‹ Le mobilisme moderne [microform]Chapitre 10 sur 15 · CHAPITRE TI · texte numérisé non relu

CHAPITRE TI

L'IDÉE DARWINIENNE

Le mouvement a mis en branle les concepts et désormais il ne s'arrêtera plus. Le réalisme figé du moyen âge est impossible et nous l'avons vu se plier au devenir, et les concepts devenus, par une étrange persistance de l'esprit substantialiste, synthèses vivantes, lois ou essences concrètes, héros, se dérouler suivant une progression que l'hégélianisme a cru définir. Mais le nominalisme a survécu, particulièrement dans l'Angleterre, si attachée de tout temps à l'illogisme du réel ténébreux et défiante des logifications rationalistes, trop claires, dont nous avons le monopole. Il retrouve des forces merveilleuses, dès que l'Idée de continuité a révélé le fourmillement de l'infini dans la nature, et celle du mouvement brisé les cadres étroits, les unifications prétendues immuables où cet infini s'emprisonnait.

Les concepts, pensées de Dieu, sont déliés, soit hors de nous dans le cosmos, soit en nous, dans notre cerveau qui se flattait d'être un reflet de l'intellect divin. Et dès lors il semble que l'individuation libérée va dire, dans un poème, la joie d'échapper à la servitude de l'Immuable, de bondir dans la vie, de déployer ses énergies prodigieuses en dehors des catégories. Mais ici encore l'Immuable est si solidement ancré dans les âmes par une tradition millénaire qu'il réussit à refréner ce mouvement, à l'asservir une fois de plus dans ses lois rigides^ à l'envelopper dans la fan-

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tasmogorie d'une nature qui garde du passé Ihéologique la nécessité implacable comme T'Avayxrj... L'esprit réaliste du moyen âge, à qui la révélation du mouvement a été faite, a produit l'idée hégélienne, où le devenir et l'immuable se concilient dans la succession des héros panthéistiques, tous indéfinis. Et la Raison, comme aux meilleurs temps de la théologie, guide l'évolution et en détermine a priori les lins. L'esprit nominaliste du moyen Age va créer l'idée darwinienne qui avec llaeckel et nos monistes actuels englobera dans une logique profonde, effarante d'abstraction, d'où la rationalité même est évidée, mais qui n'en demeure pas moins l'Immuable, l'illogisme mis en lumière par la perpétuelle transmutation des espèces.

Comme précédemment la Religion élèvera contre son ennemi, le mouvement, des protestations indignées et la science rationaliste, d'abord surprise par le triomphe de l'incohérence, de la progression et de la régression qui s'entremêlent au jeu du mécanisme universel, se ressaisira et unifiera, dans le concept d'une nature, sans raison mais une — et cela lui suffit — la multiplicité un instant déchaînée...

Un hommeeûtpu dès le dix-huitième siècle, au moment où l'idée de la progression entrait dans les âmesen attendant que celle delà régression vînt s'y mêler, écrire le poème de la contingence et de l'incohérence, contre celui de l'absolu et de l'ordre, le Discours sur Vhistoire universelle de Bossuet, sans parler de la Théodicée de Leibniz. Au cosmos qui déborde de lumière immanente, tressaille tout le long de son développement de volontés merveilleuses et s'achève dans la gloire et la raison, il eût opposé le vrai, celui qui est parcouru, en longs frissons, de ténèbres, traduit dans son évolution la lutte de volontés complexes, peut-être inconciliables, contradictoires, et couronne son histoire par l'éclat de rire delà déraison. 11 avait pour cela la verve qui convient et le mon-

tai dée DARWINIENNE

tra dans Candide, ce cri d'une conscience angoissée en qui la raison de vivre, jusque-là si ferme, s'écroule (1) pour laisser place à la nuit, aux fluctuations de l'inconnu formidable qui nous enveloppe, aux railleries de l'ombre. Mais le frisson dissipé, Voltaire s'est retrouvé, comme ces bons rationalistes dont j'ai raconté tout au long l'histoire depuis qu'ils se sont érigés contre la foi au nom de leur individualité vacillante, le plus parfait théologien qui se puisse rêver. Il a écrit V Essai sur les mœurs au heu du chef-d'œuvre qu'eût été Candide, étendu de l'humanité au cosmos tout entier — presque aux étoiles.

Or on sait ce qui constitue la philosophie de Voltaire, dans ce livre où est exposée sa conception de l'histoire — de l'univers comme des hommes qui s'y agitent. Les faits vont et viennent, incohérents, sujets à tous les à-coups, aux milliers de rencontre des atomes crochus d'Épicure. Et ici nous retrouvons par étincelles la flamme de Candide, mais il faut de l'ordre néanmoins, ne serait-ce que pour contenir la canaille, dont les instincts débridés pourraient devenir dangereux et se déchaîner dans l'absurde, comme ces tremblements de terre où tout s'engloutit à la fois, la vie et la Raison. De là, présidant aux destinées universelles, un être, rémunérateur et vengeur, si rigoureusement nécessaire que Voltaire n'hésite pas à écrire :

Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer I

(1) La voiln, la crise, déchaînée dans cette âme frémissante de poète — Voltaire le fut au moins une fois dans Candide — par la terreur affolée de l'Absurde qui s'est fait jour soudain, à Lisbonne, a emporté tant de chair geignante dans une convulsion d'enfer... Qu'on ne vienne pas nous parler après cela de la crise de JoufTroy, élève à l'École normale, apprenant par des journaux qu'on polémique contre Dieu et ignorant probablement qu'on polémique aussi pour Dieu, de façon plus violente encore. De Maistre dès ce temps déroulait avec une subtilité de diplomate rompu aux affaires les secrets desseins de Dieu dans l'univers et la foi chancelante de Jouffroy eût pu se contenter de CCS raisons, sans faire place au rationalisme, théologie honteuse d'elle-même et qui n'avoue pas.

■^ il

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l'idée darwinienne

Mais il existe, Voltaire n'en a aucun doute. Notre philosophe repousse formellement l'accusation d'athéisme. Il existe mais n'intervient jamais, — car il faut à tout prix éliminer de l'histoire, naturelle et humaine, le surnaturel, l'apparition du miracle. Telles sont les divinités d'Epicure qui vivent aussi dans les espaces interplanétaires et se désintéressent si parfaitement des affaires humaines. Nous voilà donc en présence de deux termes : des faits qui s'enchevêtrent pour le bien et surtout pour le mal et un Dieu qui...

se croise les bras dans un calme profond,

et guette les créatures pour l'au delà de la mort, où il les punira et les récompensera comme il convient.

