‹ Le mobilisme moderne [microform]Chapitre 1 sur 15 · GUIDE · texte numérisé non relu

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de l'Eiéate, et bien de ses assertions nous demeurent énigraatiques et se dérobent, probablement pour toujours, à notre compréhension de moJernes.Mais la question subsiste pour nous encore, et c'est vainement que nous voudrions réliminer ou tout au moins la présenter en d'autres termes. Lopposition de l'Un et du Multiple, peut-être un des problèmes les plus artificiels qui ont été soulevés, s'ofïre encore à nous sous la forme que Zenon lui imprima et nous sommes tenus, semble-l-il, de la résoudre dans un sens ou dans l'autre, d'absorber l'Un dans lo Multiple ou le Multiple dans l'Un, alors que nos sens troubles, si dédaignés de l'intellectualisme orgueilleux, héritage de l'archaïque llellade, nous attestent que ces termes contradictoires ne s'opposent pas dans le cosmos et qu'il n'y a nulle nécessité à les anéantir l'un dans l'autre, ni même à les concilier.

Comme au temps de l'Éléate, l'Un et l'Immuable s'érigent donc, réalité unique, devant la pluralité et le mouvement, apparences qu'un souffle éternel emporte et qui ne sont pas, ne pouvant pas être pensés— c'est-à-dire réduits à la logification très particulière dont la substance intellectuelle de notre race s'imprègne dès lors. Socrate est venu par la suite adoucir ce que l'éléatisme avait d'absolu et d'un peu répugnant pour notre âme occidentale, atténuer l'anéantissement de toutes les individuations mouvantes dans l'être immuable et éternel, en proposant cette conciliation de l'Un et du Multiple qui constitue le concept. Mais la dialectique des modernes est demeurée néanmoins, jusqu'à ces derniers temps, conforme à l'argumentation mystérieuse de Zenon d'Élée, toute en faveur de l'Un contre le Multiple et ses variations désordonnées. Le problème se pose donc encore et se résout le plus souvent dans le sens éléatique.

Cependant dès l'antiquité, la réponse victorieuse à cette logique avait été donnée parle cynique qui prouvait le mouvement en marchant et la pluralité de la même manière sans doute, par la brutale opposition de son individualité à celle des autres, Vargumentum baculinum bien connu. Quoi

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qu'en disent les Éléates actuels qui pénètrent le cosmos de leurs logifications monistiques, de plus en plus se développe au contact du réel le sens de l'illogisme, des rythmes confus, incohérents, irréductibles à ces concepts trop rigides, ces absorptions presque panthéistiques de tous dans l'Un dont noiHS avons reçu la succession des Grecs. Cette question nous semble de jour en jour appeler d'autres solutions et peutêtre môme doit-elle disparaître tout à fait ou revêtir une autre forme, plus appropriée aux découvertes scientifiques de l'heure. Avant qu'elle se soit évanouie, étonnement des races futures enfin échappées à la mentalité hellénique, il <;onvient toutefois de la reprendre sous la forme qu'elle présente actuellement et de mettre en opposition sinon l'Un et lé Multiple, du moins les partisans de l'Un, de la logification monistique et immuable de l'univers, et leurs adversaires, défenseurs du Multiple, de la logification pluralitaire et mobile, qui prennent l'offensive après avoir été contenus si longtemps et déchaînent contre les ratiocinations frêles de l'éléatisme les vagues énormes du réel.

11 est curieux d'étudier d'abord l'argumentation de nos Zénons d'Élée modernes, ancrés dans leur dogmatisme, qui ont appelé Dieu, c'est-à-dire l'igné, la chose brillante, la langue de feu (1), l'ensemble de ces immobilités et de ces uniformités farouches auxquelles la pensée grecque s'éleva, au sortir des mythes, à peine affranchie de leurs enchevêtrements de flammes et de ténèbres et parvenue à l'abstrait. Comme jadis aux balbuties de la pensée logique, ils nient, forts de leur persistance à travers les siècles, la pluralité et la mouvance qui frémissent dans l'expérience de chaque heure, et sous le nom &' Apologétiques^ indéfiniment, nous

(1) Sanscrit dtva.

ressassent les audacieuses négations du Multiple qu^illustrèrent les disciples de Parménide...

