pour établir ses thèses hardies contre le déterminisme absolu quoique superficiel, auquel il semblait impossible de se dérober depuis Kant. Il y a là une subtilité d'argumentation par qui l'édifice du mécanisme a été ébranlé une première fois. Et cela nous permet de voir dans le néo-criticisme l'antécédent, sans négation possible, de la critique desscien-

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ces qui a introduit, en qu Ique sorte, la métaphysique du devenir.

Renouvier, à la suite de J. Lequier, refuse d'admettre Tantinomie de la raison spéculative et de la raison pratique. Il n*est pas du tout moniste, selon les tendances contemporaines (1) et la possibilité d-un dualisme où la liberté aurait son domaine à côté de celui, plus étendu d'ailleurs, du déterminisme, lui sourit assez. Aussi déclare t-il très haut que la pensée n'exige nullement, au nom de ses lois imprescriptibles, le sacrifice de la liberté si impérieusement réclamée par la morale. Kant, en faisant rentrer la mystérieuse puissance dans les profondeurs, a obéi au préjugé courant que nous a légué la théologie : le monisme. Et c'est pourquoi il a établi dans le dualisme de la réalité deux plans distincts, incommunicables parla môme. Le néo-cri licisme rapproche les deux plans jusqu'à ce que la liberté, des profondeurs, remonte à la surface et troue çà et là le déterminisme rigoureux : ainsi naissent des centres de contingence qui contredisent les prétentions de la science à tout réduire à son mécanisme.

Et Renouvier surenchérit comme il convient, chaque fois qu'un paradoxe est émis. Non seulement, la liberté est possible, en dépit du déterminisme ambiant qui englobe toutes ses manifestations, sans y toucher le moins du ïnonde, non seulement les commencements absolus pointent çà et là dans l'universel mécanisme, entachant de contingence le fonctionnement des lois cosmiques autant que psychiques, mais

(1) J'ai essayé de montrer plus haut que le monisme prétendu scientifique n'est qu'un déchet de théologie. Toutes les réductions du cosmos à une formule unique, ces déroulements de théorèmes vivants sont des survivances d'époques abolies. La science moderne, celle qui cherche et qui tâtonne — et non pas le scientisme qui chante des hymnes à la raison — n'est nullement en désaccord avec la pensée de Renouvier. Il n'y a pas une science, mais des sciences bientôt sans nombre et toutes distinctes par leur méthode non nK)ins que par leur objet. Chacun de ces « objets », irréductible, veut être attaqué par des procédés différents»

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encore la liberté est la condition môme de Texercice de rintelligence. Pas de jugement sans volonté. Comme l'avait pressenti Descartes, pas d'application de nos catégories au donné amorphe^ sans que la. liberté, essentielle à notre nature, entre en jeu et oriente, à son gré, notre mécanisme intellectuel.

Cela n*empôche nullement le néo-criticisme d'interposer entre la liberté absolue, créatrice de valeurs à Tinstar du Dieu de Scot et le cosmos qui, par malheur, lui fait obstacle, apportant lui aussi, par la voie des intuitions sensibles, des valeurs quoique indéterminées — le système des catégories institué par Kant, revu et corrigé, d'ailleurs. Ledit système n'est plus enchevêtré comme avec Kant, il est fait de lois qui se subordonnent et entrent toutes dans la Personnalité, dominante à régal de Dieu. La subordination est faite du respect dû à ma personne, à la puissance de synthèse dont Kant a pourvu chaque créature — dans la débâcle produite par le nominalisme. Supposons que les apports violents de Textérieur bousculent, par moments, cette personnalité si frôle qui s*érige à la surface des vagues cosmiques. Toutes les catégories qui en dépendent se dénouent par là môme, quoique le néo-criticisme en fasse des dieux. Rien de plus étrange que ces dieux impersonnels (1) soumis à tous les soubresauts, à toutes les déviations de la personnalité, s'en allant^ chaque fois que le moi se délie, en de pauvres choses indistinctes que le réel achève de dissoudre...

Telle est la « croûte » que le néo-criticisme imagine entre le cosmos et le moi profond dont Kant n'osait dire Fessence, parce que c'eût été la ruine de la science. Croûte bien faible, devons-nous convenir. La puissance démesurée que Secrétan avait, dans sa quiétude de mystique confiant dans la bonté, c'est-à-dire la rationalité du Bien (2),instituée au cœur

(1) Ils avaient encore récemment un prêtre, si je comprends bien la pensée de M. Hamelin.

(2) Secrétan n'a jamais eu le soupçon que peut-être Schopenhauer a dit vrai»

du monde, est en nous, toutes proportions gardées. Des catégories, dieux sans explication, pèsent sur nous et sur les choses — liberté également, sans nul doute — pour arrêter avant tout écart les possibilités d'aberration qu'on accorde si délibérément à la créature, parce qu'elles sont dans le Créateur. Mais cette « croûte » maintenue par le criticisme va s'effriter, la chose ne sera pas longpe... Il n'est pas possible de rester longtemps dans un monde oix la liberté et le déterminisme, à droits égaux, revendiquent le tout de Tétre. Nous avons tous, au fond de nous-mêmes, une âme de monistes. La liberté à qui on a donné tant de puissance jusqu'à faire irruption çà et là dans le déterminisme, va achever son œuvre. Et tout le mécanisme si péniblement sauvegardé par Kant contre les entreprises de Hume éclatera. Iln'yaura plus de croûte. C'est l'œuvre de M. Boutroux.

M. Boutroux, en effet, dit les paroles que le kantisme n'a pas osé prononcer. Sous les déterminations de la pensée, sous les catégories cosmiques autant que psychiques figées à la surface, une flamme va et vient, toujours active, capable en des réveils terribles, de faire éclater tout ce qui pèse sur elle, tout ce que Thabitude, par le fait de la<réaction de Tacte sur lui-même, a accumulé dans le temps, sur sa libre essence. La contingence est donc mise délibérément au cœur des choses, alors que le néo-criticisme se déclarait satisfait si on lui abandonnait, dans le déterminisme universel, quelques parcelles çà et là. La liberté ne se joue pas seulement à la surface, en quelques êtres privilégiés, doués d'une âme, prédestinés par Dieu à une vie future dans l'on ne sait trop quel paradis, décrit en l'hallucination des apocalypses. Elle frémit à tous les degrés, même dans les profondeurs, car toute créature est l'image de ce Dieu tel que Duns Scot le conçut et dont la volonté est l'essence. Il n'y a pas de privilèges dans ce cosmos où la flamme, en quelque gouffre d'ombre que ce soit, n'est pas éteinte, est toujours prête à s'éveiller, à s'exalter jusqu'à Dieu sous l'assoupissement millénaire, malgré le poids des réalités mortes retombées sur elle en

lourd déterminisme. Cette logique deTUn et de Tlmmuable où la Science, après la théologie, voyait l'ossature du monde, n'est donc que superficialité, hébétement de la liberté qui s'engourdit en un révèlent d'immuable, d'où elle peut s'évader à tout instant et secouer ses chaînes de déterminisme.

Et M.Boutroux, poursuivant son impitoyable analyse, nous montre les divers ordres, objets de sciences irréductibles, dira-t-on bientôt, mais néanmoins superposés — ce n'çst pas impunément qu'on vient après Auguste Comte. En chacun d'eux la flamme dort sous la réaction formidable de ce qui fut son activité primordiale. Au plus bas degré, dans ce qu'on peut nommer l'ordre mathématique, la nécessité est presque absolue, enténèbre à peu près entièrement la contingence. Mais celle-ci s'exaspère à mesure qu'on s'élève d'ordre en ordre, du plan de l'inorganique à celui de l'organisé, puis de la pensée. Et à cette hauteur la nécessité n'est presque plus rien, la contingence éclate aux yeux de façon si visible que les néo-criticistes eux-môroes, en dépit de leur foi dans les catégories-dieux, dans les lois absolues de la pensée réductrice du cosmos, ont été obligés de la reconnaître, dût le criticisme primitif s'effondrer sur ses bases...

C'est avec M. Boutroux que la contingence pénètre dans les lois de la nature et n'en sort plus. Ce qu'on a nommé depuis l'épistémologie ou la critique des sciences, à laquelle M. H. Poincaré s'est si passionnément attaché, n'est que le développement du livre précurseur de M. Boutroux. Les rigidités d'autrefois se sont assouplies. La loi qui emplissait les âmes des scientistes d'un fanatisme sombre, a détendu . quelque chose de la dureté sous laquelle il semblait que tout dût plier. Il y a, proclame-ton, de l'arbitraire en ces formules qui passaient jadis pour l'adéquation de l'intellect et du réel^ pour les pensées de Dieu, illuminant soudain notre conscience ou retrouvées tant bien que mal par le débrouillement de Tîntelligible au sein du sensible. Nous sommes liberté, comme le néo-criticisme l'affirme si haut et

comme le criticisme inilial ne craignait pas de le laisser entendre, en définissant Tintellect par l'activité, la puissance de synthèse.

Nous sommes donc, dans une certaine mesure que la critique des sciences désormais doit fixer, créateurs de vérité et dans le fait scientifique non moins que dans la loi, quelque chose de nous, de notre libre arbitre, de notre caprice môme, passe en dépit de tout. Et le réel lui-même vient à nous, flottant. Quoi qu'on veuille, il y a en lui, même sous l'encroûtement le plus invétéré, sous le plus épais mécanisme, cette flamme dont parlait M. Boutroux, qui le fait vaciller à certaines heures. Les Mémoires adressés aux Académies plus ou moins scientifiques, sont pleins d'atténuations, de réticences, de corrections infinitésimales. De plus en plus les lois deviennent des symboles, au lieu des réalités lourdes — les seules réalités d'ailleurs, qu'elles étaient jadis. On ne leur demande plus que d'être des approximations et M. Rauh, par exemple, morigèoe tous ceux qui se laissent prendre aux formules absolues, dogmatisent en soumettant le multiple et ses nuances sans nombre aux rigidités d'une seule théorie (1).

La science, œuvre de la rationalité, n'est donc probablement qu'un vaste symbolisme, le «roman de Tinvisible », comme il a été dit de l'atomisme, et le réel échappe à nos catégories. Toujours l'antinomie douloureuse que Secrétan formulait: une science qui n'est pas vraie, une vérité qui n'est pas sue. Mais au degré où en est arrivée la critique des

(1) L'attitude de M. Rauh, comme celle de M. Poincaré — d'ailleurs empressé d'établir Vinvariant universel dès qu'on dépasse son point de vue et qu'on ramène toutes les lois à des morcelages nécessairement arbitraires dans le réel amorphe — reste ambiguë. — Sa défiance est en éveil à propos de toute formule, mais néanmoins il n'entend pas la proscrire du tout au tout. Certaines poésies de Verlaine ne sont pas plus tourmentées, hantées d'imprécis que les pages où M. Rauh critique par exemple M. Paulhan et M. Ribotj théoriciens rigides, et défend contre eux le continu^ trop facilement réduit. Revue de mélaph, et de morale^ janvier et mars 18974

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sciences après M. Boutroux, la croûte, pour reprendre la vieille métaphore, est à peu près soulevée, sinon débarrassée entièrement, soit dans le cosmos, soit dans nous-mêmes. Les catégories sont à peu près universellement reconnues comme des puissances d'irréel, destinées à nous cacher à jamais la vérité.

