PRÉFACE
Sous le terme collectif de modernisme, on désigne la crise religieuse qui a marqué, dans l'Église, le tournant du xx^ siècle et provoqué les principaux actes du pontificat de Pie X. Tout le monde en avoue l'extrême complexité, due à la très grande variété de ses aspects ^. C'est surtout la condamnation de l'Église qui a permis d'y apercevoir une certaine unité. Des témoins du dehors ont pourtant reconnu, tout au moins post factum, que cette unification n'était pas sans quelque fondement.
Modernisme est le nom donné par l'encyclique papale qui l'a condamné à ' un groupe de mouvements qui se sont produits dans l'Église romaine, tous ensemble inspirés .par le désir de mettre la tradition de la foi et de la pratique chrétiennes, en plus étroite corrélation avec les habitudes intellectuelles et les aspirations sociales de notre temps. Ces mouvements se sont élevés spontanément et, pour une bonne part, en, entière indépendance l'un par rapport à l'autre, pendant la dernière décade de xix^ siècle. Du moment qu'ils avaient une commune inspirattion et une commune tendance, il était assez naturel et légitime que l'autorité qui
1; Fenomeno scariatissimo, proteiforme, poliedrico^jsolo contrassegnato da aspirazioni communi, lit-on dans À. (Sambaro, // moderhismo, p. 19.
VI PHEFACE :
les condamna les uiiît sous une commune désignation dans une commune censure ^.
Ce qui a motivé cette « censure », c'est uniquementle .danger que « ces mouvejîhents » ont paru faire courir à plusieurs articles de la foi. Dès lors, il y a un problème dogmatique du modernisme, en vue de montrer, sur les divers points où il est venu grossir la liste des erreurs dénoncées par l'Église, comment il s'oppose à la tradition catholique et de justifier les positions prises par le magistère à son sujet. Ce travail appartient à la théologie.
Mais il y a place également pour une exposition objective du modernisme. Légitime au titre de la simple curiosité historique, cette étude devient ici, par surcroît, une des données essentielles du problème.
Aux yeux des spéculatifs, qui se plaisent à la considération des idées générales, la question est toute résolue. Puisque l'encyclique Pascendi en donne une longue description, ne suffirait-il pas, pour -connaître le modernisme, de s'en tenir au commentaire du texte pontifical qui dessine les lignes maîtresses du système, sauf tout au plus à en soutenir la lettre par quelques témoignages empruntés çà et là aux auteurs le plus notoirement visés?
" Cependant, aux termes de l'encyclique elle-même, l'intention du pape n'est pas de prendre quelque part un système tout fait, mais bien de reconstituer, pour le faire sortir des ténèbres qui le recouvrent, le corps doctrinal que ses auteurs portent dans l'esprit sans l'exposer ex professa. Aussi déjà les
1. A.-L. Lilley, art. Modernism, dans J. Hastings, Encyclopasr dia of religion and ethics, t. viii, p. 763. Cf. L. de Grandmaison, dans Étu ies, 1915, t. cxui, p. 97 : « Il y eut des modernismes plutôt qu'un modernisme », mais dominés par « certaines tendances maîtresses » où il est juste- de «voir la charpente de l'édifice moderniste ».
PREFACE Vn
théologiens soucieux de présentation exacte ont-ils senti le besoin de recourir à l'analyse, avec ses lentes investigations, comme au seul moyen d'atteindre, au lieu d'une abstraction de modernisme, les formes qu'il a prises dans la réalité.
Les modernistes n'ont pas écrit un manuel de théologie à leur usage. L'encyclique est peut-être le premier document où soit contenue la synthèse de leurs doctrines. Cet exposé, assurément, frappe tout .observateur impartial par la vigueur de sa construction .et, tout autant, par la sûreté et l'étendue des informations qu'il suppose. Cependant, si l'on veut en apprécier l'exactitude, il est clair qu'on ne peut, sans pétition de principe, le prendre pour point de départ : c'est des travaux des modernistes qu'il faut partir ■'^.
Une enquête historique s'impose d'autant plus ici' que c'est l'existence même du modernisme qui a été, dès le premier jour, mise en question. L'exposé pontifical, d'après M. Loisy, serait « presque une fantaisie de l'imagination théologique » et le modernisme devrait être, de ce chef, inscrit « sur le catalogue des hérésies apocryphes » ^. « Il n'existe pas, . dans le monde des vivants, renchérissait P. Sabatiér, de monstre analogue à celui qu'il [le Saint-Père] décrit. Si vous préférez, et pour être plus exact, je dirai que je n'en ai jamais rencontré^. » De même, en Allemagne, M. Schnitzer a parlé crûment de « fantôme » ^.
Chez les catholiques, on s'est également rendu
■ 1. J. Lebreton, L'encyclique et la théologie moderniste, p. 34.