Le monisme, que la logification éléatique et, par la suite, Socrate ont établi dans le cosmos, a pris en efïet peu à peu une forme concrète. La puissance d^unification, le vou; des premiers philosophes, identifié dès l'abord avec Tigné, le deva des mythologues, toujours vainqueur des énergies démoniaques de la nuit, est devenu par un triomphe d'anthroporaorphisme qui se retrouve à peu près chez toutes les races, un être vivant, ordonnant le cosmos par les décrets de son omnipotente volonté. Avant que les frissons où communient les individuations aient été recueillis et que leur entrelacement mystérieux eût été démêlé par une science, si rudinientaire fût-elle, l'idée d'Unité avait donc été jetée dans le monde et attribuée à un Être semblable à nous, quoique ses proportions nous dépassent plus ou moins, suivant le degré d'af Hnement des esprits aux diverses époques. Au lieu de voir dans cette opposition de l'Un et du Multiple un subterfuge delà pensée analytique,essayant dintroduire quelque ordre dans lillogisme et de ramener l'irréductible à des lois - fallacieuses, la chose importe peu, logiques en tout cas et constituant pour nos cerveaux une norme — on crtit y découvrir le mot de Ténigine cosmique. L'Un, sous le nom de Dieu, absorba le Multiple dont les soubresauts gênaient l'intellect de ces primitifs, penchés sur le réel.

Et le jaillissement de cette idée d'Unité parut si mystérieux qu'on eut recours — au lieu d'avouer son origine trouble dans la lutte mal interprétée de l'igné et du démoniaque — à une révélation, et l'on imagina une montagne métaphysique, le Sinaï, le Golgotha, le Vatican. Elle a changé de nom dans 1 histoire, mais demeure toujours la même. Du haut de cette montagne qui peut être aussi une croix, car toute altitude convient également à la proclamation de ridée, l'Être qui unifie le monde a parlé, révélant aux hommes le secret de son essence. Il est, a-t-il dit, rUnité vivante en qui toute multiplicité s'absorbe, même la

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plus vile. Il est la flamme rayonnante où les ténèbres et les distinctions se résorbent, au commencement ainsi qu'à la fin des temps. Il est la Raison qui ne daigne pas donner des raisons à ses créatures, la Volonté où toutes les individualités s'unissent, qu'elles le veuillent ou non elles-mêmes, pour réaliser le cosmos institué par ses décrets impénétrables. Si l'Idée n'avait pas étincelé au sommet de la montagne, les pensées errantes, allolées parmi tant de choses multiples, n'eussent pu atteindre l'Unité, avoir le plus vague pressentiment de la logification raonistique de Tuuivers.

Au nom de cette révélation qui s'impose — justifiée d'ailleurs par une série de miracles, car la raison humaine, telle que Dieu l'a voulue, a besoin de preuves pour croire — toute tentative de révolte du multiple comme du mouvant a été réprimée, en principe du moins. L'Eglise, qui se définit llmmutabilité, a bien été obligée çà et là de pactiser avec les ennemis, parce qu'ils sont la Vie, hérissée de toutes ses énergies farouches contre la logification qu'elle apporte sur la foi d'une parole surnaturelle. Mais en dépit de ces conciliations, indispensables puisqu'elle voulait vivre, elle a dans le cours des âges créé lentement une théodicée, une justification du Dieu un et immuable, où toutes les incohérences cosmiques trouvent une solution, une apologétique bien plus souple sinon '^lus subtile que celle de Zenon d'Élée, ouverte à plus de mystères que ceux qu'entrevoyait sa dialectique naissante, périmée d'ailleurs pour nos cerveaux de modernes.

Et cette apologétique qui s'éclaire des lueurs du Sinaï et du Golgotha est souveraine pour bien des âmes encore. Dieu a parlé et le miracle qui se poursuit sous nos yeux est la parole éternelle, confirmant l'unité et l'immutabilité de ses décrets, malgré les apparences contraires. Et quoi qu'en disent les adversaires, à cette audacieuse affirmation de l'Un aucune riposte convaincante n'est possible de la part de la multiplicité. Il n'y a qu'à marcher, comme aux temps de Zenon d'Élée. Le Verbe, tombé une première fois du

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Sinaï, continue à se faire entendre et à resplendir de la colline de Rome où la logification monistique, l'Unité, a transporté son siège visible. Et l'apologétique, malgré les flagellations sans nombre de l'expérience, s'érige immuable, réductrice de toutes les incohérences cosmiques, conciliant dans une Raison supérieure et qui peut-être ne dira jamais son essence, ce que nous prenons pour l'illogisme et la déraison.