De là, chez certains, la tentation de les secouer une fois pour toutes et d'aller, sans leur intermédiaire, à limmédiatement donné, au continu, à ce que M. Boutroux définissait par la flamme sousTépaississementdu déterminisme. De là, par suite, la possibilité d'arriver par delà cette science qui n'est pas vraie et que franchement on avoue pour telle, bonne tout au plus dans l'ordre pragmatique, à la vérité enfin sue. Je ne citerai que deux tentatives les plus attrayantes d'ailleurs, celle de M. Mannequin (1) qui a attaqué le problème par le dehors pourrait-on dire, est arrivé au réel à travers la critique des sciences, celle de M. Bergson (2), qui s'en est tenu à l'analyse psychologique, a attaqué par le dedans en quelque sorte, et est arrivé au môme résultat ou à peu près, au devenir libre de toute catégorie en qui l'un et le multiple s'entrelacent en dehors de tout concept (3).

(1) Essai critique sur P hypothèse des atomes dans la science contemporaine, Paris, F. Alcan.

(2) Les données immédiates de la conscience^ qui furent suivies de Matière et Mémoire. Paris, F. Alcan.

(3) Il me fallait donner des noms. J'ai donc appelé idée bergsonienne cette conception du continu où le mouvement s'affranchit de toute unifîcation, comme précédemment idée darwinienne la conception qui retenait le mouvement dans l'unitication, si mouvante que l'on voudra, de l'espèce, et ne consentait pas à l'affranchir tout à fait. Si l'idée cependant devait porter le nom de l'initiateur et non pas de celui qui l'a étendue jusqu'à en faire une métaphysique entière et par elle expliquer le tout du réel — c'est le cas de M. Bergson — il conviendrait peut-être ici de rappeler Lotze. J'ai souvent entendu M. Hannequin, au temps où il traitait en cours public à Lyon, ce qui allait devenir VHypoihèse des atomes, attribuer au philosophe allemand l'idée première sinon du continu lui-même, du moins de sa représentation métaphorique sous forme de pénétration et d'entrelacement, le ruissellement d'harmonie qui a fait fortune dans le bergsonisme.

M. Hannequin a dû traverser, avant d'arriver au réel, tout ce qui est l'œuvre de nos catégories, la construction intellectualiste et par auite mécaniste de l'univers. A la base de cet édifice consacré par la science présente et que quelques irrévérencieux seuls qualifient de « roman », est une contradiction qui lui enlève tout caractère de réalité et lui laisse uniquement la valeur de symbole : c'est l'atome. Le pythagorisme eu effet est l'idéal de l'entendement et l'arithmétique la seule science pure et a priori. L'univers intelligible est celui du discontinu, et comme l'ont pressenti les archaïques arithméticiens de la Grèce, Tesprit, abandonné à lui-même, ne pourrait le bâtir que par les Nombres. Mais dès que nous essayons de projeter cette construction dans le temps et dans l'espace qui nous sont donnés nécessairement en l'intuition sensible, — il faut bien avoir recours à celle-ci, il n'y a pas malheureusement, M. Hannequin en convient après Kant, d'intuition intellectuelle -r le discontinu de l'entendement va se heurter au continu de la sensibilité, d*où la contradiction qui donne naissance à l'atome. L'atome n'est qu'un symbole, prétendant concilier deux choses contradictoires, soumettre la continuité, imposée au cosmos par la sensibilité, au nombre qu'exige à tout prix l'entendement...

Mais derrière le symbolisme est le réel et contrairement à Kant, M. Hannequin qui vient après les destructeurs de catégories, les casseurs de croûte si Ton osait dire^ est persuadé que nous pouvons Tatteindre en passant par dessous, et non plus, comme dans le rationalisme de jadis, par-dessus les lois de notre pensée (1)»

Vadœqualio rei et intellectus s'accomplira donc non pas par l'union mystique de notre raison avec la Raison cosmique, mais par celle, presque matérielle, de notre sensibilité avec

(1) L'expression très ingénieuse est de M. Couturat qui, dans une critique très longue de l'œuvre de M. Hannequin, essaie de retenir le disciple infidèle de Kant sur la pente du réalisme et de le ramener k l'idéalisme transcendantal [Revue de métaph. et de morale).

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la sensation elle-même, « cette chose qui se prête à Faction de la pensée sans pourtant qu'elle soit déjà une pensée, qui est dans là conscience sans être connaissance». Et l'idée la plus hardie de M. Hannequin, celle par laquelle il se détache tout à fait de l'idéalisme transcend^ntal, rétablit la passerelle que Kant avait rompue entre le moi et la chose en soi, le réel, est de considérer les données sensibles comme déterminées dans une certaine mesure avant de revêtir la forme d'une intuition qui achève de les déterminer. S'il n'en était pas ainsi, déclare l'audacieux réaliste, l'entendement pourrait se passer de cette matière informe et nue qu'il crée de toutes pièces ou à peu près, et à l'aide d'intuitions intellectuelles et non pas sensibles, produire par le jeu de ses catégories, le monde.

Or de pareilles constructions, aberrations de l'idéalisme tant subjectif qu'objectif des successeurs immédiats de Kant, ne sont guère solides. Il faut pour bâtir quoi que ce soit, le donnée le phénomène qu'aucun eflort en dehors de l'intuition sensible, comme chez l'aveugle ou le sourd, n'arriverait à fournir à Tintellect. Il faut la sensation irréductible au concept et par là même il est impossible de nier que la matière ainsi indispensable à l'élaboration de toute connaissance, ne possède déjà quelque détermination. Il y a donc, du moi au non-moi, des concordances merveilleuses. Le réel entre dans les formes de ma pensée parce qu'il les contient déjà à un certain degré. Et c'est ainsi que je puis arriver jusqu'à dire son essence qui est d'ailleurs commune à la mienne, en dehors de tout concept, de toute logificatîon artificielle : le devenir.

C'est à la môme conclusion qu'aboutit M. Bergson, en usant cette fois de la méthode d'introspection, tout comme les vieux Écossais. Mais la psychologie, depuis cette époque, a distingué en nous deux éléments qui s'entre-croisent et dont ne se doutaient pas les théoriciens du sentiment vif interne, la quantité et la qualité. Nous devons, pour arriver aux données immédiates delà conscience, abstraire de nous

tout ce qui est quantité, idole spatiale. De même M. Hannequina, sous la symbolique pétrifiée de Tatomisme, retrouvé dans le cosmos Télément qualitatif qui est seul la réalité — tout le reste n'étant qu'illusion, fantasmagorie intellectualiste, jeu de catégories viciées. Et c'est ainsi que l'introspection, après avoir éliminé de nous ce qui est quantité, arrive au devenir devant lequel elle s'éblouit. La réalité psychique, pervertie si longtemps par ce qui n'est pas elle, l'intrusion du dehors, le déterminisme superficiel qui s'est appesanti sur les flammes etles a presque universellement recouvertes, se retrouve telle qu'elle était à l'origine dans sa pureté qualitative, dans sa liberté supérieure à tout concept. Et la poésie comme la prose s'épuiseraient à en traduire la vision merveilleuse :

« Si je me ramasse de la périphérie vers le centre, si je cherche au fond de moi ce qui est le plus uniformément, le plus constamment, le plus durablement moimême...

« C'est, au-dessous de ces cristaux bien découpés et de cette congélation superficielle, une continuité d'écoulement qui n'est comparable à rien de ce que j'ai vu s'écouler. C'est une succession d'états dont chacun annonce ce qui suit et contient ce qui précède...

« C'est, si l'on veut, le déroulement d'un rouleau, car il n'y a pas d'être vivant qui ne se sente arriver peu à peu au bout de son rôle ; et vivre consiste à vieillir. Mais c'est tout aussi bien un enroulement continuel comme celui d'un fil sur une pelote, car notre passé nous suit, il se grossit sans cesse du présent qu'il ramasse sur la route^ et conscience signifie mémoire.

« A vrai dire, ce n'est ni un enroulement ni un déroulement, car ces deux images évoquent la représentation de lignes ou de surfaces dont les parties sont homogènes entre elles et superposables les unes aux autres. Or il n'y a pas deux moments identiques chez le même être conscient...

« Il faudra donc évoquer l'image d'un spectre aux mille

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nuances, avec des dégradations insensibles qui font qu'on passe d'une nuance à l'autre, etc.. »

L'idée bergsonienne se présente là sous la forme des plus étincelantes images. Réduite h elle-même, au nu de l'abstrait, elle consiste en ceci : Toute réalité est dans le mouvement, comme l'ont affirmé une longue série de penseurs. Mais des scrupules théologiques — et rationalistes aussi — les ont empêchés d'accorder au mouvement tout ce qui est dans son essence même, dans sa définition, pourrait-on dire, si ce mot pouvait convenir ici. Tous Font empêtré d'immuable, parce qu'ils le jugeaient sans cela trop redoutable — pour la Raison, plus encore que pour la théologie. Les hégéliens l'ont pénétré de rationalisme", lui ont fait accomplir des évolutions, réglées, semblait-il, par les décrets d'on ne sait quel Dieu, d'ailleurs parfaitement invisible. Les darwiniens Tout affranchi de cette logiôcation qui lui ôtait la spontanéité, de ce concept formidablequi enveloppait son déroulement. Mais ils n'ont pas eu le courage de l'épurer de tous les concepts, de toute unification plus ou moins fallacieuse, et son évolution, quoi qu'il fasse, rentre dans des formes, aussi mouvantes qu'on voudra les imaginer, mais qui néanmoins sont des chaînes, des survivances du passé théologique où l'Un et rimmuable absorbaient le multiple et lui déniaient même la ^possibilité de se mouvoir.