D'où vient dans le cosmos l'ordre, indéniable au milieu du désordre et que dès ce temps-là les naturalistes, penchés sur le cosmos, commencent à attribuer à un mécanisme sans rationalité, aux lois mystérieuses d'une nature ne gardant plus du Dieu de la théologie que l'unité et l'immutabilité? Voltaire hésite, invente sa théorie des grands hommes qui lui semblent diriger lesévénements, les ordonner autour d'idées générales. Il a le pressentiment des Héros de Carlyle. Mais tout cela est bien piteux, sort d'une bien pauvre raison humaine devant les mirifiques déroulements de Bossuet et de Leibniz, fondés sur la Révélation — et surtout devant l'œuvre qu'il eût pu écrire, si, après Candide, sa sensibilité d'artiste en fût restée au frémissement de l'incohérence et de l'absurde.

Longtemps encore les naturalistes, s'arrachant à Va priori, aux hantises de l'esthétisme non moins que du rationalisme, pénétreront dans les concepts, dans les espèces, y verront, comme les nominalistes l'avaient pressenti dès le moyen âge, le résultat de sensations toujours dissociables unifiées le plus souvent au hasard soit en notre pensée, soit, ce qui est plus grave, dans le cosmos. Ils toucheront du doigt le désordre d'où Voltaire ne pouvait se tirer lui-même, faute

d'un Dieu logificateur, qu'en faisant intervenir on ne sait quels grands hommes, organisateurs des périodes historiques. Et malgré l'incohérence qui éclate, à chaque pas qu'on fait dans le déchiffrement de la Nature, malgré les ténèbres qui assaillent comme aux cavernes des contes orientaux, c'est l'ordre et la lumière de Dieu dont on cherchera les vestiges, c'est l'un et l'immuable qu'à tout prix on retrouvera dans le mouvement, fût-il plus que la variation, la transmutation la plus flagrante, fût-il la métamorphose.

Telliamed (1) que les railleries de Voltaire ont rendu illustre, est un de ces observateurs minutieux du réel dont la vision a été gâtée malheureusement comme tant d'autres à sa suite parle concept de rationalité. On sait qu'il se fâcha à propos de coquilles avec le terrible Voltaire qui était intraitable là-dessus (2). Nulle puissance au monde n'eût réussi à faire entrer dans le cerveau de celui qui fut le maître des voltairiens que les coquillages ou poissons fossiles, trouvés au sommet des montagnes, étaient des débris marias, les vestiges d'une vie archaïque déposés en des couches sédimentaires, après le retrait des eaux d'on ne sait quel déluge. Tout ce qu'on voudra, disait Voltaire, mais pas cela. Admettez que des pèlerins allant à Rome aient laissé tombera terre quelques-unes de leurs coquilles; que des voyageurs, trouvant le poisson de leur déjeuner pourri, l'aient jeté sans le manger et qu'il se soit pétrifié par la suite. Peu importe. Mais les eaux n'ont jamais baigné le sommet des montagnes. Si vous reconnaissez la réalité du déluge, toute la suite du récit de la Genèse en découle, et c'est ce qu'il ne faut pas.

Et Telliamed, en dépit de Voltaire, tint bon et dussent

(1) Benoît de Maillet. 11 a retourné son nom afin de se donner comme philosophe indien. Nul n'était entendu alors de ses contemporains s'il ne se disait Persan, Chinois, Hindou, c'est-à-dire sauvage, ingénu, sortant à peine des mains de la Nature.

(2) V. Dictionnaire encyclopédique, article Coquilles.

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les théologiens — afin de démontrer la valeur scientifique de la Genèse — s'autoriser de ses théories qui rendaient vraisemblable la réalité historique du déluge, le damné naturaliste prétendit que toutes les espèces, à l'origine, ont été marines et que la vie, grouillante d'abord au fond des mers, s'est évadée à l'air libre sous les formes les plus disparates. Un instant est venu où quelques-uns de ces êtres aquatiques ont rampé ou d'un bond se sont élancés hors des eaux pour n'y plus revenir. S'ils avaient été dans le sec absolu, c'eût été pour eux la mort immédiate. Mais tout autour de ces mers qui recouvraient alors la plus grande partie de la terre, l'ambiance était chargée de vapeurs par qui la vie était maintenue, dans des conditions différentes. Et c'étaient alors, affirme Telliamed qui a au plus haut degré le sens du mouvement, des transmutations merveilleuses, des métamorphoses résultant, dirions-nous dans notre jargon naturaliste contemporain, d'adaptations à des milieux divers. Le philosophe indien, au milieu d'aberrations sans nombre, bien excusables à cette époque, a donc vu nettement la possibilité pour la vie de revêtir suivant les milieux, des formes diverses et de se soustraire par là aux immutabilités dont parle la Religion — et la science à sa suite. Si Voltaire eût réfléchi, il eût vu tout ce que Telliamed, par ses transmutations animales et végétales dûment constatées, introduisait dans la science de principes dangereux contre lorthodoxie. Mais il était intraitable sur la question des coquilles et cribla de traits le pauvre philosophe indien qui se tut. Bailleurs, Telliamed n'avait eu que l'intuition du transformisme et son cosmos, à peine libéré de l'immuable, s'imprégnait de nouveau de rationalité.

Un autre écrivain faillit se fâcher avec Voltaire pour les coquilles, mais il était d'autre envergure que Telliamed. Ce fut Bufîon. Et cette fois Voltaire recula, pensant qu'il avait à faire à trop forte partie. Convaincu, à l'origine, de l'immutabilité des espèces comme presque tout son siècle d'ailleurs, aprioristeet leibnizien sur ce point, Bufîon, à force d'obser-

ver de près les êtres vivants que le Jardin du Roi lui offrait et non plus les tahiilœ logicœ — transmises depuis les temps de la scolastique et reproduisant chacune à l'envi le plan divin, le seul et l'unique — se convainquit de l'inexistence de l'espèce, immuable selon la théologie et par suite de la possibilité de ces métamorphoses dont Telliamed avait parlé au grand scandale des deux camps, religieux et rationaliste. De là ses attaques contre les classifications qui constituaient pour Linné l'essentiel de la science naturelle, contre l'idée de méthode, permettant de reconstruire, comme au temps jadis, le plan suivi par le Créateur, et d'une façon générale, contre toute téléologie... 11 se ressaisit d'ailleurs presque aussitôt, et ne crut plus qu'à des variations minimes, susceptibles d'introduire quelques modifications dans l'espèce, mais sans aboutira la transmutation, si inquiétante pour le dogme catholique et pour la rationalité qui en dérive...