Un jour viendra peut-être où le divorce sera tellement grand, entre la pensée d'Unité et d'éternité que l'Église proclame à la suite de la Révélation et le réel tout de mouvement et de pluralité, que l'invraisemblance d'une telle explication du cosmos, empruntée à des périodes de mentalité abolie, éclatera à tous les yeux. Le problème, comme je l'écrivais plus haut, sera posé sous une forme qui ne sera plus celle de l'archaïque Hellade. Pour l'instant, les tenants de l'Unité, révélée au Sinaï, auraient bien tort de déplacer la question, car leurs adversaires immédiats, ceux du moins qu'ils reconnaissent pour tels depuis qu'on parle du fameux conflit de la science et de la religion, s'accordent avec eux sur l'essentiel et logifient le monde de même façon. Ils ne se détachent de l'Église que tout au plus pour justifier le mot : Oportet hœreses esse et mieux mettre en lumière son énergie obstinée de résistance. Et elle persiste, à bon droit, semblet-il, à se dire la vérité, puisque ceux qui la combattent n'ont guère fait que reprendre sa construction unitaire du cosmos, dépouiller la symbolique chrétienne de tout ce qui en faisait le mystère et la poésie, la laïciser, suivant le mot connu. Le rationalisme s'est borné à déclarer ouverte la succession des théologiens et à se l'adjuger sans autre forme de procès. Mais cette logification monistique, sans la parole de Dieu qui retentit pour la première fois au Sinaï, n'a pas de base solide. Les catégories que la révélation unifie ont

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Tite fait, dès que la lumière surnaturelle fait défaut, de laisser filtrer entre elles les ombres. Et bientôt se disloquent les concepts de notre raison, abandonnée à elle-même, errante à tous les rvthmes.

Malgré ses hardiesses, toutes de parole, la Science qui le plus souvent affecte des allures d'agnosticisme, est imprégnée à des degrés divers de cette logification monistique du cosmos qu'impose au croyant le premier commandement de l'Église : Un seul Dieu tu adoreras I Mais le centre de convergence, le point lumineux d'où l'unité des lois rayonne dans tout le cosmos, n'est plus le môme. Le catholicisme le met en Dieu, le rationalisme en l'homme. A cette variante près, la construction du monde est identique dans les deux doctrines et la Science, par ses conquêtes incessantes sur le ravstère trouble qui nous environne, travaille à confirmer la parole d'unification dont l'Église a gardé le culte à travers les siècles.

Quoique emplissant l'œuvre de la création de la volonté unifiante de Dieu, l'Eglise n'a jamais, au cours des âges, sacrifié les pensées de dispersion qui s'éveillent çà et là audessus des ondes cosmiques. Elle a condamné tous les essais de panthéisme qui, aux diverses périodes de son développement, ont prétendu se saisir de l'individuation et l'annihiler dans les vagues énormes de la Nature ou de Dieu. Le catholicisme a donc laissé subsister— et c'est là une de ses faiblesses, celle qui a causé le schisme du Nord, le protestantisme, plus redoutable pour elle que celui du Sud, le mahométisme —la raison humaine, lumière trem blolante en chacun de nous, reflet à peine perceptible de la Raison divine.Et Dieu, affirme le dogme, a mis en nous une étincelle de sa propre pensée pour que nous puissions, dans le spectacle d'incohérence qu'il lui a plu de donner à ses

créatures, discerner çà et là les marques de sa logique souveraine, grâce au mot révélé sur le Sinaï. Ainsi notre âme a la possibilité de se tourner vers lui etdel'adorer,tandis que, faite de catégories distinctes, elle se fût en allée, loin du Créateur, dans Tocéau d'illogisme où nous flottons.