Le mouvement était donc asservi aux concepts, virtuellement fixes suivant Thégélianisme, flottants, suivant le transormisme spencérien aussi bien que darwinien. Mais voici les bergsoniens qui viennent rendre à l'éternel opprimé de toutes les théologies et de tous les rationalismes la merveilleuse liberté par qui il est défini. Plus de concepts où l'Un tyrannise et enrôle, de gré ou de force, le multiple, plus de distinctions logiques par qui s'isolent les individualités farouches. Tout cela est la croûte qui cacha si longtemps le réel. Le fond des choses est de la flamme, de la liberté qui s'éblouit, dès qu'elle apparaît sous le soleil, au sortir de tant de ténèbres. Les concepts, les formules dans lesquelles

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rimmobilisme de l'orthodoxie, puis les rébellions timides de rhégélianisme et du darwinisme ont essayé de axer la redoutable essence, volent en éclats. Tout s'étreint, se pénètre et se métamorphose. Protée est Dieu...

C'est ce que soupçonnait déjà le vieux Scot, quand il mettait dans le Créateur la Liberté antérieure à la Raison. Nous sommes aujourd'hui autant de dieux, à la façon de Soot. Notre liberté est antérieure, voire môme supérieure à la Raison. Celle-ci n'est que le résultat de nos décrets provisoires, et un sursaut de la volonté peut bouleverser nos logi- Qcations, et changer de fond en comble les valeurs que nous créons. Tout cela est d'ailleurs si peu de chose, près du moi profond, « de la croûte », si Ton osait direl...

Le mouvement s'est dépouillé de la rationalité qui jusqu'ici l'appesantissait dans ses concepts. Et les logifications qui avec Hegel encore pervertissaient son essence merveilleuse ont si bien volé en éclats, sous la critique de Darwin d'abord, de M. Bergson dans la suite, que désormais sa cause est gagnée. L'Immuable, jadis au cœur du monde, devient pour la science moderne, une simple illusion due à des catégories viciées par la base.

Il se peut que les concepts, dans ce nominalisme d'un nouveau genre qu'on appelle le pragmatisme (1), aient une utilité dans la vie courante et soient requis à chaque instant afin de faciliter le discours et de rendre possibles les échanges de cérébration à cérébration. Mais au point de vue spéculatil, ils n'ont plus de valeur, étant de nature flottante, résultats de découpages nécessairement arbitraires dans l'indéterminé du cosmos. Ils sont tels et fort utiles, avouons-le, parce que le langage sans eux risque de se perdre dans des fluidités effarantes, des agglutinations où passerait tout le

(1) M. Edouard Le Roy proteste hautement contre l'appellation de nominalisie que lui a infligée M. Couturat. Les concepts ont-ils donc chez lui une valeur absolue? En ce cas il est conceptualiste, c'est-àdire au fond réaliste au même titre que saint Thomas d'Aquin. Qu'il ne parle donc plus de morcelages dans le donné amorphe et qu*il ne mette plus le libre arbitre et par conséquent l'arbitraire à la base de toute loi scientifique. Mais s'il admet le moins du monde que les concepts flottent dans le cosmos et que toute fixité logique dépend de notre volonté et de nos catégories, il est nominaliste, ou les mots n'ont pas de valeur.

complexe et aussi tout rillogisme du réel, où s'embarrasserait notre langue et s'empâteraient nos lèvres. Mais ils peuvent être autres et valables également au point de vue pratique. Plus ou moins noués, imprégnés à des degrés divers de cet infini que le réalisme mettait dans tous les concepts indifféremment, les faits se lieraient dans notre esprit et se traduiraient au dehors par des actes quel que soit le mode de logification adopté, rationaliste ou autre.

Aussi M. Poincaré s'est-il hâté de désavouer ses disciples qui poussant plus loin que lui la critique des sciences, aboutissaient à la ruine de toute fixité, concepts ou lois, quitte à les rétablir au point de vue pratique, après en avoir reconnu la fausseté spéculative. Il admet de cérébration à cérébration, ce qu'il appelle l'invariant commun, c'est-à-dire des éléments immuables d'une pensée à une autre et constituant ce qu'on appelait jadis dansTécole éclectique, la raison impersonnelle. La diversité de ces morcelages dans le donné de Fanrorphe d'où semblait devoir découler la multiplicité des logiques, également valables pour la vie qui seule iraporte (1),se ramène à une simple différenciation de langage. De même qu'il est possible en géométrie de transposer les mêmes faits du système euclidien en tel ou tel autre système, sans que rien soit changé aux données du cosmos, de môme les concepts, c'est-à-dire les groupements, les découpages de l'un peuvent ne pas être ceux de l'autre pour la forme, et, plus ou moins étroitement noués, ordonner la vie en conséquence suivant des logiques d'apparence distincte. Mais profondément l'ordre des choses correspond à l'ordre des pensées dans toutes les cérébrations, si elles ne|veulent

(1) Comme on le sait, il est de bon ton dans le monde qui pense de déprécier l'intellectualité. M. Barrés, qui a passé la première partie de sa vie à mettre en lumière les mille nuances de sa vie de déraciné, emploie la seconde à s'enraciner par contre et à célébrer la créature qui abdique la pensée claire et fait retour à l'Inconscient. Gloire au primitif, attaché à la besogne dont il n'a pas le sens, écoutant éperdu, dans la nuit, le chœur des âmes mortes qui, des entrailles de la terre, chantent les joies de l'anéantissement.

pas être exclues de Teurythmie humaine. Merveilles de rinvariant commun ! Il y a un minimum de rationalité en dehors duquel on sort de la pensée universelle, — qui est celle de Dieu, diront les théologiens.

Et c'est ainsi que M. Poincaré, après avoir ramené les lois scientifiques à des symboles et reconnu, à la suite de M. Boutroux, la contingence de toutes ces fixités apparentes qu'une révolte toujours menaçante de Tillogisme profond, de la flamme, pourrait bousculer, rétablit^ de peur des conséquences, la rationalité. Peu importe qu'on se contente d'un minimum, au lieu du maximum des théologiens, enveloppant notre fragile ratiocination de la Raison cosmique et par là même l'illuminant de tout Tinfini. Du moment qu'éliminée une première fois par le darwinisme et plus complètement encore par le bergsonisme^ l'Intelligibilité fait un retour offensif et de nouveau ressaisit le mouvement qui lui échappait, elle ne saurait s'arrêter en si bonne voie et elle doit reconquérir tout le domaine perdu.

Il n'y a guère moyen de s'évader du dilemme tel qu'if a été posé par Zenon d'Elée et d'adopter une position intermédiaire entre les deux termes irréductibles, l'Un et le multiple, l'Immuable et le mouvement... Ou l'énigme du monde est l'Immuable et les concepts, ces conciliations delà multiplicité et du devenir dans l'unité soit en repos, soit en mouvement, sont fixes, comme la théologie l'affirme, indépendants de notre frêle pensée, immobiles de toute éternité dans la pensée formidable de Dieu, ^t M. Poincaré, par son invariant commun, ne diffère que par le degré, ce qui est peu de chose, des plus audacieux réalistes du moyen âge, proclamant la rationalité éternelle du cosmos... Ou bien l'énigme du monde est le mouvement, comme l'ont cru les hégéliens si timides encore, hésitant à le soustraire à la rationalité, puis les darwiniens et plus tard encore les bergsoniens. Peu importe que les initiateurs, effrayés des conséquences de l'idée qu'ils apportent, l'aient ressaisie aussitôt qu'émise ; que Darwin, par exemple, enye-

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loppe d'une volonté gurnatureile le transformisme purement mécanique des espèces ou que M. Bergson ne veuille pas se séparer, en psychologie, du rationalisme. L'idée est posée et entraîne dans son développement mystérieux les hommes et leurs reniements... Ce n'est plus, selon l'antithèse tragique qui fut celle du moyen-âge, Dieu qui gouverne le monde, mais son perpétuel adversaire, symbolisé si longtemps dans le sterésis, la privation, principe de Tindividuation et par suite de la révolte, le Diable. La ténèbre est déchaînée contre la lumière ou ce qui se prétendait tel. La rationalité n'est plus qu'un jeu logistique, le rêve de catégories d'aberration que l'illogisme du réel, d'un heurt, dissipe et fait évanouir...

Le rationalisme, cette philosophie des concepts qui, depuis Socrate, est devenue chez nous substance intellectuelle, en qui Ton a cru voir l'attitude définitive de l'esprit humain vis-à-vis des choses, s'écroule devant les démentis quotidiens de l'expérience. Et les principes d'unité et de fixité qu'il jette dans le cosmos, — l'invariant commun que M. Poincaré, après les pires scientistes, maintient par peur du mouvement et de sa libre essence, pure de toute rationalité, illogique sinon absurde — éclatent sous les soubresauts de Protée.

Et c'est pourquoi je n'approuve pas Veuillot, lançant l'excommunication contre la Science moderne, celle des hégéliens ou celle des darwiniens. Il n'a pas encore le soupçon du bergsonisme, non plus que les Veuillots à rebours qui, à la même date, foudroyaient par contre les affirmations tombées de la chaire chrétienne.

Je citais plus haut les lignes où il exècre Ja locomotive qui l'entraîne à Rome. Pourquoi cette haine ? Parce que ce dragon fantastique lancé dans la nuit comme dansla lumière, enjambant les fleuves, éventrant les montagnes, est créé de

toutes pièces selon des lois, formules d'absolu que la science découvre dans renchevôtrement du cosmos. Ces mêmes lois dont Tim mutabilité démontrait, au regard des Hébreux, Texistence de Dieu, sont pour ce singulier défenseur de la foi, un attentat à la toute-puissance du Créateur! Et les adversaires de TÉglise s'autorisent des imprudences de ce lourdaud qui danse devant Tarche, pour se persuader euxmêmes et tous les autres à leur suite que le dogme admet l'Un en parole seulement et permet dans la logification de l'univers tous les accrocs possibles. La puissance mystique de la prière viendrait, en effet, désorganiser les lois à chaque instant et pénétrer de miracle le déroulement des choses>

Or, la théologie, loin de pactiser avec le multiple qui est la révolte, l'aberration, la liberté, a toujours exalté les droits de rUn, immobile dans ses décrets. Le scotîsme qui mettait la Volonté en Dieu au dehors de la Raison, uniquement pour magnifier le Créateur et l'élever au-dessus du fatum du paganisme, l'affranchir de tout l'imposé, fut formellement condamné. L'Église a eu même à se défendre contre les tendances panthéistîques que le dogme recèle, contre l'absorption de tous dans l'Un. Elle a maintenu contre les plus dévoués de ses propres défenseurs, l'individuation, de peur de tomber dans les excès du monisme et de supprimer toute possibilité de mouvement en un cosmos de lois rigides entrelacées l'une à Vautre et se fondant en dernière analyse dans la pensée de l'Un.