Une fois encore le disciple dépasse le maître et tire de l'idée tout ce qu'elle contenait, en dépit des puissances d'occulte qui en avaient retenu le développement dans la pensée initiale. Lamarck débrouille cette notion de transformisme si confuse encore pour Bufîon et que Telliamed avait travestie de si puérile façon... Ce que la science ne pouvait admettre, sous peine de se heurter à chaque instant aux démentis de l'expérience, c'était la transmutation individuelle telle que l'imaginait le bon philosophe indien. Un être, mollusque ou poisson, sort de l'eau, rampe et devient personnellement, dans un temps plus ou moins long, après des séries de changements qui rappellent les métamorphoses des insectes, ophidien ou oiseau. Le poisson volant joue un très grand rôle dans l'imagination de Telliamed. 11 est l'intermédiaire type de l'être qui change de milieu et par suite transforme ses nageoires en ailes — en quelques heures.

Ce que Lamarck introduit dans le transformisme, c'est le temps, d'où la possibilité pour une espèce de se métamor-

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phoser et non plus seulement de varier, comme le croyait Bufîon,et cela, par uue série de transformations insensibles selon le principe de la continuité si bien établi dès lors dans les esprits. L'auteur de la Philosophie zoologique a trop bien observé l'animalité inférieure, celle où l'organisation est la moins complexe pour douter de la réalité du transformisme. 11 n'a pas la naïveté de s'en prendre comme Telliamed, aux espèces supérieures empêtrées d'organes et de fonctions qui en font des touts énigmatiques... Nous avons vu précédemment ce qu'en pensait le cartésianisme : il les supprimait pour ne pas avoir à les expliquer. Ce n'était là que de la matière, et l'idéalisme les faisait disparaître en même temps que l'inorganique... Lamarck éludie, dans ces organisations rudimentaires, aux limites de l'animalité et de la végétante, le fait de la variation que lui a signalé son maître Buffon, et les résultats l'effarent. Il voit comme au temps des métamorphoses ressuscitées par Ovide, avant que les catégories aient saisi toutes lesindividuations dans leurs mailles et leur aient imposé des formes rigides, des espèces se muer, dans les profondeurs, les unes dans les autres.

iMais il faut du temps, beaucoup de temps, raille fois plus de temps que Telliamed le supposait — même pour les essences inférieures. Que sera-ce donc pour les essences supérieures, mille fois plus compliquées encore? Ce n'est pas une individualité qui peut arriver à produire cette merveilleuse transmutation d'une espèce en une autre, mais des milliers peut-être qui se transmettent, en même temps que le flambeau delà vie dont parle le poète, vitaï lampada tradiinl.les modifications insensibles qu'elles ontsu acquérir au cours de chaque existence. Il y a donc une puissance mystérieuse qui s'ajoute à la génération, c'est-à-dire à la transmission pure et simple du type spécifique, et à force de transformations infinitésimales — nous sommes ici en plein leibnizianisme, dans le domaine de la continuité, mouvant seulement — aboutit à la transformation totale. C'est l'hérédité dont nul jusqu'ici n'a parlé et qui va devenir

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la loi du monde, ou du moins une des plus redoutables de celles qui le régissent, nous ne savons trop comment ni pourquoi, car la nature, qu'on substitue en ce moment à Dieu, ne révèle à personne ses secrets.

Lamarck en effet n'a garde d'abandonner au hasard les transmutations qu'il a le premier mises en lumière de façon sérieuse. Sa hardiesse ébranle tout l'édifice théologique. Car si les espèces de l'animalité varient dans le temps, celles delà végétante suivront le mouvement et celles de l'inorganique, ces lois tant physiques que mathématiques, d'apparence plus rigide encore, se laisseront gagner avant qu'il soit peu, et le pur. si muove retentira dans tous les ordres. Mais elle a des limites. C'est du dedans et non du dehors que procède la métamorphose, ce qui tend à lui rendre quelque chose de la logique immanente dont la théologie nous a imprégnés. Les conditions d'existence qui, pour le naïf Telliamed, suffisaient à expliquer, par leur changement, les variations des formes, ne sont plus pour Lamarck qu'un élément secondaire du transformisme. Elles font simplement naître des besoins nouveaux qui déterminent, dans l'individu appelé à évoluer, le désir d'y satisfaire. Des habitudes se contractent ainsi, par le fait de la répétition de ce désir qui résulte du besoin, et l'activité, entraînée dans un sens donné, crée peu à peu l'organe, eu vertu du principe que Flourens formulera bien plus tard.

Mais ce n'est là qu'une façon de rétablir la téléologie, que le principe du transformisme semblait exclure à jamais, comme l'avait pressenti Buffon. Tout l'occulte du rationalisme comme celui de la théologie d'ailleurs, peut être réintégré par cette voie dans le transformisme. Et c'est pourquoi de nos jours encore, tous les cause-finaliers, y compris les pessimistes qui à la suite de Schopenhauer ont interprété dans le sens du mal au lieu du bien les intentions de la Nature — sans rien changera la marche générale des choses — exaltent Lamarck aux dépens de Darwin et le défendent à qui mieux mieux contre Taccusation, jetée par l'illustre na-

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turaliste anglais d avoir emprunté l'essentiel de la Philosophie zoologique, aux livres de sou grand-père Erasme Darwin (1).

Mais Lam^rck n'admet que l'occulte des volontés individuelles. Le transformisme s'explique selon lui par des besoins qui naissent, distincts dans les milieux divers où l'animal peut être placé, et des habitudes, c'est à-dire des adaptations, en langage moderne, nécessairement variées- A-t-il besoin de tentacules, elles poussent. N'a-t-il plus besoin d'yeux dans Tambiance ténébreuse où il se résout à passer sa vie, ils s'atrophient. La téléologie de Lamarck est donc fragmentairt\ sans but final, et les nominalistes, en dépit de tout ce qu'il a gardé de la rationalité leibnizienne, peuvent le reconnaître pour un des leurs.