C'est cette raison humaine, maintenue envers et contre tous les panthéismes,qui vers le seizième siècle— après des tâtonnements sans nombre, des heures interminables de dépression que suivaient les sursauts rares encore d'exaltation — a pris conscience d'elle-même avec Ramus et quelque temps après avec Descartes. Abusant de l'arme que l'Eglise avait laissée si imprudemment à la créature, le dogme théologique de la véracité des facultés humaines fondée sur la bonté de Dieu, les rationalistes se mirent à célébrer sur tous Us tons la pensée humaine etrevendiquer les droits de Ihomme devant Dieu, puisque le catholicisme n'avait pas su — ou osé — sauvegarder les droits de Dieu devant Ihomme. Ils déclarèrent qu'étant d'essence divine la raison individuelle est constituée, au même titre que celle de Dieu, par une puissance d'unification englobant le cosmos tout entier. A peine de l'une à l'autre une diiïérence de degré, tendant d'ailleurs à s'atténuer, par suite de la réduction de plus en plus grande, opérée par le Science, des énigmes de la Nature. Peu à peu l'intuition, comme en la pensée de Dieu, remplace les ratiocinatioiiG troubles dont nos cérébrations encore puériles étaient obligées de se contenter jusqu'ici. Tout s'éclaire par notre raison qui s'irradie jusqu'aux profondeurs ultimes, si longtemps baignées de ténèbres. Un univers mathématique s'édifie dans notre crâne et s'identifie à celui que le Créateur a pensé et voulu, nécessairement, parce qu'il était le seul conforme aux lois de la Raison supérieure à tout, même à sa volonté. Et l'orgueil du rationalisme aboutit à cette conséquence fatale : l'autothéisme. Il crie à Dieu que si le monde, tiré par lui du néant, n'est pas rigoureusement pareil à celui de la raison humaine, ses mains de démiurge ont erré dans l'œuvre de création, il n'a été, tout Dieu qu'il

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soit, qu'un maladroit gâchant la matière superbe... SI fêtais le bon Dieu, je serais un brave homme, assure le poète, hésitant devant certaines rudesses des lois naturelles. Et tous nos rationalistes ajoutent : Je serais un meilleur architecte que lui. Est-il possible, avec des matériaux si abondants, de bâtir un monde de pensée si trouble, où notre raison — la liaison unique, supérieure à la liberté de Dieu lui-même,

ne se satisfait pas !

Au fond, il n'y a rien de changé, sous le soleil. Ee cosmos s'ordonne, que le point d'aboutissement soit en nous ou hors de nous en Dieu, suivant une logification monistique. Les lois de la pensée uciverselle — et ce sont en même temps les nôtres — plient tout à leur fatalité rigide, et Dieu ou toute autre volonté arbitraire, bonne ou mauvaise, n'y peut introduire un élément de contingence, le clinamen dont parlait Lucrèoe, si petit, si menu, nec plus quam minimum, qu'il ne compte pas... La parole du Sinaï : unité, est écoutée des rationalistes aussi bien que des théologiens. L'encens qui brûle sur les autels a simplement changé de destination. 11 n'y a plus un Christ unique, appelant et fondant dans sa substance la multiplicité des créatures éparses et les ramenant panthéistiquement à Dieu. 11 n'y a plus une Eglise, pour perpétuer, au nom du principe de catholicité, la parole qui retentit du haut de la montagne symbolique. Chacun est Christ désormais et se bâtit sa cathédrale à lui tout seul. L'élément divin que l'orthodoxie maintenait, en dépit de tout, dans la pensée humaine, après l'avoir humiliée de toutes ses forces, a si bien crû et resplendi que les ténèbres et les infirmités disparaissent devant tant d'éblouissement. 11 n'y a, du catholicisme au rationalisme, qu'un changement de point de vue. C'est notre pensée humaine qui depuis Kant, couronnant l'œuvre du catholicisme, épand les harmonies cosmiques autour d'elle. C'est nous qui créons, et l'œuvre dont Dieu était investi jadis est devenue nôtre. Les points d'or, dans la nuit stellaire, sont la trace laissée parnos yeux, partout où ils se sont posés...

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Et tout ce qui sort de nous est immuable, comme auparavant ce qui émanait de Dieu. Aux unifications et aux immutabilités que proclamait la raison théologique prétendent s'opposer celles delà raison laïque, et de part et d'autre, un Si/liabus, avec ses intransigeances, s'érige. Science et Religion s'entre-choquent. Mais les adversaires apparents se hâteraient de faire cause commune, s'ils apercevaient nettement leur ennemi réel, la multiplicité et la mobilité débordantes, prêtes à faire éclater toutes les unités artificieuses que tour à tour la religion et la science ont jetées sur elles.