Mais, objectent les adversaires de l'Église, ce n'est pas seulement un Veuillot ni même un Joseph de Maistre qui exaltent la prière et s'imaginent par là faire flotter les lois naturelles, qui mettent en quelque sorte le miracle à fleur de réalité. Ces gens-là sont des tirailleurs, toujours faciles à désavouer et leurs inconséquences ne comptent pas. Mais c'est, pour ne citer qu'un seul nom, le dernier des Pères de l'Église, Bossuet, qui s'érige en « théologien de la Providence», pénètre de surnaturalité tout l'ordre delà Nature. Il peuple le cosmos de [volontés merveilleuses, réductibles

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à rUû, c'est entendu, mais néanmoins introduisan à chaque instant la possibilité du miracle, la dérogation aux décrets immuables de Dieu...

Et la chose est si évidente que tout chrétien doit, comme Kierkegaard au lit d'hôpital, déclarer qu'il meurt pour l'absurde, que l'existence de Christ, instituée par le dogme, comme notre modèle immuable, est le triomphe de l'illogique, de la morl pour la vie^ essence du sacrifice. L'absurdité de l'acte par excellence (1) s'étend au reste. Toute la série des actions de l'individualité et, par extension celles du cosmos, doit être illogique pour être divine...

A l'argumentation que l'on tire du mot fameux : Credo quia absurdum, l'Église a répondu depuis longtemps en faisant de l'absurdité, des ténèbres et des contradictions du réel, le revêtement d'une Raison profonde. Gassendi tâtonne où Bosauet, émerveillé, prophétise. Mais l'un et l'autre ont également les yeux ouverts sur la flamme intérieure par qui se résolvent toutes les contradictions et se dissipent toutes les ténèbres... Le scientisme ajoute : « Vous admettez à tout instant l'imminence du miracle qu'une énergie mystique, la prière, allant du multiple à l'Un, des iûdividuations à leur Créateur peut déchaîner. Et en dépit de votre Raison profonde, le cosmos devient par là môme une fantasmagorie... »

N'est-ce pas là où aboutit précisément la Science, sinon le scientisme, celle qui heurte aux portes de ténèbres et les entrouvre et sous les symboles rigides s'effare devant Pro-. tée ? Il n'y eut jamais de meilleurs réalistes (2) que ces théologiens, un Bossuet, voire même un de Maistre, si merveilleusement pénétrés, bien avant M. Bergson, de la fluidité universelle, des étranges solidarités qui enlacent les créatures, de la possibilité à tous les instants d'un manquement à des lois qui n'ont rien de fixe, de nécessaire, ne sont qu'un

(1) Les aryens primitifs l'appelaient déjà Karma, c'est-à-dire l'Acte.

(2) Au sens présent du mot, des Zolas aux sens plus éveillés encore, et non pas au sens moyenâgeux des Guillaume de Champeaux.

encroûtement superficiel sous lequel vont et viennent des flammes... Il est vrai que de Maistre comme Bossuet proclament que ces flammes sont ordonnées par une Volonté unique, tandis que nous tendrions plutôt à y voir du diabolisme, c'est-à-dire de la multiplicité, de Tincohérence. il y aurait donc un illogisme terrifiant où les chrétiens voient de la logique non moins profonde et non moins formidable.

Fantasmagorie ? Mais Tlnde, d'où nous vient peut-être la pensée religieuse, — qui sait par quels avatars? — l'avait dit de même. Tout n'est à la surface que jeu de catégories aberrantes, danse de bayadère qui vient et s'en va... La vie et la mort s'entrelacent et font de toute créature une contradiction, le lieu d'un miracle perpétuel où l'un des deux éléments en lutte peut triompher sans raison. Mais l'Inde avait de même ramené l'absurdité de vivre au conflit de deux principes et avait penché dans son adoration en faveur de Siva, le plus farouche. C'est à lui qu'elle immolait le plus de victimes... Et l'illusion, la contradiction se résolvent dans rUnilé mystérieuse de la Substance et de la Force. Le Ukir au fond des forêts en convient comme le savant dans son laboratoire — et aussi le théologien apportant la parole de Dieu ..

Pourquoi s'excommunier l'un l'autre, puisqu'on est d'accord devant le réel trouble et qu'on le logifie également de par l'Un et de par l'Immuable? Puisque sous la fantasmagorie des symboles, on admet, au même titre, la loi rigoureuse, Dieu ou la Substance, où se fondent toutes les lois? La discussion n'est pas entre les savants et les théologiens, reconnaissant tous sous la croûte — ténèbre et contradiction — des flammes qui s'ordonnent, mais entre les tenants de rimmuable et ceux du mouvement qui croient de toute leur âme, <Tuv oXyj t9) ij/uxYl» eux aussi, que les flammes ne s'ordonnent pas.

Aussi est-il bien difficile de s'émouvoir devant les déchi^ rements tels que celui de Jouffroy, classique désormais. Pas de desservant, à Theure actuelle, geignant sous les tortures de Tantiphysie qu'il a acceptée sans trop savoir, qui ne rôve de rééditer à son évêque le fameux récit et de justifier, par là même, son apostasie.

« Je n'oublierai jamais la nuit de décembre (1), où le voile qui me dérobait à moi-même ma propre incrédulité fut déchiré. J'entends encore mes pas dans cette chambre étroite et nue où, longtemps après l'heure du sommeil, j'avais coutume de me promener ; je vois encore cette lune à demi-voilée par les nuages, qui en éclairait, par intervalles, lesfroids carreaux. Les heures de la nuit s'écoulaient et je ne m'en apercevais pas ; je suivais avec anxiété ma pensée qui, de couche en couche, descendait vers le fond de ma conscience, et, dissipant. Tune après l'autre, toutes les illusions qui m'en avaient jusque-là dérobé la vue, m'en rendait, de moment en moment, les détours plus visibles. En vain, je m'attachais à ces croyances dernières, comme un naufragé aux débris de son navire; en vaiû, épouvanté du vide inconnu dans lequel j'allais flotter, je me rejetais pour la dernière fois, avec elles, vers mon enfance, ma famille, mon pays, tout ce qui m'était cher et sacré. L'inflexible courant de ma pensée était plus fort; parents, famille, souvenirs, croyances, il m'obligeait à tout laisser; l'examen se poursuivait, plus obstiné et plus sévère, à mesure qu'il s'approchait du terme, et il ne s'arrêta que quand il fut achevé, etc., etc. (2). »

La science — nous connaissons l'antienne — avait donc fait écrouler le dogme. Or, Jouflroy, à ses vingt ans d'École

(1) La Nuit de Décembre est censée de 1814, mais la rédaction est de 1833, postérieure par conséquent aux Nuits de Musset. Et tout cela me fait l'effet d^être de la littérature, et pas autre chose.

(2) Nouveaux mélanges philosophiques, p. 114.

normale, counaissaitMl le dogme — et aussi la science ? Il nous parle du problème cosmique par excellence, celui de la destinée, du sens de la vie comme nous disons aujourd'hui :

« N'ayant plus les lumières de la foi pour le résoudre, il ne me restait plus que les lumières de la raison pour y pourvoir. »

L'antithèse est parfaite et, après Joufiroy, sera reprise des milliers de fois. Il importe donc, la première fois qu'elle se présente, d'aller jusqu'au fond, de voir ce qu'il y a dans ce tragique débat de conscience, en le dépouillant de toute littérature, la chose détestable.

Jouffroy appelle la foi ce qu'en cet âge, obsédé parle Génie du Christianisme de Chateaubriand, on désignait ainsi, l'état de l'âme qui ne raisonne pas et qui est fait, notre auteur l'avoue lui-même, de souvenirs puérils et respectés néanmoins, balbuties de prière, alors que la nourrice vous joint les mains, parfums d'encens, tandis que les gestes hiératiques de l'officiant se dessinent tout noirs sur le fond d'or du maitre-autel illuminé, carillons de cloches à l'Angelus du matin ou du soir. Pour que la foi ainsi définie s'écroule, il a suffi à ce rhétoricien, que des succès scolaires ont désigné pour l'École normale, de savoir que des doutes sont émis sur la réalité surnaturelle imposée par l'orthodoxie. On lui a soufflé à l'oreille que la Nature, succédané laïque de Dieu, peut produire aussi bien sinon mieux — puisqu'elle n'admet aucune exception à ses lois, le déroulement des choses.

El Joufiroy dès lors se propose de résoudre par la raison seule — que quelques années auparavant, on déifiait à Notre-Dame aux lieu et place de l'Éternel — tous les problèmes cosmiques. On sait par Taine, qui s'en joue, de quelle manière il s'y prit — en discutant sur la méthode, iant et si bien qu'il n'aborda jamais l'objet de ses recherches, et mourut prématurément, dans un acte de foi, nous dit-on (1).

(1) C'est du moins ce qu'affirme U,0\\é-LpLprune {Théodore Jouffroy^

Si Joufiroy avait été croyant quand la lune commença à se jouer sur les carreaux dans sa petite chambre de TÉcole normale, il eût ordonné le cosmos de façon panthéistique, en laissant à Tindividuation un peu de liberté pour qu'elle puisse s'exercer au sein de l'Un et ne soit pas anéantie dans son essence prodigieuse. Souvenirs d'enfance, cloches qui tintinnabulent dans Taube ou dans le crépuscule, sont des arguments de bien peu d'importance quand il s'agit de construction ontologique. Et quand les nuages eurent recouvert la lune et que les carreaux furent baignés d'ombre, si Jouffroy eût été converti au rationalisme comme il le prétend, il eût continué à ordonner le cosmos de la même manière, selon des lois immuables, une logification monistique que la réalité fourmillante se charge d'amollir, ainsi que l'enseignent les expérimentateurs et avant eux les théologiens (1).

Mieux vaut, semble- t-il, Kant,qui lui au moins ne déchire rien, sauf lui-même peut être, garde le tout de la foi pour les profondeurs, ordonne la vie morale en conséquence, et le tout delà science pour les surfaces, sans importance pratique. Car c'est depuis les deux critiques si bien contradictoires que la pensée et la vie se sont dissociées, comme dans l'état pathologique qu'engendre le haschich, où l'individuation se subdivise en plans multiples sans parvenir à les faire coïncider dans une conscience commune. Et tour à tour selon les goûts ont été exaltées la pensée adversaire de la vie et, par contre, la vie négatrice de la pensée. L'ordre de la science et Tordre de la foi ne se détruisent pas ainsi l'un

Paris, Perrin et C'c, 1899). L'orthodoxe qu'est M. OUé-Lapmne ne comprend rien à ce prétendu déchirement d'un croyant qui se renie. La certitude qu'il porte en lui et qui l'illumine de splendeur surnaturelle lui rend énigmatique, à juste titre sans doute, pareille crise.

(1) Flaubert nous a rendu à merveille dans le dialogue du curé Bournisien et du pharmacien Homais au chevet de la mourante la crise de Jouflroy. Seulement il a mis les thèses antagonistes en deux êtres également fermés l'un à l'autre et buttés dans leur obstination, au lieu de les faire batailler dans une seule âme*

Tautre, mais se complètent, à des plans difiérents toutefois. On peut être rationaliste à la surface, croyant dans les profondeurs et rien ne fut plus commun durant tout le dixneuvième siècle (1).