La chose est plus discutable pour Geoffroy Saint-Hilaire qui établit la transition entre Lamarck et Darwin. Le réalisme le réclame, quoi qu'il fasse et comme son adversaire Cuvier le lui a fort justement reproché... Il s'etïare de la descente hardie de Lamarck parmi les animalités inférieures où des hiatus sans nombre séparent les individualités, où les concepts semblent s'instituer au hasard des milieux et des besoins variables qu'ils nécessitent. Il part des animalités supérieures où les formes paraissent immuables, sauf les variabilités au sein de l'espèce qu'aucun naturaliste n'a pu nier. Et l'Unité théologique qu'il garde au fond du cœur se traduit pour lui par la doctrine de l'unité du plan de composition. A l'occulte des volontés individuelles de Lamarck par qui la téléologie s'éparpille et risque de se perdre, Geoffroy Saint-Hilaire substitue l'occulte de la vo lonté unique, celle de la pensée créatrice. Et par là même est niée la puiss «nce que Lamarck accorde à l'individuation de se créer par une volonté toute-puissante digne de Dieu

(1) V. en particulier le curieux petit livre d'Edouard de Hartmann, le Darwinisme, ce qu'il y a de vrai et de faux dans cette doctrine, trad. Guéroult. F. Alcan, Paris.

un organe, fût-il infinitésimal, que l'hérédité conserve et développe. Le multiple rentre dans limmuable d'où le nominalisme naturaliste, si timide encore, essayait de le faire sortir... L'organisme est passif, entre deux éléments actifs qui se combattent et produisent ainsi le fait du transformisme, bien difficile à nier depuis Lamarck. D'une part la volonté de Dieu, qui a fixé pour l'animalité entière, comme pour la végétante d'ailleurs, un plan merveilleux et les sucoesseurs de Geoffroy Saint-Hilaire, l'école de Richard Owen en particulier, diront un type organique absolu. D'autre part les milieux qui modifient de mille et mille façons, comme autant de mains mystérieuses, l'Un tel qu'il est sorti de la création et le transforment en multiple indéfini tel que nous le voyons tous les jours.

Retrouver dans le polymorphisme actuel le type primordial de l'animalité, telle est l'œuvre à laquelle s'attache dès lors Geoffroy Saint-Hilaire. Et l'on sait par quels prodiges de contorsions et de conversions il en vient à retrouver dans les formes les plus disparates — car du supérieur sa pensée de plus en plus unifiante est descendue à l'inférieur — l'Un et l'Immuable. Sa dispute avec Cuvier éclata à propos de deux disciples aventureux, Laurencel et Meyranx qui, en supposant un vertébré ployé en deux à la hauteur de l'om. bilic,de manière que la face ventrale demeurât extérieure et que les deux moitiés du dos, arrivées au contact, se soudassent entre elles, y voyaient... un céphalopode. Cuvier éclata de colère. Il ne croyait pas à cette unité de plan dont Geoffroy Saint-Hilaire était illuminé. Il répartissait l'animalité en quatre ordres au moins, irréductibles l'un à l'autre en vertu des dispositions — que tous les retournements du monde ne peuvent faire coïncider — du système nerveux, essentiel dans l'Univers, tous les autres, suivant sa formule, n'étant là que pour l'entretenir et le servir.

A ce transformisme, à la continuité leibnizienne de Geoffroy Saint-Hilaire, Cuvier opposait l'immutabilisme qu il tenait de sa foi de croyant, de voyant, la discontinuité que «a

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science incontestable lui révélait comme le mot de l'énigme universelle. Et son imagination s^exaltait devant les débris d'un passé millénaire que les profondeurs de la terre commençaient à rendre. Il affirmait lidentilé de ce qui est et de ce qui fut.k travers le temps de plus en plus démesuré qu'exige la géologie moderne et auprès duquel les six mille ans de la Genèse ne sont qu'un instant imperceptible. D'un os insignifiant pour tant d'autres, il reconstituait par déduction ces créatures monstrueuses, alourdies d'organes, qui ne correspondent plus aux nôtres plus déliées, semble-t-il, simplifiées par l'usage. Et plutôt que d'admettre les progressions et les régressions du transformisme, il rêvait de cataclysmes cosmiques où les espèces se sont englouties, d'où quelques-unes se sont miraculeusement évadées et multipliées, se mêlant à d'autres que les mains du Créateur, toujoursactives,ODtfait naître soudainpour repeupler lemonde.

Geoffroy Saint-Hilaire survécut à Guvier, mais un doute semble lui être venu sur son œuvre à la dernière heure. En appuyant sur la fixité des espèces, en faisant de ce principe un dogme intangible sans lequel tout le réalisme aussi bien celui de la discontinuité que celui de la continuité leibnizienne s'écroule, Guvier avait montré à son adversaire le danger que sa doctrine faisait courir à l'orthodoxie et le triomphe prochain du nominalisme. Geoffroy Saint-Hilaire en effet croit à l'unité du plan de composition, et tous ses disciples après lui, Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, son fils, comme Richard Owen et tant d'autres, chercheront derrière l'apparente multiplicité l'unité du type organique —jusqu'à ce qu'ils reviennent avec Agassiz à la multiplicité pure et simple et proclament l'impossibilité pour la pensée humaine de s'élever jusqu'au plan divin. Mais en même temps il fait de l'apparition du multiple au sein de l'Un, où Lamarck plus hardi que lui sur certains points et beaucoup moins sur d'autres, voyait encore le résultat d'une volonté intérieure — le produit de quelque chose d'extérieur qui échappe à la rationalité .