D'où viennent ces rébellions du multiple, qui ne veut plus s'unifier dans les concepts de la rationalité, après ceux de la catholicité, ces soubresauts du mouvement qui refuse de se soumettre aux rigidités de jadis ? Pourquoi les catégories que maintenait en un faisceau serré Dieu, le théologique aussi bien que le laïque, celui de Bossuet et celui de Kant, — ces deux extrêmes, qui se touchent — semblentelles se dénouer et laisser passer entre elles on ne sait quels courants de mystère ?

Il y a, au mobilisme et au pluralisme actuels, si manifestes dans la tendance qu'ont les sciences à se scinder et constituer comme autant de toiiîs irréductibles, diverses causes. Trois idées, me semble-t-il, ont pris naissance à des moments divers et durant le dix-neuvième siècle ont cheminé, ouvertement ou non, se démêlant peu à peu jusqu'à ce qu'elles se soient entre-choquées à l'heure présente et par là même aient produit dans les cerveaux un bouleversement plus grave que l'embrouillé 89, où la raison laïque se dressa, idole nouvelle, sur les places publiques, aux lieu et place de la Raison théologique dont elle était tout au pluslagrimace. Comme il faut donner des noms à des choses aussi fluides pourtant que les idées, je les appellerai hégélienne, darwinienne, bergsonienne, quoiqu'elles aient précédé les trois

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philosophes disparates Hegel, Darwin, M. Bergson et que leur portée dépasse peut-être de beaucoup ce qu'ils ont prétendu exprimer.

L'idée hégélienne - elle a fait son apparition dans les esprits avant Hegel, mais ce n'est là qu'une étiquette sans importance, à seule fin de dégager le chaos des origines de la pensée moderne — consiste en l'introduction du mobilisme au sein de l'univers, figé dans les essences, ces pensées éternelles de Dieu. A la conception statique du monde, qui est celle du Sy//a6«s théologique et positivisteaussi — car Taine, disciple de Spinoza, croit à l'existence de décrets absolus, si bien laïcisés qu'ils soient, dans le cosmos - s'oppose dès lors une conception dynamique, au grand scandale de nos immobilistes, habitués à dérouler analytiquement le théorème universel, déjà résolu dans la pensée divine et que notre raisonnement éclaire de plus en plus, jusqu'au jour prochain de l'intuition qui nous fera égaux à Dieu. H y a du nouveau, à chaque instant. Des synthèses se nouent, qui n'étaient pas,et presque aussitôt sont dénouées pour d'autres plus complexes. Le mouvement est à l'origine des choses, se développe selon des lois qui ne sont pas encore arrivées à leur formule définitive et peut-être n'y atteindront jamais. Jamais le mot d'Unité qui, suivant les défenseurs de l'immuable, avait retenti aux premiers âges de l'humanité, ne sera prononcé sur la montagne symbolique, parce que la chose elle-même ne peut se réaliser. Le multiple ne parviendra pas à se lier irrévocablement dans l'unification d'un concept, il flottera dans un devenir perpétuel, s'entrelaçant entre des synthèses toujours renouvelées...

n est vrai que l'hégélianisme ainsi entendu ne proscrit nullement la raison, telle qu'on estaccoutumé à la concevoir c'est-à dire comme puissance d'unification embrassant l'univers entier.Et c'est pourquoi la Science s'en est accommodée.

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Le théorème est eu marche, il n'est pas encore résolu, mais il le sera tôt ou tard. Les éléments, quoi qu'il arrive, s ordonneront, si chaotiques qu'ils soient, et la lumière de l'Unilé rayonnera partout dans le cosmos, quand la dialectique vivante qui le constitue aura atteint le point suprêmeauquel elle tend d'un désir angoissé, Dieu.

Mais le mobilisme a néanmoins fait irruption dans la pensée et rien dès lors ne saurait l'en arracher. L'idée darwinienne va d'ailleurs venir à la rescousse et couronner l'œuvre d'ébranlement, ébauchée par l'idée hégélienne, en éliminant du mouvement, de l'évolution cosmique qui remplaçait les immobilités anciennes, toute finalité et même toute direction, en mettant le hasard et sa déraison où était jadis l'unification éblouissante de la Raison.