Le déchirement, à proprement parler, risque de se pro; duire quand l'esprit fait de théologie ou de [rationalisme, ce qui est après tout la même essence logique, se heurte soudain à la vie, à tous les illogismes, tous les frémissements d'une sensibilité merveilleuse que les lois del'intellectualité ne parviennent pas à résoudre. L'être s'abandonne alors aux courants de mystère qui viennent de Tinfini, désarticulant une à une ses logifîcations, lui permettant de se soustraire aux illusions de la surface, de se laisser couler tout doucement dans les profondeurs où sont les pénétrations de l'Un et du multiple dont parle le bergsonisme, les étreintes sans limites, les mystères prodigieux de Protée...

J'ai passé à Carthage plus d'une nuit de printemps avec ou sans lune sur les flots, que Jouffroy n'eût pas manqué de dramatiser s'il avait comme moi senti si profondément à diverses reprises la déchirure du rationalisme... Les lueurs s'éteignaient là-bas vers Tunis où était, sous le soleil, la be-

(1) Voyez rétonnement des savants, M. de Lapparent en particulier, à qui une revue religieuse posa un jour cette question étrange: « Votre foi vous a-t-elle gêné quelquefois dans vos recherches scientifiques?» Jamais, répondirent-ils à runanimité...il y a là, ont-ils fini par dire, deux plans différents. Le siècle a pris du haschich avec Kant. Jouffroy qui n'en avait pas absorbé, souffrait de la contradiction ou l'affectait du moins... La vérité, c'est qu'il n'y a qu'un plan, un ordre de choses pour la théologie comme pour le rationalisme. Le drame du Maudit, un instant attribué à Renan, ce déchirement du prêtre que la Raison illumine, si lamentablement copié par tant de contemporains, est de la littérature plus détestable encore que la [dichotomie kantienne et sa distinction de deux plans qui permet cependant toutes les contradictions et aussi toutes les palinodies. Les savants qui sont aussi des croyants auraient dû le reconnaître depuis longtemps.

9ùgne frfgte, le conflit de toutes les heures aree Tabsurde — celui de Tlslam était encore le moindre pour moi. J'entendais aux pieds de Byrsa les battements gigantesques du cœur de la mer. Durant des heures je les scandais, je les ramenais à maloi intérieure. N'étais-je pas à mes vingt ans imbu de par Téducation antérieure de tout le rationalisme de ce dixneuvième siècle contempteur des dogmes?... Il suffisait de jeter le mot ihyrse dans mes rêves. Les éléments delà sym> phonle que je prétendais ainsi ordonner, commençaient aussitôt à s'organiser et les orbes à s*enrouler autour de quelque chose qui était, suivant moi, la raison de tout. J'étais heureux d'étreindre le point d*appui de Tunivers, ainsi fixé du zénith au nadir. Je croyais régler le rythme de la mer qui sans moi eût été démesuré...

Une nuit cependant — les assauts de Tabsurde, sous le soleil,avaient été trop violents là-bas à Tunis — Taxe de ma pensée, que je supposais la Raison universelle vacilla. Les orbes, tordus jusque-là autour du thyrse, s'arrachaient à maloi. J'essayai de les retenir et malgré mes efforts, ils s'enflaient, s'épandaient en dehors de moi qui étais la raison..... Je tremblai, évoquant les escaliers que Piranesi, en ses planches mystérieuses, fait tournoyer et plonger éperdu-

ment dans les infinis d'ombre Je criai après ces orbes

qui s'échappaient de moi. Soudain les éléments de la symphonie que je réglais si bien de coutume, se désarticulèrent et un souffle de vertige finit par emporter le rythme d'ensemble. Et ce fut dès lors une dissociation complète, le triomphe de la discordance, l'arythmie. Les orbes hagards n'avaient plus rien où se prendre. Dans le désarroi de ma pensée défaillante, un espoir me restait : la raison, merépétais-je, est indispensable au monde ; les choses sans loi se débattraient désormais à l'aventure, et ce serait alors la fin

de tout Nullement. J'eus la sensation très nette de ce qui

n'est plus ordonné, de ce qui est hors des catégories et qui subsiste néanmoins, mieux peut-être que dans Tordre. Des actes vagues, irréductibles à toute loi, de splendeur mira-

culeuse flottaient en moi, hors de moi, je ne sais au juste, des actes qui s'élargissaient dans la nuit en spirales, comme les escaliers de torture sans axe, seulement la détresse de Tarythmie était ici muée en joie...

Pauvre axe de rationalité, qui va de Dieu à nous, disent les théologiens — * et les laïques, intervertissant par orgueil les rôles, ripostent : de nous à Dieu ou plutôt à l'Inconnaissable ; mais c'est le môme, quoi qu'on fasse i Quelques grains verts tirés de la Cannabis indica, que l'on dissout dans de l'eau et que l'on avale, suffisent à le faire écrouler (1), mode très aisé d'expérimentation à recommander à ceux qu'émerveille l'unité du Moi, la puissance de synthèse dont les kantiens nous ont gratifiés, susceptible d'ordonner l'univers tout entier. Ils verront ce que pèse leur unité, soudain disloquée, près des vagues qui déferlent de toutes parts du fond du mystère, et ce que deviennent dans Tirrésistible poussée, les logifications falotes jetées si audacieusement sur le cosmos I..

Nous mourons de l'orgueil qu'on a affecté, pour le purifier, de proclamer cosmique et n'en est pas moins l'exaltation de l'individualité, du multiple épars devant l'Un. Nous mourons de cette prétention que chaque « moi » manifeste en s'opposant, selon la formule de Fichte : construire le monde, La chose s'appelle raisonner, et c'est notre tare. Il y a décidément, à notre époque surtout, trop d'univers qui s'édifient et s'ordonnent par les pensées individuelles, échappées du foyer commun d'intelligence, ainsi que les étincelles d'une enclume sous un marteau de folie.

Pas un seul de nos autothéistes qui ne s'autorise de la ratiocination misérable pour dresser un monde logique à sa façon. Même après la révélation du devenir et de son irra-

(1) Je ne recommande nullement à ce propos /es Paradis artificiels de Baudelaire. Il n'y a peut-être pas un mot d'exact dans ce travail qui a la prétention d'être une étude de la mystérieuse drogue, hantise de tous les poètes chevelus du romantisme. Aucun de ses effets psychologiques et aussi métaphysiques, n'y est décrit de façon à peu près sûre.

tionalîté, apportée par les darwiniens, confirmée par les bergsoniens, tous jurent à la manière de Descartes ou de Hegel que Tordre de la pensée correspond à l'ordre de Tunivers soit en repos, soit en mouvement. Les soubresauts de Tabsurde, que Darwin a si bien mis en lumière dans le transformisme des espèces, ne détruisent nullement la foi en une raison, impersonnelle^ proclame-t-on, quoiqu'elle soit ce qu'il y a de plus personnel en nous et qu'e nous ayons chacun la prétention de la posséder, plus que tout autre...

L'intelligibilité se hérisse devant le soulèvement de l'absurde. Dans Tordre pratique, des actes s'érigent, exemplaires et presque lois, qui se fondent, assure-t-on, sur les bases d'une inébranlable logique. Le pragmatisme, issu de son propre aveu de Tidée bergsonienne, entend néanmoins demeurer rationaliste et ordonner la série des actes suivant la logification traditionnelle dont on vient de ruiner la valeur spéculative. Les tribuns ont sans cesse à la bouche le mot de raison; ils opposent sa puissance rayonnante aux instincts confus, et c'est à force de déductions qu'ils espèrent

rebrousser la ténèbre des foules Notre vanité qui ne veut

plus de Dieu et repousse sa révélation, jette donc chaque jour, en dépit des avertissements de la science, le défi de Tautothéisme contre les rythmes peut-être impénétrables du cosmos. Nous assistons sans cesse à la multiplication des loyers d'orgueil. Le marteau de je ne sais quel démon fou en fait jaillir à toute heure : tout est plein de dieux, suivant le mot ancien...

Au contact de la réalité, ces pseudo-dieux s'eflarent et leurs logifications s'effritent. C'est que les faits ne se laissent pas saisir aisément par nos doigts gourds, il règne au dedans quelque chose les enchaînant, les unifiant peut-être, quelque chose qui est la flamme. Heraclite l'obscur en frémissait jadis, chaque fois qu'il se penchait vers l'énigme du monde et sentait les souffles brûlants sur son visage. Du feu nous brûle aujourd'hui encore et nous force à lâcher prise dès que nous essayons de tenir un fait et d'en fixer les liaisons.

La science, imprégnée de théologie, ne veut pas en convenir encore. Elle s'attarde aux rêves de FUn et de Tlmmuable, à la conception de phénomènes rigidement accroches Tun à l'autre par la déduction. Les mathématiques pénètrent ainsi dans la Vie, la réduisent à leurs formules. Tout cela n'est peut-être qu'un cauchemar où s'engourdit la pensée, dans les fixités. Mais souvent la pensée se secoue et j'ai perçu matériellement de tels éveils dans la nuit de Carthage, dans mille circonstances plus tard, chaque fois que l'absurde était choqué de trop près et faisait écrouler la rationalité frêle.

Je crois à une loi subtile qui remplit les mondes, un logos qui les anime, bouillonne et flamboie en eux, qui tour à tour s'allume et s'éteint et fait de tout le réel quelque chose d'infiniment complexe, d'ardent et d'inaccessible à nos pauvi'es sens. Une loi de flamme flotte çà et là, se métamorphose en mille relations qui, à peine liées, vont s'amplifiant et s'entre-croisant, forment des orbes sans cesse élargis, enveloppent Tunivers et s'anéantissent soudain pour renaître. Il y a sans doute, au sein de tout, un rythme maître, qu'on peut figurer à l'imagination par une série d'ondes embrasées, toujours plus vastes. Un à un les faits étincellent, à la cime de ces lois de feu Et je crois, au cœur de cet univers merveilleusement protéen, à des choses qui restent immuables bien que subtiles, à des flammes vivantes dans les divers ordres, à des orbes distincts quoique subordonnés qui s'évasent vers l'infini, vont de l'inorganique à la pensée, plus dilatés sans cesse; je crois à des lois qui brûlent et devant lesquelles notre orgueil doit reculer, comme un démon roussi sur la fournaise.