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Geoffroy Saint-Hilaire va plus loin encore dans Taudace, et Lamarr>.k là-dessus est plus pondéré. Il se passe du temps indéfini qu'exigeait son prédécesseur pour les transformations les plus insensibles. L'hérédité qui transmettait mystérieusement sans en rien perdre, en y ajoutant, plutôt, des modifications individuelles, le fait sourire. Il accepte la possibilité, sous l'influence des milieux, d'une métamorphose brusque de la forme dans la période embryonnaire sinon adulte, ce qui est presque du Telliamed. Tout compte fait, Geoffroy Saint-Hilaire maintient dans l'animalité et par suite dans le cosmos — car les deux problèmes se confondent, se ramènent en réalité à celui des concepts, et les solutions de l'un sont immédiatement applicables à l'autre — la fantasmagorie de l'Un, telle que la théologie la plus rigoureuse s'en contenterait. Mais en face sont les Forces, impersonnelles, anonymes, indifférentes au bien corame'au mal, à la rationalité, peut-être même en leur essence profonde irrationnelles, absurdes, démoniaques, comme l'a cru tout le moyen-âge. C'est d'elles que sortent pour les nominalistes les concepts de notre pensée et peut-être aussi ceux du cosmos, faits d'illogisme, mo/s,sow//7es6/e la voix que le réel dissipe sans cesse. Et c'est à ces Forces que Geoffroy Saint-Hilaire abandonne l'organisme tel qu'il est sorti de la pensée et des mains démiurgiques de Dieu. C'est à leur puissance de transformisme qu'il livre le chef-d'œuvre de la création, l'idée merveilleuse d'Unité dont elles vont faire le multiple — l'incohérent à leur image.

Darwin peut apparaître désormais. Le prototype que Richard Owen à peu près en même temps cherche dans l'on ne sait quel squelette supérieur, la chose solide entre toutes, lui le met dans un globule de sarcode ou de cambium, tout ce qu'il y a de plus mou et de plus malléable. Voilà ce qui lui suffit pour la part du surnaturel qu'il croit nécessaire dans l'explication de la vie, car il recule devant les générations spontanées de Lamarck, renouvelées sans cesse sous nos yeux d'après ce dernier. Et Darwin n'accepte des mains

CHIDE.

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du démiurge que la cellule primitive. Tout le reste va être le produitdesForcesmécaniques,déchaînée8parGeofïroySaiat-

Hilaire, le triomphe de Tabsurde que soupçonnaient déjà les nominalistes du moyen-âge.

En cela seul réside ce que j'ai nommé l'idée darv^rinienne, par opposition à l'idée hégélienne. Le mouvement ici n'est plus dirigé par la finalité, c'est-à-dire une rationalité aveugle. Il est abandonné à lui-même, à l'irrationnel des forces cosmiques et celles-ci en font tour à tour selon leurs volontés profondes qui sont pour nous et pour elles aussi probablement illogisme, de la progression, ou de la régression au hasard. Tous ont reculé jusqu'à présent devant ridée qui hantait les esprits depuis que le devenir a été révélé comme le fait essentiel du cosmos, devant la tentation de le dépouiller de toute spiritualité, d'épurer l'histoire naturelle d'abord et celle de l'humanité ensuite, de toute conception téléologique. Mais le réel trop criant Ta emporté contre les logifications, déchet de la théologie, qu'on prétendait lui imposer. 11 se joue de toutes les lois, va et vient, étincelle et s'évanouit pour renaître de nouveau, au-dessus d'on ne sait quelles fluctuations qui ne peuvent être définies, raison ou folie. Nature, dit-on, ce qui est exclusif de toute qualification...

Je n'insisterai guère sur le darwinisme. Le moyen mécanique que l'illustre naturaliste imagine pour expliquer le transformisme — en même temps que Russel Wallace à qui il a rendu pleinement justice (1), est la sélection dite naturelle, pour la distinguer de la sélection artificielle, procédé

(1) Wallace se trouvait dans l'archipel Indien quand il adressa à Darwin lui-même un mémoire où se trouvait nettement exposée la doctrine de la sélection naturelle, expliquant la variation des êtres organisés. Darwin, pour ne pas perdre le bénéfice de la simultanéité sinon de la priorité d'idées, fit paraître en même temps le mémo.i^ de Wallace et des extraits de son propre travail qui allait devenir 1 année suivante VOrigine des espèces, dans le 3' vol. des Mém. de la Soc. Unnéenne de Londres, 1853. L'accord des deux savants fut parfait jusquà ce que la question de l'homme les eut brouillés,

bien connu des éleveurs. On sait comment l'homme appelle, du fond de la vie, les formes qu'il lui plaît, et combien son imagination se donne libre jeu à manier cette matière plastique entre toutes, l'animalité, aussi bien que la végétalité. Il y a dans le plus placide jardinier, par exemple, quelque chose de l'âme des comprachicos dont Hugo nous a révélé l'existence au seizième siècle (1) et qui achetaient des enfants pour en torturer les formes et faire éclater le rire. Triomphe du grotesque obtenu avec de la vie geignante. Impossible n'est pas du langage de Véleveur en général. II a fait la rose bleue. II peut faire plus, dès qu'il le voudra.

La nature dont les intentions, par contre, se dérobent complètement à nous — peut-être comme les comprachicos at-elle dans sa pensée obscure le dessein de faire rire on ne sait quel être, placé hors de nous de toutes les façons — s'empare donc de ce que lui donne Dieu (2) et qui se multiplie, ainsi qu'on sait, par épigénèse, de façon inquiétante. Si elle n'y prenait garde, la vie, étant donnée sa mystérieuse puissance d'assimilation qui se traduit presque aussitôt par l'accroissement et la génération, à l'origine bipartition pure et simple, aurait tôt fait d'obstruer le cosmos. Les eaux non moins que les airs regorgeraient d'êtres aspirant tous à l'oxygène, la première des nourritures, sans parler des autres, et ce serait en peu de temps la mort de la planète. Malthus, dans l'ordre économique, avait établi longtemps avant Darwin le même fait, indiscutable d'ailleurs, d'où la nécessité reconnue par tous de pratiquer là-dedans des coupes sombres.

Qui les fera ? qui discernera dans ce pullulement de la vie uniforme ce qui doit être satisfait et vivre, ce qui ne doit pas l'être, et succomber ? Dieu, qui suivant la théologie distingue les élus et les réprouvés. Mais Malthus et Darwin après lui secouent la tête. Le surnaturel est peut-être à l'origine de la vie, la question dépasse les procédés de la science

(!) L'homme qui rit.

(2) Mme Clémence Royer supprime Dieu, mais Darwin lacceple encore. Ln chose lui paraît si indilTéreute d'ailleurs ]

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actuelle. Mais il n'est pas dans son développement que riiistoire naturelle nous permet de suivre. C'est la nature ellemême qui fera le triage, en instituant dans l'Unité qui est devenue multiplicité incohérente sans bornes, une spécirication, mouvante d ailleurs, car il n'y a rien d'absolu dans le jeu des Forces que les Grecs unifièrent les premiers sous ce nom si vague : 4>u(tiç.