Ici encore l'idée a surgi bien avant Darwin. Elle est née, semble-t-il, avec le sensualisme de la fin du dix-huitième siècle, bâtissant la pensée avec le tumulte des sensations, la multiplicité incohérente des vagues du cosmos. Il s'est trouvé que les sensualistes frémissants, à la suite de Condillac par exemple, n'ont pas compris les conséquences de leur doctrine et ont institué, à l'instar des cartésiens, un monde d'idées claires jaillies de la raison innée, auquel ils ont prétendu conformer, de gré ou de force, la vie sociale si trouble. xMais en dépit de cette contradiction qui nous a valu les bousculades ceusées révolutionnaires et la substitution, à la raison théologique, de la raison laïque sa copie, l'idée profonde, issue du sensualisme, faisait son chemin, et dès le milieu du dix neuvième siècle, avec Darwin, se révélait, grosse de périls pour l'immobilisme, voire même le mobilisme rationnel. Les formes présentes, les synthèses de l'hégélianisme, mal définies encore mais en mouvement vers le mieux, ne sont que le résultat d"à-coups et de cahots, et nul n'a le droit de leur appliquer une de ces qualifications que la théologie a introduites et que la science perpétue après elle ; bien ou mal, mieux ou pis. Elles sont, dans tous les ordres possibles,-car Spencer, allant au delàde Darwin

étend le principe du mouvement sans finalité à toute chose ici-bas Mais demain elles peuvent ne plus être, parce qu'un sursaut aura secoué les rigidités apparentes de l'heure actuelle et d'autres auront été constituées de leurs débris. Lévolutionva ainsi, par soubresauts. D'inouïes régressions suspendent en toute espèce de choses le progrès, vainement rêvé par nos periectibilistes. Le hasard est roi.

Ici encore les théologiens du Syllabiis ont lancé leurs foudres et les rationalistes ont essayé de s'accommodera lirrésistible puissance du mouvant et du multiple coalises. Ils ont ramené à des lois ces convulsions, et n'osant pas parler des décrets divins, devant le déchaînement si indéniable de l'absurde, ils ont institué à leur usage une réglementation de la Nature, nécessairement immuable ; car c'est pour eux l'héritage qu'ils ne veulent pas renier de la théologie. Une raison faite de déraisons, de luttes toujours indécises, d'ambiances qui pénètrent ou ne pénètrent pas, au gré du hasard, gouvernerait le cosmos uniformément - et c est la l'essentiel. La conscience qui pour Bossuet imprégnait merveilleusement le monde, a llué on ne sait comment. 11 ne reste plus de ce fatalisme profond qu'un déterminisme de surface, un ensemble de lois qui n'est plus une pensée. On l'unitie encore, par habitude théologique, mais tout cela, par mille voies secrètes, a miné dans les âmes la croyance millénaire à l'Un et à l'Immuable.

Une idée nouvelle est venue se joiadre aux deux premières et imprimer une vigueur inattendue à l'attaque dirigée contre la citadelle de VUn. C'est lidée bergsonienne, au'on pourrait appeler aussi kantienne, ou encore scoUenue, si ion voulait remonter plus haut dans le cours des âges jusqu'à la source première. Elle a couvé dans toute la pl.ilosopliie du dix-neuvième siècle pour étinceler soudain en quelques écrivains contemporains. Les théologiens du Syl-

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labiis qui ont dirigé leurs foudres contre l'idée hégélienne et, dans la suite, contre l'idée darwinienne, ne la connaissent pas encore ou tout au moins n'ont pas l'air de s'en émouvoir. Mais il n'en est pas de même des rationalistes, ces théologiens laïques. Ils en ont pressenti le danger et se cabrent devant elle. Ils devinent que le jour où l'idée bergsonienne s'unira à l'idée darwinienne par exemple, c'en sera fait du dogme sacro-saint de l'immutabilité des essences, de rédihce monistique qui se lézarde de toutes parts avant de s'écrouler.

Cette idée que les scientistes redoutent tant et contre laquelle ils dirigent en ce moment leurs efforts désespérés est bien simple en réalité. Nous ignorons le fond des choses, (las cling an slch, a proclamé Kant. Il y a bien une croûte soumise aux catégories de la pensée humaine et par suite susceptible de déterminations numériques ou causales qui constituent la science. Mais au dedans bouillonnent des choses mystérieuses, on pourrait les appeler des njlhmes, faute de mieux, peut-être esclaves don ne sait quelle nécessité, peut-être aussi frémissantes d'une sensibilité merveilleuse, toujours prête à la révolte sous l'appesantissement des logiques. Et au contact de ces flammes, les lois, immuables jadis comme il convenait à des décrets de Dieu, semblent s'amollir et se transforment dans tous les ordres, jusqu'à celui du possible ou des mathématiques, le plus rigide de tous, en des choses qui ondulent, en des approximations, en des symboles, en moins que rien. Si lidée bergsonienne se fond à l'idée darwinienne, les espèces , même los plus solides en apparence, de l'ordre mathématique à l'ordre social, en passant par tous ceux qu'énumère la classification des positivistes, flotteront, soudain dénouées, comme si la flamme formidable débordait et, dans un sursaut d'illogisme, emportait en ses remous les unifications du rationalisme laïque ou théologique...