Il s'en faut, en effet, que Protée ait révélé son secret tout d'une fois. Sa prestigieuse essence, arrachée à la loi du concept^ à ces conciliations rigides du multiple daQS l'un que

CIIIDE. 18

274 LE MOBILlâME MODERNE

rarchaïque Zéooa fut le premier à imaginer, se plie à des choses imfQuables et mouvaotes tout ensemble^ à un logoSi D'oQ la possibilité d'aller d un fait à un autref et d'instituer au milieu des mouvances cosmiques une raison — mais elle ne sera pas celle dont nous usons selon la tradition socratique, mieux encore que platonicienne.. «

J'ai toujours été surpris de la tranquille auddcie atec laquelle les logiciens jettent d'un fait à l'autre dés ponfà d'abord provisoires, qu'ils déorèteût d'ailleurs bientôt de maçuuoerie absolue, puisqu'ils les ont bâtis avec leur raison même, identiques, en conséquence, à ceUx (|ui sont ceiisés unir les choses dans la réalité. Ces explications, affreusement artificielles, me rappellent, je ne sais pourquoi^ les paysages iaulasUques des porcelaines chinoises, où Ton Voit ë'ériger des tours de féerie en des îlots qu'entoure Une eau sinueusci Et d un promontoire à l'autre; des passerelles de sdnge jaillissent on ne sait d'où, s'arc-boutent sur le néant, enjambent I iûûui... Et c'est là, ô logiciens, le jardin de vos âmes^ quand vous raisonnez. Et sans sourciller le moins du mônde^ voua admettez que la réalité doit se modeler là-dessus Im

Puisqu'il s'agit de passerelles, je rappelle incidemnltot que saint Louis, d'après Joinvillé, raisonnait ainsi sur lô solidité de certain pont en Egypte : « S'il est de pierre, comme ïe Saint-Sépulcre, il ne s'écroulera pas sous une armée ; s'il est de bois comme l'arbre de la Croix, il fera de

même. Donc » Saisissez-vous la passerelle que le saint

a jetée entre les choses ? Voyez-vous les arches si hardiment lancées retomber vers l'infini ?.... Telle est la logique du moyeu-âge, une série de ponts symboliques dont la culée est un calembour.

Et rhîstoire de la logique pétille de gaietés pareilles. De tout temps, des ponts ont été établis entre les objets les plué disparates, des rapports ont été irnaginés que la substabciB

intellectuelle d'alors a orus absolus, conlormes de tous points à l'ordre myâtique du monde. Citerai-je entre mille la relation instituée par le Père de l'Église entre les quatre Évangiles et les quatre points cardinaux? On devine quelle arcbe d'aildacè formidable a dû enjamber l'espace entre ces deux termesi Les papes ont décrété la subordination du pouvoir temporel au pouvoir spirituel parce que la lune emprunte la lumière au soleil. Et cela s'appelait raisonner à répoquel.ji*

Passerelles frôles et compliquées quitremblotent comme descboses de rêve et Vont, d'un promontoire à l'autre, unir les tours de porcelaine par-dessus les vagues, à Tinfini !.i... Qui sait si les oonsti'udtions de nos logiciens actuels — ces autres théologiens qui n'avouônt pas — ne sont pas des paysages aussi fragiles desquels nos arrière-petits-dls seront ahuris ? H suffit souvent d'un peu de lumière dansante pour qu'un lien soit noué entîe deux termes, d'une similitude dans le nom de deux choses ou, moins encore, d'un calembour à leur propos, pour que notre pensée d'orgueil crée entre

elles un rapport, aussitôt proclamé absolu Autant de

passerelles fantastiques qui s'effondreront sous un souffle prochain

Assurément il y a, entre les êtres et les faits, dans les pro-^ fondeurs, des ponts de flamme, ces choses immuables et mouvantes tout à la fois dont je parlais plus haut; Mais les matériaux tirés de notre pensée grossière ne pourront jamais les réédiôer. Pourquoi dès lors ne pas abandonner toute construction logique déviant les jardins de la vie aux jets d'ondes éblouies, aux arches féeriques ? Au lieu de glacer l'univers par les reproductions de notre intellect et prétendre le dominer du haut de notre Raison, pourquoi ne pas nous soumettre aux rythmes superbes ?

II serait bon d'évoquer devant les sectaires dont la bouche

redit sans cesse : j'ai la Raison pour moi, la stupéfaction que Ton éprouve à Taspect de logiques antérieures ou de

celles d'autres races (i) A l'orgueil de Tindividuation il

serait utile de rappeler l'humilité de ses origines : — Tu devrais en conséquence, laisser raisonner les forces cosmiques à ta place. — Peu importe ce que je fus jadis. Présentement jesuis Dieu; ma penséeestidentique à celle du monde. — Est-ce bien sûr ? N*as-tu pas peur devant le mouvement que la science révèle, devant ces ténèbres qui montent sans cesse et déroulent sans loi leurs ondes?... Ne trembles-tu pas de te perdre en elles, ballottédanslesrythmes démesurés? Tu ferais bien de laisser chanter les énergies de l'univers et, tout au plus, au sommet où flambent ça etlàles consciences, de faire entendre ta voix grêle qui peut-être alors exprimera quelques-unes de ces harmonies confuses, d'apparence seulement illogiques ; mais ne noue rien, pas de lien entre les choses mystérieusement ordonnées. Laisse les masses énormes se fondre elles-mêmes et ton chant se révéler audessus, fleur minuscule, à peine perceptible, dans cette symphonie.

(1) Je me permets de renvoyer à un prochain volume, Possibiliiés logiques, où j'essaierai de poser le problème en d'autres termes que ceux de Zenon d'Elée et de montrer qu'il n'y a pas dans le cosmos cette opposition de TUn et du multiple à laquelle nous devons la logification rationaliste, si longtemps régnante, probablement une des aberrations les plus graves de la pensée.

NOTE (Page 98)

Je ne m'attendais pas, en écrivant ces lignes (avril 1907) : « On n'ose pas, devant leur foi ardente, user d'une rigueur qui paraîtrait aujourd'hui bien archaïque, » à l'Encyclique Pascendi, à celte condamnation virulente des modernistes, lancée de « Rome près Saint-Pierre, le 8 septembre i907 >. Admirons le mot Pascendi qui ouvre l'Encyclique et lui donne en môme temps que le nom, le ton et le sens. C'est d'un troupeau qu'il s'agit pour le pape, un pullulement de brebis prêtes à s'égarer par la faute des béliers qui vont en tête, secouant leur clochette. Mais le pasteur veille. Aussi a-t-il jeté l'anathème contre les béliers. Un Anglais, le P. Tyrrell, qui a dû récemment quitter l'Ordre des Jésuites, est visé entre tous, nous affirme-t-on. Mais la fraction catholique qui, dans notre Université, relève d'Ollé-Laprune, ne Test pas moins, ce qui a un plus grand intérêt pour nous. Français.

La condamnation s'imposait et je la laissais pressentir devant les excès d'indépendance de M. Le Roy, par exemple, ou de M. Dimnet, porte-parole des disciples anglais de Newman, plus encore, en suivant l'ordre progressif, de M. Marcel Hébert. Au fond, il n'y a que les vocables de vitupération, celui de pestilence entre autres, qui surprennent, étant donné l'état des âmes présentes. L'Église n'a pas eu un mot de ménagement pour ceux qui tentaient de lui retenir des esprits, co.mme aux temps troublés où les « janissaires de la foi » partaient en guerre contre les incrédules et par tous les moyens possibles, per fas et nefas, les ramenaient à Dieu. La méthode d'immanence, jugée excellente alors, soulève aujourd'hui l'indignation du Vatican et provoque contre ses tenants des épithètes qui nous semblent dépasser, à notre point de vue de laïques, la mesure permise à l'anathème. Quelques lignes cependant seront utiles ici pour préciser ce qu'ordonne le Vatican à tous les catholiques, ce que les immanentistes si bousculés prétendaient faire et ce qui peut advenir à la suite d'un tel éclat.

I. Que faut-il croire? Le Vatican, une fois de plus, le proclame.

Il y a un ordre divin, surnaturel, qui s*encheyètre à l'ordre naturel, le pénètre et rémerveille de toutes parts. Depuis Tbeure de la création un miracle perpétuel a lieu, par qui Dieu se fait chair, sous les apparences les plus diverses, afin de se révéler à l'homme, sa créature. Le Créateur apparaît au Sinaï, où il prononce pour la première fois la parole d'unité, puis s'enveloppe de brouillards. 11 se matérialise de nouveau, se veut palpable, sous forme de feuillets qui seront le livre par excellence, la Bible, puis sous forme d'un être né du sein d'une femme, qui sera l homme par excellence. Christ. L'Église est le Christ qui se perpétue, le point de croisement des deux ordres, le surnaturel et le naturel. Depuis 1870, elle a confié ses pouvoirs à son chef, le pape fragile qui demeure au Vatican etanathémise au nom du Dieu caché, car seul / de toute l'humanité le pape est en relation direct^ avec lui. Mais Dieu n*en imprègne pas moins Tunivers d'une rationalité qui nous dépasse. Une intervention du surnaturel, sans l'intermédiaire du pape, successeur du Christ, peut se produire. C'est le miracle. Dieu toujours prêt à se révéler comme il lui plaît, en dehors de son mandataire coutumier.

A noter que les occultistes ne disent pas autre chose. Pour eux aussi il y a un ordre surnaturel dont les influences enveloppent et coordonnent la matérialité des faits. L'ordre physique, tel qu'il se déroule devant nos yeux de chair est baigné de divinité. Mais l'Église, malgré les tentations que l'occultisme a toujours exer^ cées sur elle, le repousse pour une question de détail, semble-t-il, grosse pourtant de conséquences, celle des natures où la subtilité des Pères s'est si longuement égarée. Le dogme après des tergiversations sans nombre, s'est fixé à deux natures dans ces êtres ou ces choses intermédiaires de l'ordre divin à Tordre naturel, qu'ils s'appellent Bible ou Christ — tojit co que Dieu voudra encore. L'occultisme affirme qu'il y a réellement trois natures, qu'entre le plan divin et le plan physique, pour parler son langage courant, s'intercale le plan astral, doublement polarisé, c'est-à-dire permettant grâce à un médiateur plastique, qui participe à la double essence du divin et du physique, de passer de lun à l'autre. Il croit lever par là toutes les difficultés où le dogme s'est embrouillé au sujet des deux natures, de la communication du naturel et du surnaturel. Du Créateur à la créature, au macrocosme ou au microcosme, régis suivant la même organisation, une foule d'entités s'interposent, les unes angéliques, les autres démoniaques, pénétrant, grâce à leur nature intermédiaire, dans Tordre des choses physiques qui, sans elle, s'aiïoleraient — étant trop loin de Dieu, Tineflfable.