La spécification est née, grâce à qui le pullulement va subir un temps d'arrêt. Le besoin de manger qui presse tous les êtres, de* s'assimiler le plus de substance possible, les fait se tuer les uns les autres. Il y a dans les ensembles tant de la végétalité que de l'animalité, entrecroisées le plus souvent, des luttes d'inouï acharnement, des déchirements intimes que nous devinons à peine sous les apaisements de la surface. Une prairie est le plus épouvantable champ de bataille qui se puisse rêver, et ne le cède guère qu'à la forêt où les combats deviennent énormes, où les fauves de toute taille vont et viennent et dépècent les faiblesses et finissent par s'entre-dévorer eux-mêmes. Ainsi l'oxygène est réservé à ceux qui survivent. S'il yen avait davantage, si l'inorganique offrait plus de ressources à ces organismes qui sans répit s'assimilent toutes les nourritures terrestres, la lutte serait moins Apre peut-être. Mais le faitest là, brutal. Malthus et Darwin, irréfutablement, nous le montrent du doigt. Il n'y a pas de quoi manger pour tous.

Et mécaniquement la Nature distingue dans le fouillis de la végétalité comme de l'animalité, ce qui mangera et ce qui sera mangé. Toute spécification faite sous l'action de ce milieu physique dont Lamarck et surtout Geoffroy Saint-Hilaire ont montré l'importance énorme, peut être avantageuse à l'être qui en est l'objet. Telles par exemple la grandeur ou la petitesse. En règle générale, le plus grand mange le plus petit et le mouvement devrait aller toujours dans le sens de la progression, de la grandeur en ce cas particulier. Mais il n'en est pas ainsi. Il est des êtres que leur petitesse a sauvés et qui ont survécu, où déplus grands, plus visibles par

contre, ont succombé. On connaît le drame qui s'est passé dans le monde des rongeurs et qui nous a valu le maintien jusqu'à nos jours de la souris, la seule espèce de son genre qu'aient connue les anciens. Les croisés apportent de l'Orient le rat noir qui fait des ravages effroyables, mais ne peut atteindre la souris dont la prestesse s'évanouit dans les trous minuscules. Vers le milieu du dix-huitième siècle vient le surmulot, qui attaque l'envahisseur précédent, de même taille que lui à peu près, le dévore et l'extermine, mais ne peut rien contre la souris qui a le bon esprit de demeurer petite et se dissimule comme jadis dans ses retraites où la dent de ses ennemis ne saurait l'atteindre...

Et c'est ainsi que de l'excès de désordre est sorti suivant Darwin l'ordre présent, si fort admiré des poètes, et aussi des théologiens comme des rationalistes. Une cause exclusivement mécanique, le besoin de s'assimiler de la nourriture et de proliférera produit ces spécifications si variables dans le cours des âges, la nature plastique delà vie prenant indifféremment toutes les formes, au gré des milieux où elle se développe. Et c'est ainsi que le meilleur a été sélectionné, sans qu'il soit besoin de faire appel à la téléologie, par une application rigoureuse des lois, absurdes tant qu'on voudra, mais fatales, de la Nature. Le meilleur n'implique pas nécessairement progression. La régression, l'atrophie out été, non moins que l'hypertrophie d'un organe, utiles plus d'une fois dans la concurrence vitale, sans parler de la lutte incessante contre l'inorganique. Le hasard qui résulte de la coïncidence ou rencontre des séries a d'ailleurs joué le plus grand rôle dans le processus d'où sont sortis les concepts vitaux actuels, les types qui ont survécu et luttent encore en attendant de disparaître à leur tour — à moins qu'ils n'éliminent les autres par une adaptation de plus en plus parfaite au milieu.

LE MOUVEMENT

l'idée darwinienne

Plus encore que pour l'idée hégélienne, la Religion s'est montrée rebelle à l'idée darwinienne (1) et la chose est com préhensible, le mouvement auquel tout phénomène cosmique se réduit, ne contient plus d'élément rationnel où l'on puisse reconnaître quelque chose de Dieu et de ses finalités merveilleuses. 11 est le résultat d'à coups et de rencontres, et les concepts, les unifications quela pensée, sous peine de ne plus s'exercer, est contrainte d'instituer dans cet univers mouvant, se dénouent dès qu'on approche du réel. Plus rien de ce réalisme de jadis, de cette logification rigide qui était la Raison de Dieu avant d'être l'ossature du cosmos et que la raison humaine s'efîorçait de discerner çà et là, comme autant de réminiscences du ciel, à propos de sensations

troubles...

La science cependant s'est accommodée du darwinisme, comme elle avait su le faire de l'hégélianisme. Peu lui importe après tout que le mouvement soit dirigé par une finalité immanente vers des buts que nous ignorons, vraisemblablement à jamais, d'autant plus que, par définition, ils ne peuvent se matérialiser. Elle a donc sacrifié volontiers la rationalité que le scientisme de Taine et de Renan, inspiré

(1) J'ai déjà cité plus haut Touvrage du docteur Constantin James édité par la Société de Saint-Augustin et répandu à profusion chez les curés de campagne et autres âmes pieuses, sans doute pour les arracher à la tentation d autres lectures : Moïse et Darwin, Vhommede la Genèse comparé à V Homme-Singe. Notre docteur ne doute pas un seul instant de la fixité des espèces non plus que de l'immutabilité de len^erable cosmique du moment qu'elles sont affirmées dans une liene de l'archaïque Pentateuque. Le bestiaire que le génie de Cuvier commence à ressusciter, a beau surgir des nuits cosmogoniques et dire la pauvreté des six mille ans requis par Moïse pour contenir révolution de la vie sur cette terre. Constant iu James n'en démord oas et aiïronte les monstres grouillants qui, au nom de Darwin, viennent innombrables, témoigner contre le pseudo-Moïse. Tout est un immuable et les cieux racontent la gloire de Dieu et aussi les entrailles de la terre comme la fantastique animalité qui en sort.

de Hegel, maintenait au cours des choses, dans le déroulement qui constitue lentement l'univers. Le mouvement sera donc inexplicable, enchevêtré de progressions et de régressions qui lui ôtent toute direction générale, toute finalité.