C'est pourquoi la science a accueilli l'idée hégélienne, puis l'idée darwinienne qu'excommuniait le Vatican, espé-

rant réduire le devenir à des lois d'unification et de rationalité, et l'emmailloter dans ses immutabilités. Mais elle s'érige contre l'idée bergsonienne, contre le soupçon d'une contingence possible dans les lois de la nature, car ce serait pour la raison laïque, succédané de la raison théologique, la fin des fins, si le réel, sondé dans ses entrailles mystérieuses, se dérobait à toute détermination, et prenant l'offensive, déferlait avec ses vagues embrasées, faisait d'une poussée écrouler les logifications fragiles qu'on lui impose, au nom de la parole prononcée jadis sur le Sinaï.

On voit dès lors l'étrange question que notre époque a mission de résoudre. Le dogme de l'Unité et de l'Immutabilité, qui a résisté à peu près victorieusement aux deux preraie'rs assauts, de l'hégélianisme comme du darwinisme, ne risque-t il pas de succomber au troisième? Pourra-t-on de nouveau logifier ces catégories qui se disloquent sous la poussée des flammes, enchaîner par des lois absolues ce mouvement, Protée de notre siècle, qui se rebelle et s'évade à toute tentative, en fluidités irréductibles ?

Je crois que l'ébranlement, dès maintenant donné par les doctrines de la contingence, dans l'édifice séculaire où la rationalité s'était si bien installée, après en avoir chassé la catholicité, sera difficile à arrêter. Lésâmes, sincèrement scientifiques, penchées sur les flammes qu^ viennent à nous des profondeurs, sentent à leur souffle fondre la logification monistique qu'elles tenaient en héritage delà théologie. Une crise se prépare en elles devant la révélation de ces catégories cosmiques qui refusent de s'accorder comme jadis dans l'impérieuse unité.

Les histoires dont on nous a bercés durant tout le dixneuvième siècle, d'âmes soudain déchirées, criant d'angoisse entre la foi des temps anciens qui s'écroule et la raison des temps modernes qui se dresse et s'illumine à la

place, ne sont en réalité qu'une aimable plaisanterie inventée par Joufïroy, et trop souvent renouvelée à la suite par tous ceux qui ont fait claquer, bien à tort, les portes de la théologie pour venir au rationalisme. Que vient-on parler de déchirure, alors qu'il y a conformité la plus complète entre la conception de l'univers suivant les deux Syliabiis? La raison divine s'en va de l'univers, mais la raison humaine s'y substitue et rien n'est changé dans l'ordre des choses, puisque l'une et l'autre sont de même essence. La religion comme la science proclament, du haut de leurs deux collines d'où elles se foudroient par un singulier malentendu, qu'une pensée unique dirige le cosmos et que des lois étreignent, dans leur immuable logification, les soubresauts du multiple.

Le conflit véritable n'est pas, comme je me propose de le démontrer dans la suite de ce travail, entre la science et la religion, également fondées sur le dogme de l'Unité et de l'Immutabilité du cosmos. Il réside dès maintenant entre le monothéisme ou monisme— théologique ou laïque, cette question de détail importe peu — et le polythéisme, auquel la vraie science, celle qui s'affranchit des préjugés rationalistes, semble aboutir à l'heure actuelle. A ceux qui disent cosmos, sur la foi d'une révélation surnaturelle faite jadis à nos ancêtres et trop aveuglément suivie par la science, d'autres répondent acosmie, parce qu ils ont fait appel à une science mieux informée, plus profondément imprégnée de la Nature et de ses rythmes désordonnés. Il serait étrange que cette façon de poser la question aboutît à la réconciliation des deux ennemis farouches, religion et science, unis soupaio au nom de l'Immuable, contre l'adversaire qui se dresse et déjà menace, le mobilisme.

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