Pour sortir de nos sens, ouverts seulement à la matérialité, et nous aventurer dans ce plan mystérieux qui sert d'intermédiaire entre le plan divin et le plan physique, la philosophie occulte nous gratifie de facultés mystiques qui peuvent aller jusqu'à s'extérioriser, errer loin de l'enveloppe charnelle, dans le plan astral. La gnose a fait, plus d'une fois, appel à ces facultés pour se lancer à la poursuite des QEons, intermédiaires selon le principe de Toccoltisme, entre Dieu et ses créatures, et, à force de vagabonder, parvenir jusqu'à l'Ineffable. L'Église a repoussé ce que la gnose lui offrait, la connaissance immédiate de Dieu, par l'extase ou autres procédés occultes. Elle redoute, en multipliant les intermédiaires, doublement polarisés, qui établissent des communications si étroites de l'Un aux créatures, un retour offensif du panthéisme, son éternel ennemi, auquel elle a été si souvent près de se livrer. Elle veut à tout prix maintenir la scission de l'Un et du multiple, sauf en quelques cas particuliers où les deux natures communient comme il arriva pour Christ. Aussi ne laisse-t-elle à l'homme qu'une raison vacillante, prête cependant à Téblouissement soudain de la révélation et sa doctrine sera dès lors un agnosticisme intermittent. Dieu cache la totalité de son essence, pas de doute là-dessus, mais il en dévoile une partie de temps en temps et daigne le faire suivant les principes de la rationalité qu'il a déposés en nous. D'où la crédibilité du dogme sur laquelle la théologie ne cesse d'appuyer. Il y a disproportion entre la ratlocination humaine et la formidable Raison divine qui est l'àme du monde. Mais leurs catégories cependant s'accordent. Le dogme, c'est-è-dire la nature de Dieu révélée dans la mesure où il lui a plu de se faire connaître, peut s'exprimer, comme l'a fait saint Thomas, sous une forme intellectuelle. Toute tentative en deçà ou au delà doit être condamnée. Au delà, les phllosophies mystiques, gnostiques, occultistes qui dotent l'homme de facultés transcendantes, susceptibles de s'extérioriser, d'aller à travers le plan astral, jusqu'à Tordre divin, face à face. En deçà l'agnosticisme qui refuse è l'homme la science, même médiate, du divin, limite scrupuleusement sa connaissance à ce que lui apportent les sens.

Donc voici ce qu'il faut croire. Nous ne savons rien de Dieu que ce qu'il a bien voulu nous dire lui-même, par à-coups que rien n'explique. ïl y a ainsi des explosions de surnaturel à travers l'ordre physique, échappant à tuutes nos prévisions humaines. L'Un, pour livrer le secret de son essence, n'a nul souci de l'heure — ni des convenances momentanées de ses créatures, car il est l'Immuable et comme tel n'a pas à tenir compte des choses purement humaines, des nécessités absolues pour nous mais simple conlin-

gence à ses yeux. Le Verbe a d'abord pris la forme d'un livre qui est une expression de l'immuable vérité et en conséquence est de tous les lieux et de toutes les époques. Puis il est devenu Christ, et les paroles tombées de ses lèvres n'ont été dîtes pour aucune période en particulier, mais ont une portée d'éternité. L'Église par le souffle de Dieu qui n'a cessé de la pénétrer, perpétue son enseignementet l'essence une et immuable se définit comme il lui convient, par intermittences. Notre raison humaine n'a rien à demander de plus, car s'il plaisait à rinefïable de se montrer autrement qu'à travers un brouillard, dans toute sa splendeur de Soleil mondial, elle ne pourrait supporter une révélation aussi complète et succomberait parmi tant de flammes.

IL Or cette pensée humaine qu'on humilie ainsi, en la considérant comme une faculté purement passive aux révélations intermittentes de Dieu, puise de Torgueil dans les découvertes qu'elle a su tirer des ténèbres ambiantes. Elle a pris conscience de la part qui lui revient dans l'élaboration de la vérité, jugée jadis œuvre de passivité pure. Le subjectivisme de Kant a marqué pour l'Église le commencement d'une ère nouvelle. La raison, fière de la collaboration qu'elle apporte à créer le vrai, ne se résigne plus comme jadis à attendre les explosions du surnaturel, les jets de lumière que l'essence de Dieu veut bien lui darder de temps en temps. Elle sait que l'occulte, de ses vagues énormes, l'enveloppe de toutes parts et lui laisse bien peu de choses à pénétrer de sa propre essence, la rationalité. Mais elle prétende ce peu imprimer sa marque. Elle s'aperçoit que cet affleurement du mystère dans l'ordre physique, ce que l'Église nomme la révélation du divin, le perpétuel miracle du cosmos, dépend en grande partie d'ellemême et de ses catégories. Elle transfigure, elle défigure aussi, et dès lors il importe de dégager dans le livre aussi bien que dans la vie du Christ ce qu'il y a de subjectif, autrement dit d'humain.

Un des deux termes en présence est suspecté. Notre pensée qui n'est plus un reflet du divin, suivant la croyance antique, mais chose essentiellement active, créatrice de vérité et d'aberration par conséquent, a pris la part la plus importante peut-être dans l'élaboration du livre et de la vie de l'homme merveilleux. L'autre ternie ne tarde pas à soulever les mêmes suspicions. Existe-t-il vraiment? se demande la pensée humaine, à mesure qu'elle va plus avant dans les narrations de l'Eglise et y reconnaître plus en plus son essence d'erreur qui défigure et transfigure tout. Y a-t-il en réalité un plan divin supérieur à notre plan physique où règne désormais la seule raison de l'homme? Ne faut-il pas l'éliminer

purement et simplement comme le plan astral des occultistes sur qui la science moderne a soufflé, sans doute à jamais ?0n s'en tient au doute et cest l'agnosticisme. L'Inconnaissable vient batao de ses flots, sur lesquels il est défendu de s'aventurer, notre raison réduite à ses propres forces, mais fière de son œuvre, si minime, si trouble soit-eile.

Pour échapper à ces conséquences inéluctables du subjectivisme kantien, arrêter sur la voie de l'agnosticisme et par delà de Tathéisme, tant d*âmes modernes prêtes à se détacher du dogme, la méthode d'immanence, renouvelée de Pascal et aussi des Jésuites, est mise en œuvre par une partie du clergé. Il est hors de conteste que la raison humaine n*estpas uniquement passive, que toute vérité ou ce qui estcru tel, aunélémentde subjectivité et par suite de relativisme indéniable. Ces lois, jadis les essences du réalisme moyenâgeux qu'on prenait pour la pensée de Dieu, sont le produit de notre raison, œuvrant sur l'indéterminé de l'expérience, et par suite des symboles étroitement liés à la nature de nos catégories intellectuelles. Il convient donc d'admettre les résultats du subjectivisme et de déprécier la raison autant qu'il sera compatible avec l'esprit de l'Eglise et plus encore, si possible, de faire éclater son impuissance à pénétrer le vrai absolu, désormais relégué dans l'Inconnaissable, mais en même temps il ne faut rien perdre de la rationalité, de la logificalion monistique afûrmée par le dogme. 11 faut maintenir, suivantla formule, l'entrelacement accepté de tout temps par l'Eglise, les deux plans, le surnaturel et le naturel qui s'entre-croisente/2 nous^ reflet de Dieu éclairé par Je Livreet mieux encore par le Christ.

Un simple changement de point de vue suffit. La raison humaine, faculté qui défigure et transfigure, n'est que superficialité, « croûte » qu'on peut, sans trop de peine, faire sauter. Au-dessous la rationalité s'illumine,;immanente et non plus transcendante. Les deux ordres, le surnaturel et le naturel, s'enchevêtrent, deux natures communient en nous comme dans le Christ, car nous sommes tous des créatures de Dieu en relation avec lui, son fils est au fond de nous, plus intérieur, selon le mot célèbre.

Ainsi le subjectivisme est vrai superficiellement. Notre raison ne peut aboutir dans ce domaine qu'à des symboles, variables avec les nécessités du moment. Mais l'enseignement de l'Église n'en est pas moins véridique, profondément. Le surnaturel que nous contenons tous, que les méthodes renouvelées des Exercices spirituels de Loyola ou de Pascal peuvent faire étinceler au cœur des plus incroyants, rayonne et imprègne de rationalité la science trouble et désorganisée de nos sens. Tout ce que le dogme affirme et que

2M LE MOBILfSME MODERNE

notre raigon se déclarait désormais, à la suite de Kaot, iocapable de pénétrer, c'est^à-dite de déterminer par ses propres forces, est réintégré en nous, mais de façon immanente. Le tout de la théologie est donc ainsi sauvegardé. 11 ne s'agit plus de le penser, la formule, nécessairement discursive, est un symbole qu'une autre, mieux appropriée à l'époque, peut remplacer sans grand dommage. Il s'agit uniquement de le vivre, d'ordonner en conséquence la seria de ses gestes au terme de laquelle est le salut.

Et la bonne foi des immanentistes était telle qu'ils demandaient aux théologiens, par la voix de M. Le Roy par exemple, si la conception vitaliste et non plus intellectualiste du dogme était bien conforme à l'enseignement perpétuel de TEglise. Ils décla* raient par avance se renier, s'ils étaient menacés de « la censure avec note d'hérésie ». Puisqu'ils n'abandonnaient rien du dogme, que ia révélation dans la subconseience demeurait intacte, peu importaient, semble-til, les formules qu'on a pu en donner au cours des siècles, nécessairement variables avec les besoins et les capacités intellectuelles de l'époque. Dieu est l'Un et l'Immuable, pa@ dfï doute une seconde, ^ais il a pris suivant les états de la civilisation plus ou moins barbare ou raffinée, diverses formes pour se faire comprendre et parvenir ainsi à la pensée des hommes.

il s'est exprimé d'abord par un livre qui n'est nullement celui de tous les âges, mais qui est approprié à la culture très particulière d'Israël à l'époque où le souffle pénétra ses prophètes. Il s'est incarné une seconde fois en un homme et non plus en un livre : ta révélation qu'il apporta à cette heure était en rapport avec la mentalité des hommes à qui il s'adressait. Le germe dogmatique introduit par le Christ s'est élargi jusqu'à devenir la conception substantialiste des thomistes. Ce fut parfait pour Tépoque, car Dieu voulait faire comprendre quelque chose de son être et de ses rapports avec les créatures à des cervelles bourrées de platonisme et d'aristotélisme. Il formula donc, dans l'inspiration des coaclles, son essence sous une symbolique substantialiste aujourd'hui démodée. On ne saurait prêter à la partie discursive du dogme une importance que Dieu n'a pas prétendu lui attacher. Il suffit de maintenir la réalité sous'jacenle sans môme l'exprimer, car la chose importe peu. Les symboles par lesquels nous pourrions la rendre sont soumis à des changements si brusques en ces temps de métaphysiques mal accordées! Bornons-nous à la vivre, ce qui est l'essentiel. Vivons suivant Tordre surnaturel qui est en nous, comme il était jadis dans le Christ, l'homme par exceljtnce, en qui les deux natures communièrent plus visiblement qu^en tout autre. Mettons nos efforts à faire rayonner autour de nous par

iVxemplepius que par des discours, choses d'intellectualité, doue superficielles, qui ne vont pas jusqu'à Tàme, Tordre surnaturel, d'où Tapologétlque vivante. Pas de motifs de crédibilité. Il y a non plus seulement disproportion de la raison humaine et de la raison divine, mais encore adaptation impossible entre notre intellect, ses puissances redoutables de déformation et la vérité qu'on voudrait lui imposer du dehors. La vérité est en nous par une révélation intérieure. Nous n'avons qu'à la chercher et à nous en éblouir.