Mais la logique, ainsi éliminée, semble-t-il, revient presque aussitôt quoi qu'oû en dise. La science, non plus que la théologie ne peut s'empêcher d'unifier le multiple qui lui est soumis et de le soustraire à ce qui est son ennemi aussi bien que celui de l'orthodoxie — la liberté, la contingence. Il en résulte que ces transformations d'une cellule initiale où Darwin voyait le triomphe des énergies mécaniques et de l'absurde, sont ramenées à une logification impitoyable qui est la loi suprême du cosmos, l'Un et l'Immuable... Demande-t-on la raison de l'Ordre mystérieux, né comme les darwiniens l'ont si bien démontré, du fouillis le plus complet, du désordre lui-même — la Science refuse de répondre. C'est l'Inconnaissable, nous dit-on, c'est le secret de Dieu sinon de la Nature...

La multiplicité et l'illogisme, une heure triomphante avec Darwin, se réduisent chez son successeur Haeckel, par exemple (1), à une logique d'autant plus formidable qu'elle ne donne pas ses raisons comme celle de Hegel, sort des entrailles de l'absurde et gouverne uniquement — parce qu'elle est. Darwin se défendait de toute métaphysique. Use contentait de montrer dans la réalité les concepts vitaux qui se nouent par une série de hasards heureux, sans pouvoir d'ailleurs, comme disait, paraît-il, Secrétan en ses jours de gaieté, boucler entièrement, c'est-à-dire s'imprégner de cet infini qu'admettait le réalisme de jadis et qui en fait des absolus. Haeckel se saisit de l'idée darwinienne et des faits indéniables dont elle s'accompagne à profusion. Il l'applique à tous les concepts possibles, de l'inorganique le plus rudimentaire à la spiritualité la plus élevée, celle où

(1) Histoire de la création des êtres organisés.

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LE MOUVEMENT

L IDEE DARWINIENNE

Charles Bonnet se perdait, aux approches de Dieu. Et le fait de la formation du concept vague qui se noue et se dénoue presque aussitôt, sans jamais boucler, est érigé en loi, mille fois plus rigoureuse que le Dieu des Juifs à qui du moins la prière peut monter, afin d'assouplir les concepts rigides, institués par ses décrets.

La mollesse de Tétre est métamorphosée en loi dure. Le transformisme perpétuel de la matière vivante est étendu à tous les ordres possibles, même à la dead matier, la matière morte, comme disent les Anglais, plus bas encore à la mathématique, simples possibilités. Où peut s'arrêter un principe une fois posé? L'histoire du monde se ramène à l'apparition d'une série d'espèces, appelées à se substituer les unes aux autres suivant la loi unique de l'intégration, presque immédiatement suivie de la désintégration, aucune espèce ne parvenant à boucler, c'est-à-dire à persister, ne fût-ce qu'un instant imperceptible, dans l'un et l'immuable de la vieille théologie. L'Unité, l'Immutabilité ne sont plus dans la forme, expression toujours transitoire de l'évolution mécanique de la matière. Elles sont dans le fond, dans la Force en qui consiste le mouvement, en qui se résolvent toutes les autres forces — et dont la somme est constante.

Ainsi le nominalisme, par l'excès même de la victoire, abdique entre les mains du monisme, forme présente du réalisme, le plus rigoureux qu'on ait vu jamais. Les concepts dont l'histoire du monde est faite demeurent bien mous, c'est indéniable, et Haeckel lui-même, si hanté de loi dure qu'il soit, ne saurait le méconnaître. Mais la Force qui se transforme tour à tour en chacun de ces concepts est immuable, et le mécanisme de ses métamorphoses est réglé à perpétuité de la même manière. Le déroulement analytique de la Substance de Spinoza n'est pas plus rigide que le déroulement synthétique de la matière de Haeckel. Les formes les plus absurdes selon la raison que nous nous sommes formée peu à peu, sont nécessitées par une logique profonde etuntelligibles au regard de cette Raison — qui

peut aussi bien s'appeler Déraison, étant conçue en dehors de toute finalité consciente.

Il en est que le matérialisme par trop brutal de Haeckel

pourrait effaroucher. On sait que Haeckel lui-même ne veut

pas du mot, à cause du matérialisme des mœurs qui semble

!<^ en découler, et préfère avec ses disciples actuels le nom de

monisme (1)...

De quelque nom qu'on appelle la doctrine présente, étant donnée la profondeur à laquelle est entrée dans tous les esprits la thèse idéaliste depuis Kant, des difficultés se dressent, très grandes. Comment concevoir avant la pensée des formes qui ne seraient pas réductibles à de l'intelligibilité? Comment, à un moment donné de l'évolution, admettre que par un de ces miracles dont Locke lui-même hésitait à affirmer la possibilité, la matière se soit mise à penser, qu'une llamme inconnue jusqu'alors, ait couru sur l'Océan mystérieux où le mouvement s'intégrait et se désintégrait sans fin — et que dès lors les concepts enfin unifiés tant bien que mal par un intellect aient pu s'ordonner dans le temps et dans l'espace, et selon les catégories du nombre, de la causalité, voire même de la finalité, etc. ?

Qu'à cela ne tienne. Spencer va résoudre la difficultéidéaliste que le monisme brutal des successeurs de Darwin ne prévoyait pas. Le monisme mieux averti de nosjours s'autorise surtout de l'œuvre formidable issue des Premiers Principes, et par qui le fatalisme d'intégration et de désintégration a été élargi du monde vivant à tout le possible — on ne saurait décemment aller plus loin sur ce point que Spencer.

(1) V. par exemple dans la Revue philosophique, juillet 1906 : « les Arguments contre le monisme » de M. Félix Le Dantec. Il n'est pas de bon ton d'être matérialiste, moniste ou unitéiste est bien mieux dit. De même au lieu de spiritualiste, il est mieux porté de se dire dualiste.

LE MOUVEMENT

if

L'auteur des Premiers Principes fait bien de l'intelligence comme toute l'école monistique ou matérialiste, une chose postérieure à l'être. Il explique son apparition par l'adaptation d'organes percepteurs, résultat d une certaine combinaison de la matière à ce qui est extérieurement donné, à 1 indéfini du cosmos. Mais si cette intelligence qui est la nôtre et dont l'associationisrae d'un Mill ou d'un Bain prétend déterminer la genèse, ne se révèle qu'à un moment donné de l'évolution, il n'en est pas de même de l'Intelligence qu'on pourrait appeler cosmique et pour les concepts, inorganiques ou vitaux, les lois, qui se sont noués — sans jamais boucler bien entendu, c'est le principe de l'école — avant qu'il y eût des organes pour les percevoir.

