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CHAPITRE II

Pendant ce débat doctrinal, où les spéculatifs s'appliquaient à discuter le modernisme abstrait condamné par l'encyclique, un épisode allait éclater à l'improviste, qui ramènerait l'attention des historiens sur le terrain positif de ses nxanifestations concrètes. Auxiliaire à sa façon de la théologie, la critique historique découvrait subitement une autre variété du modernisme français.

En effet, pour quelques chefs de file comme M. Loisy et G. Tyrrell que l'intervention du magistère ecclésiastique avait jetés dans une opposition ouverte, la plupart des modernistes n'avaient " exhalé qu'en des libelles anonymes le secret de leurs espérances ou l'aveu de leur dépit. Méthode renouvelée de la période antérieure à l'encyclique et faite pour laisser croire à l'existence de complices plus prudents, qui prétendaient rester dans les cadres de l'Église sans en accepter les décisions ou même tout en travaillant à les combattre. Autant les rebelles avérés annulaient leur effort et désarmaient la critique, en déchirant de leurs propres mains la fiction d'orthodoxie dont ils s'étaient couverts jusque-là, autant les autres constituaient un danger, en donnant l'impression que, sous des masques protecteurs, l'ennemi continuait toujours à travailler dans la place. Les défenseurs de l'Église auraient été bien aveugles s'ils n'y avaient pris garde; d'aucuns chez nous allaient faire en sorte qu'on ne pût leur imputer ce grief.

Un des premiers principes de la guerre moderne -est de savoir dissimuler ses batteries. Ce fut aussi un des traits

distinctifs du .mouvement moderniste, que d'associer à l'attaque directe contre les dogmes de l'Église la plus extrême variété de subterfuges. Mais le moment devait venir où cette manière insidieuse se retournerait contre ses auteurs.

En dehors des rares instants où le modernisme finit par s'afficher à découvert, on a vu l'anonymat ou le pseudonymat jouer un grand rôle dans le cours de cette histoire. « Ne publiez jamais d'écrits sur les questions religieuses difficiles pour les vendre, mais distribuez-les avec prudence et n'y mettez pas votre nom-*^. » Ce conseil donnèpar A. Fogazzaro ne faisait que traduire une déjà très vieille réalité. Pour ne parler que des cas les plus illustres, le chanoine Marcel Hébert ne signait pas ses Souvenirs d'Assise; l'abbé Loisy avait commencé par être « Isidore Després », « A. Firmin », « François Jacobé », « Jacques Simon », et le P. Tyrrell de la Compagnie de Jésus se dédoublait opportunément en « D' Ernest Engels » et en « Hilaire Bourdon ». Ce genre littéraire, comme devait le noter l'encyclique Pascendi (p. 70), fut alors élevé à la hauteur d'un système ^, et l'on devine aisément à quelles fins. > ''

Après les mesures prises par le pape contre les fauteurs du modernisme, la même tactique était plus que jamais 'dé rigueur. « Ils seront réduits, annonçait un des leurs, qui prêchait d'exemple, à ne pas toujours mettre leûr'hom au bas des pages qu'ils publieront. Mais ce qu'ils auront à dire sera dit, et l'anonymat dépistera aisément les sdùpçoïis*. » Ainsi en fut-il fait. « La vigoureuse répression pontificale n'en déconcertait pas moins les novateurs^- a noté 'l'historiographe du modernisme. Ils, travaiUèrënt'^àloirs eii- se cachant sous des pseudonymes *.» Et ràûtéùi" de citer' à la suite une lettre où un prêtre — « énchiargë'daiisr Église t), assure-t-il — écrivait alors-: ■ ' . vi;; .'■ '•■<> ;;!;:!

C'est la) grande nuit qui nous enveloppè.'Le réveil est loin. En

i. /i 5anto, trad. fr., p. 371. ■ "^ - ■;' '- .;:,/^v ■- :\ . ru;,;! ;

2. K Tactique caractéristique durinodèmismèiB; éent L; de Gfàhdmaison, dans Études, 1915, t. cxuij ,p.;102,, qm.;note i'aye&Traisonfqù'eBe « exige, pour se maintenir et même pour s'établir, des secoure :et. des complicités de toute sorte. » ",' ..'" ' ,' , . , •

3. CathoUci, Len^miains d'èncj/cKgfùie,' pj'ei. ' ' ' "' * ' '; -M

4. A. Houtin, p. -148. '-fi'::^.; :;::■■' ■''■> i''^M ■■' '''■■ ••>;''■■■■> ni

attendant, nous soulageons notre conscience en écrivant des livres comme... Nous écrivons ces livres sous le voile de suggestifs pseudonymes. Et nous laissons faire aux dieux.