Mais c'est l'individualisme, et les égarements du multiple dès qu'il est abandonné à lui-même sans la forte parole de l'Un, ont clamé les théologiens dès qu'un peu partout apparaissaient les traités d'immanence, et VAclion de M. Maurice Blondel, et la Lex Orandi du P. Tyrrel et V Expérience religieuse de W. James et tant d'autres. C'est le protestantisme du seizième siècle que vous rénovez, l'appel à cette puissance mystique que nous sommes censés contenir et par laquelle nous pouvons nous passer de l'Église et de ses éclaircissements dogmatiques et de son magistère. Il en sera de votre immanence comme des exaltations individualistes de tous les luthériens, que Bossuet a stigmatisées dans son Histoire des variations. Chacun ayant Christ en lui se jugera seul prêtre et seul Dieu, créateur des valeurs par là même. Nulle expérience religieuse ne peut se décréter supérieure... Ruine complète de l'autorité sur qui repose depuis Bossuet le dogme de l'Eglise.

Pas du tout, ripostent nos modernistes. Nous admettons pour compléter la méthode d'immanence et conserver à la réalité sousjacente du dogme sinon à ses formules intellectualistes le caractère général sans lequel il n'est pas d'Eglise possible, le principe de la permanence divine. La conscience de Jésus contenait un germe, lui-même développement d'un autre germe plus élémentaire encore qui se révèle, dans les Livres Saints. L'expérience vécue par les prophètes a trouvé son complément dans l'expérience vécue par le Christ. Et nous tous qui venons à sa suite ne faisons que reprendre et exalter une fois de plus cette semence unique au monde, en dépit de ses floraisons variables suivant les âges et les milieux.

Mais c'est de Tévolutionnisme, répliquaient alors victorieusement les théologiens, effarés par cette intrusion du mouvement dans le domaine sacré de l'immuable. C'est l'essence de Dieu esclave de la loi de progression et aussi de régression, selon que le milieu dans lequel la conscience s'éveille est plus ou moins approprié. C'est la révélation se dérobant aux intermittences, aux sursauts de la volonté divine, soumise aux conditions de développe-

meotde tout ce qui est huinaîu. Cesl Tlneflable s*adaptant,comine s'il était quelque chose d'organique qui puise sa vie dans les ambiances. Une heure sonnera où Tune de ces expériences individuelles en qui s'ébauche le divin, se croira suffisante pour se proclamer la vie religieuse parfaite. Qu objecter du reste à Tune d'elles si, éblouie de ce qu'elle est, elle prétend dès maintenant avoir réalisé toute la divinité possible, être le terme de cette évolution que tant de générations ont préparées?...

Le Vatican s'est prononcé avec une violence inattendue. C*est plus que la censure, c'est l'anathème qui frappe les modernistes de toute espèce, groupés dans une réprobation synthétique. Depuis ceux qui, sous le couvert de Tency clique Providenîissimus Deus, essayaient de trier dans la Bible et dans la vie du Christ la part de la nature et celle du surnaturel jusqu'aux immanentistes sans nombre qui essayaient de faire fleurir Dieu dans leur humanité — trop humaine, nul n'est épargné. Anathème à la raison qui croit, dans son orgueil, contribuer à la création de la vérité et par suite entache de rationalisme tout ce qu'elle touche, serait-ce l'essence de Dieu, la réduit à n'être plus qu'un symbole,œuvre d'humanité ! Plus encore que le subjeclivisme est maudit Tévolutionnisme qui met Dieu dans le devenir et proclame qu*il n'est' pas encore, même en une conscience arrivée à son plus haut degré de perfection. Dieu, de toute éternité, a dominé le flux des choses. Il est indépendant du développement des consciences. 11 demeure à jamais, dans son isolement magnifique, irréductible aux normes de la pensée humaine qu'il a créée pour qu'elle puisse contenir un peu de son essence, jamais le tout... La raison est donc passive et non active, en dépit du subjcctivisme. Dieu est immuable et non dans le devenir, en dépit de l'évolulionnisme. L'immanentisme est fait de ces deux choses exécrées. 11 est donc emporté à son tour par Tana thème, quoiqu'il ait prétendu sauver le tout de l'immuable dans l'universelle mobilisme, le tout du rationnel dans l'universel individualisme. A la scolastique, à l'étude de saint Thomas d'Aquin, tous ces fauteurs de nouveautés. Et s ils protestent, qu'on leur donne, pour abaisser en eux l'orgueil coupable, les fonctions les plus humiliées de chaque diocèse, recommande l'Encyclique Pascendi. Que les béliers qui sonnaient la cloche, marchaient devant le troupeau, soient perdus dans la foule moutonnière!

III. L'attitude des modernistes ainsi frappés ne se dessine pas encore de façon bien nette. Ils s'inclinent pour la plupart devant l'anathème et digèrent, du mieux qu'ils peuvent, le mot de pestilence dont on a qualifié leurs travaux. C'est du moins ce qui semble

devoir se passer en France. Par contre, le modernisme en Italie relève la tête. Une réponse à Tencyclique vient, dit-on, de paraître et en deux cents pages extrêmement diffuses essaie de repousser Tanathème.

Qu'il y ait quelques dissidences çà et là et des ruptures plus ou moins bruyantes de certaines personnalités, la chose n'a guère d'importance. L'ensemble des catholiques obéit aveuglément au Pape infaillible depuis 1870 en matière de dogme. Le pasteur de Rome peut se flatter d'avoir mis de nouveau sous sa houlette le troupeau qui se débandait. L'affirmation d'immutabilité, qui est la raison d'être de TEgiise, demeure intacte. Mais sera-ce pour bien longtemps ? En dépit de ces proclamations hautaines qui de temps en temps tombent du Vatican, rien au monde n'empêchera le subjectivisme et Tévolutionnisme d'arracher toujours plus d'âmes aux puissances de l'Immuable.

Malgré les foudres du Vatican, la pensée" persistera à se croire créatrice de la vérité scientifique, en la mesure où celle-ci est possible, c'est-à-dire dans le domaine de Texpérience. Tout le prouve, jusqu'à cette « contingence des lois de la nature » qui se révèle à nous de plus en plus. Les formidables immobilités qui pesaient jadis sur les choses et nous donnaient l'illusion d'être la pensée de léternel, semblent se détendre. Une flamme court à travers elles. Elles sont, sous la forme rigide que nous leur imprimons, notre œuvre plus encore que celle des choses. C'est notre rationalité d'humains qui leur donne ce caractère de fixité pris si longtemps pour l'expression de l'absolu. Réduites à elles-mêmes, elles ondulent, tels de longs rythmes, enchevêtrés en tous les ordres, également mal définis.

Malgré les foudres plus terribles encore qui s'annoncent, la pensée persistera à se plaire dans l'évolution, Venlwickelung hégélienne, devenue avec Darwin irrationnelle, livrée à tous les hasards et tous les sursauts de l'ambiance. Rien qui ne soit considéré désormais comme issu d'un germe, imperceptible à l'origine et développé tour à tour, en des milieux disparates, suivant des progressions et des régressions souvent énigmatiques. L'individualité qui se flattaitjadis de posséder une parcelle de divinisme et par suite d'immutabilité, n'est plus qu'un point de croisement, le résultat presque aussitôt dénoué d'une adaptation à des ambiances sans cesse mouvantes. Galilée, écrasé jadis sous l'affirmation de l'Immuable, est vainqueur aujourd'hui. Ce n'est plus la terre seule, c'est tout le cosmos qui se meut à son geste. E pur si muove, La chose a gagné l'universelle phénoménalité.

Or les immanentistes, dans cette exaltation de la mobilité, ren-

daient à la oaiise de rimtouable un double service, en essayant une conciliation désormais impossible.

Tandis que le sub}ectivisme éparpillait les individualités avec Nietzsche par exemple, et les instituait, de par ses propres lois, créatrices de valeurs, ils admettaient le principe de la permanence divine, mettant le corps de Christ épars dans Tespace et maintenant ainsi en dépit de tout TUnité qui importe tant à TEglise. Ce n'est plus l'individualité abandonnée à elle*mônie qui crée les valeurs ^ mais Jésus en nous, plus intérieur que notre intérieuri

D autre part, tandis que Tévolutionnisme tend à supprimer toute direction rationnelle dans la série des progressions et ûeê régressions auxquelles il livre Tindivldualité, ils mettaient en quelque sorte le corps de Christ épars dans le temps, sauvant ici encore, autant qu'il est possible, la rationalité, et par là môme Tordre divin que l'Eglise a pour mission de défendre.

Le Vatican a jugé trop compromettant de pactiser avec l'ennemi ei a IraiLé de pestilence toutes les tentatives de l'immanence sans distinction. Donc les pensées qui répugnent à rintellectualisme, ne veulent voir dans les produits de la ratiooination humaine que doi symboles toujours susûeptibles de variations, qui nient en d'autres termes la communion mystique de l'intellect divin et tmiiiaiu clans le lait de la vérité, sont réduites à passer armes et bagages au subjectivisme le plus outrancier, puisque les moyens termes leur sont interdits. Et de même les pensées gagnées par la dialectique merveilleuse du mouvement, se voient obligées ou Ue faire retour aux immobilités de jadis, au réalisme substanlia-' liste d'un saint Thomas, ou de s'abandonner au devenir sans rationalité. Ici encore la conciliation U'est plus autorisée.

Le Vatican ne se trompe donc pas^ quand il prévoit après la condamnation des formes multiples du modernisme une reorudes^ cenoe de iaihéismei II prépare dès maintenant ses foudres» Peutêtre aura-t-il un jour à regretter de n'avoir pas accepté, lorsqu'il le pouvait encore, le moyen terme qu'offrait la méthode d'immanence après Léchée, à peu près unanimement constaté^ de la méthode de transcendance. Par elle il aurait pu reprendre et rame*ner au bercail quelques-unes de ces brebis qui vont droiti eu dehors des foUdres dont on les menace, à l'individualisme et pis eucore au iQobilisme.

(Octobre 1907.)

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