Au-dessus de l'évolution et de son mécanisme rigoureux qui enveloppe l'infinité des mondes possibles, plane le Grand Inconnu dont tout Anglais a gardé le frisson — mieux encore qu'il n'a gardé la croyance idéaliste. Et Spencer qui n'entend nullement réduire l'essence de l'esprit à celle de la matière, comme le fait si délibérément Haeckel, admet donc l'Intelligence avant qu'elle s'illumine dans les intellects, formés de toute évidence si tard. En regard de la matière il y a quelque chose qui est la puissance de représentation, en qui et par qui se nouent les concepts, s'opèrent des iutégrations toujours imparfaites sitôt suivies de désintégration, de sorte que toute la vie du monde est pensée en même temps qu'elle se fait, mais les catégories de notre intelligence ne se sont pas encore instituées dans le temps. Et Spencer qui entend n'être pas plus spiritualiste que matérialiste — c'est lui le seul moniste, il faut en convenir — nous dit clairement que la matière non plus que l'esprit n'est pas le vrai nom de la nature ultime des choses qui demeure l'Inconnaissable. Il y a donc là quelque chose de ce déroulement parallèle de deux ordres de phénomènes, ceux de l'étendue et ceux de la pensée, s'unifiant dans l'Unité de la Substance, dont parlait Spinoza.

Toutefois, Spencer échappe au panthéisme qui implique

l'idée darwinienne

toujoursquelqueratioualité— une téléologie,fût-elle aveugle. L'Unité qu'il maintient au fond du monde est abstraite de toule conscience. C'estlaloimécaniquequineditpassaraison et qui probablement n'en a pas. Ce serait donc mal interpréter la doctrine de Spencer que de croire qu'il a rétabli les droits de l'intelligence, méconnus par le matérialisme de Haeckel, et avant l'intellection bestiale puis humaine institué la pensée ordonnatrice que les anciens appelaient Tâme du monde. La matière, comme dans tout monisme qui se respecte, et non point l'esprit est donc le sujet de l'évolution. Et quoique Spencer fasse, de l'esprit, un signe ou symbole — il n'ose dire un attribut — de la réalité inconnue, au même titre que la matière, la chose primordiale est lé mécanisme. Et l'intelligence, flottant au-dessus jusqu'à ce qu'elle se coagule et étincelle dans nos pensées, est contemporaine, si l'on veut, de la matière mais résulte d'une série de phénomènes dérivés.

L'argumentation idéaliste peut donc être reportée du moment où la pensée de l'animalité se révèleàceluioù la pensée cosmique éclaire le mécanisme et permet de discerner dans l'évolution de la matière des formes, des concepts, si vagues fussent-ils. D'où vient l'Intelligence, à cet instant-là? Le monisme de Spencer, aussi rigoureux dans le fond que celui de Haeckel, est loin d'avoir résolu la difficulté primordiale qui résulte des principes mécaniques posés. Ou l'esprit est en Dieu avec la matière, et c'est le panthéisme et ses finalités dont Spencer non plus que Haeckel ne veut pas. Ou il est postérieur à la matière, et c'est, quoique le mot répugne, le matérialisme dans lequel la pensée, comme le croyait déjà Lucrèce, naît d'une combinaison de l'inorganique.

Quoi qu'il en soit, la Science à l'heure actuelle se confond avec le Monisme, tel que Haeckel, mieux encore que Spencer, l'a formulé. Elle n'admet plus avec l'hégélianisme ces successions d'êtres synthétiques qui sortent les uns des autres plus parfaits, se nouent et se dénouent suivant une finalité merveilleuse dont une Intelligence, présidant de haut à

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l'idée darwinienne

révolution, a le secret. Elle en reste avec le darwinisme, à des concepts qui eux aussi s'engendrent les uns par les autres, se nouent et se dénouent sans boucler, ce qui estl'essentiel dans l'école transformiste — mais nulle finalité ne préside à cet entrelacement de progressions et de régressions qui constitue le mécanisme de l'évolution. Ceux qui ont admis, avec Spencer par exemple, une intelligence cosmique, arrêtent sa puissance au seuil de l'évolution et sont contraints de par l'argumentation irréfutable de l'idéalisme, d'aboutir au mécanisme pur et simple, et probablement irrationnel.

La Science, qui avait su faire sienne l'idée hégélienne, a donc pu, après quelques sursauts, s'assimiler de même l'idée darwinienne. Et tandis que la Religion protestait une fois encore contre linvasion du mobilisme, le triomphe de la pluralité que Zenon niait vainement, elle rétablissait l'Unité au sein de l'anarchie, la nécessité dans l'incohérence et l'aberration, en érigeant comme loi de l'univers le fait lui-même du transformisme, le mystère de l'intégration et de la désintégration éternellement liées Tune à l'autre, comme la thèse et l'antithèse hégélienne qui deviennent la synthèse, le devenir, seul phénomène cosmique.

Et la pensée humaine qui s'est instituée la rivale de Dieu s'enorgueillit plus que jamais d'avoir réduit, à sa loi toutepuissante d'unification, la multiplicité rebelle, déchaînée par les hégéliens d'abord, par les darwiniens à la suite. Le cosmos, dépouillé de toute idéalion divine, se ramène donc à une logique — peu importe qu'elle soit dans son essence profonde l'inconnaissable — à une pensée d'unification, et cela suffit à l'orgueil humain pour se dire Dieu. On sait comment Haeckel et ceux qui le suivent le prennent de haut avecce Créateur dont ils prétendent avoir affranchi les âmes. Ils ne s'aperçoivent pas que, théologiens malgré eux, ils ont gardé dans le cosmos ce qui fut l'objet de la révélation au Sinaï, l'Unité et l'Immutabilité...

Une troisième idée va se faire jour et apporter quelque trouble dans cette quiétude, si bien établie aujourd'hui, de

la science. Peut-être quand toutes les conséquences en auront été tirées, les Scientistes s'effrayeront en se reconnaissant pour ce qu'ils sont, des théologiens, feront-ils cause commune avec ces derniers, dans la terreur de ce qu'ils ont cru réduire à deux reprises déjà,enchainer à l'immutabilité de la loi : le mouvement, Protée moderne.

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