Il n'est pourtant secret si bien caché qui ne finisse tôt ou tard par se trahir à quelques indices. La malignité publique s'exerça de bonne heure à soulever certains masques. Aussi bien a-t-on pu voir, au cours des pages qui précèdent, que, par aveu, indiscrétion ou autrement, beaucoup ne tardèrent pas à tomber. Et cette satisfaction offerte à la curiosité ne laissait pas d'être, par surcroît, un principe de saine police ecclésiastique en~ même temps que d'utile prophylaxie doctrinale.

Au demeurant, la chose n'avait plus d'importdnce quand il s'agissait de personnages, comme M. Loisy ou G. Tyrrell, qui s'étaient eux-mêmes découverts sous les noms de guerre momentanément adoptés. Mince également était l'intérêt 'd'établir là véritable identité des obscurs comparses dont les publications alimentaient la « Bibliothèque de critique religieuse », ouverte à leurs talents, d'ordinaire plutôt médiocres, par la maison Nourry. Un peu plus ou un peu moins de lumière sur leur personne ne pouvsiit rien changer à leur modeste crédit.

Il en allait autrement pour certaines publications d'ordre scientifique, dont l'armature révélait une maîtrise au-dessus du commun. Car le pseudonymat laissait alors supposer une trahison dans la petite équipe bien connue des travailleurs catholiques, et le cas devenait tout à fait grave quand on pouvait soupçonner que l'auteur continuait à tenir en même temps, devant le public, ;me façade honorable sous son propre nom. Arracher un masque prenait, dans ces conditions, la portée d'un événement. L'année 1908 réservait aux catholiques de France ce genre de révélation.

l Parmi les articles d'un radicalisme croissant qui parurent dans les dernières années de la Revue d'histoire et de littérature religieuses, deux avaient été particulièrement audacieux : ceux d' « Antoine Dupin » sur la formation du dogme trinitaire (1906) ; puis ceux de « Guillaume Herzog » sur l'origine et le développement du dogme mariai (1907), qui furent comme le bouquet final offert à ses lecteurs par la revue sur le point de disparaître. Ces deux travaux

avaient en commun une documentation de belle aparence, une présentation aisée, où les faits choisis avec art se groupaient en larges tableaux, un style rapide et incisif, qui dénonçaient une pensée mûre et une plume depuis longtemps experte. Mais ces qualités de forme étaient mises au service d'un franc rationalisme. « Articles courts, clairs, a écrit L. de Grandmaison ■*•, d'allure hautaine, d'appareil scientifique un peu grêle, concluant au mal fondé des dogmes catholiques principaux. »

On s'en émut, non sans raison, dans le monde ecclésiastique. « 'A. Dupin » fut brièvement discuté par M. Dubois ^, comme « G. Herzog » l'avait été par H. Lesêtre^ ; contre ce dérider, les Études mobihsèrent à deux reprises leurs plus soHdes collaborateurs*. Ces articles furent même la cause déterminante qui précipita la condamnation portée contre la revue, en date du 28 mai 1907, par le cardinal Richard. En vue d'une plus large diffusion, ils n'en furent pas moins publiés successivement en brochure chez Ém. Nourry *.

Le caractère pseudonyme de ces signatures ne laissait pourtant pas de doute. Ni à Paris où était censé vivre « Antoine Dupin », ni à Lausanne d'où « Guillaume Herzog » datait sa prose, on ne connaissait les personnages qui pénétraient ainsi pour la première fois dans le sanctuaire de la science ecclésiastique. Au surplus, il était visible aui^ moins exercé que, pour tendancieuses et fragiles qu'elles: fussent à bien des égards, de pareilles synthèses ne pouvaient être l'œuvre de débutants. Non contente d'insérer son long mémoire, la Revue d'histoire et de littérature religieuses ne se plaisait-elle pas à citer le nom. de « Guillaume Herzog » ^, à côté des Sal. Reinach, des P. GriseUe et Van den Gheyn, dans la liste rétrospective des collaborateurs de

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