CHAPITRE XXIII
9 mai 1431. — L'évéque de Beauvais et le vicaire inquisiteur mettent Jeanne en face de la torture et des tourmenteurs tout prêts à faire leur office. Jeanne répond hardiment. Il est sursis à la torture.
Le 9 mai 1431, dans la grosse tour du château de Rouen, Jeanne, conduite par Thuissier Jean Massieu, fut mise en présence de ses juges, Tévêque de Beauvais et le vicaire inquisiteur. Ils étaient assistés par un seigneur abbé, par quatre archidiacres, par un bachelier en théologie, par un licencié en droit canon et par Nicolas Loiseleur.
Il y avait là étalés les instruments de la
torture, et, à côté, les tourmenteurs étaient debout tout prêts à remplir leur office.
Comme la pauvre fille dut frémir à la vue de ces atroces machines combinées pour faire souffrir mille morts sans donner la mort, et de ces farouches bourreaux qui, tout à Theure, allaient sans doute tordre sa chair et broyer ses os!
— Jeanne, dit Pierre Cauchon, il y a dans votre procès des points nombreux et divers sur lesquels vous avez refusé de répondre ou répondu mensongërement. Nous vous avisons et requérons d'avoir à nous dire la vérité; sinon, vous allez être soumise à la torture.
Voyez- en les instruments qui sont là tout préparés. En face de vous voici les exécuteurs, qui n'attendent que notre ordre, et sont tout prêts à vous mettre dans les tourments. {Poneretur in tormentis quœ sibi tune parata ostendebantur. Ubi etiam prœsentes aderant officiarii quiy jussu nostrOj parati erant ipsam in hujus modi tormentis ponere.) On
VOUS torturera pour vous ramener dans la voie de la vérité que vous méconnaissez et pour vous assurer ainsi le double salut de votre âme et de votre corps, que vous exposez l'un et l'autre à de si graves périls par vos inventions mensongères.
L'évêque ayant ainsi parlé, le vicaire inquisiteur et les assesseurs présents se joignirent à lui pour adresser à Jeanne mêmes requêtes et mêmes menaces.
Alors Jeanne : « Vraiment, si vous me deviez arracher les membres et faire partir l'âme hors du corps, encore ne vous dirais-je autre chose; et, si je vous disais autre chose, après je vous dirais toujours que vous me l'auriez fait dire par force. »
Mémorable réponse où l'instinct d'une humble fille résumait par avance ce que la raison d'un La Bruyère, d'un Montesquieu, d'un Voltaire, d'un Beccaria, devait trouver de plus fort contre la torture!
Jeanne était pleine de vaillance. — L'ange
i98 LE MOIS DE JEANNE D*ARC
Gabriel est venu me fortifier, dît-elle. C'est bien lui. J'ai su par mes voix que c'était lui. J'ai demandé conseil à mes voix si je me soumettrais à l'Eglise, parce que les gens d'Église me pressaient fort de me soumettre à l'Eglise. Elles m'ont dit : « Si tu veux que Notre-Seigneur t'aide, attends-toi à lui de tous tes faits. >> Je vois bien que Notre-Seigneur a été toujours maître en mes faits et que le diable n'y eut jamais puissance.
Les juges, voyant l'intrépidité de Jeanne, tentèrent encore de l'intimider : — Les voix vous ont-elles dit le sort qui vous attend? — J'ai demandé à mes voix si je serai brûlée.
Les voix m'ont répondu : « Attends-toi à Notre-Seigneur, et il t'aidera. »
Visiblement, ni par discours ni par tourments, il n'y avait rien à tirer de cette fille. Une délibération eut lieu, dont nous ne connaissons pas les détails parce que les juges l'ont omise dans leurs procès-verbaux. Il s'agissait de savoir si on allait ou non pro-
céder immédiatement à la torture. La conclusion fut : non.
•Cauchon la fit connaître en ces termes :
« Vu Tendurcissement de Tâme de cette femme et sa façon de répondre, craignant que les supplices de la torture ne pussent guère lui profiter, nous décidons de surseoir à leur application jusqu'à plus ample informé. »
Curieux scélérat que cet évéque, naguère une des fortes têtes de l'Université de Paris; anti-français avec fanatisme; plat valet de Winchester; à genoux devant les Anglais; prêt aux plus viles besognes pour gagner cette robe rouge où il se prélasse par avance et qu'il n'aura pas; habile à marchander toute conscience à vendre ; dénouant à propos la bourse de ses patrons, mais tenant la sienne très serrée, même quand le Saint-Père est son créancier; bonhomme avec ses familiers; prompt aux grosses invectives dès qu'on le
contredit; ayant toujours le nom du diable en
bouche ; mettant on amour-propre d^artîste à vanter ce « beau procès » qu'il mène avec une dextérité magistrale; tantôt patelin, tantôt brutal avec Jeanne ; lui envoyant des firiandises dans sa prison en même temps qu'il machine sa mise à la torture ; débitant avec une componction forcée les pieuses formules de la férocité inquisitoriale ; donnant un pleur à sa victime quand elle monte au bûcher; mourante, la persécutant de ses obsessions pour extorquer quelque faiblesse à son agonie ; morte, bavant la calomnie sur ses cendres encore chaudes.
12 mai 1431. — L*évèque de Beauvais, le viceinquisiteur et treize assesseurs du procès tiennent conseil pour savoir si on torturera Jeanne. Par dix voix contre trois, les assesseurs se prononcent contre la torture.
Le soir du 12 mai 1431, Tévêque de Beauvais, assisté du vice-inquisiteur, réunit chez lui treize assesseurs du tribunal ecclésiastique pour délibérer sur la torture.
— Vénérables docteurs et maîtres qui nous assistez, dit Tévêque, nous vous demandons conseil sur ce qui reste à faire. Voyez s'il n'est pas expédient de mettre cette fille à la torture.
— Non, répondit maître Roussel, chanoine trésorier de la cathédrale de Rouen. Il faut éviter qu un procès aussi bien fait que Ta été celui-ci puisse être calomnié.
Les deux archidiacres Hargoerie et Yendérës déclarèrent, de leur côté, qu'ils ne trouvaient pas expédient de mettre Jeanne à la torture, du moins pour le moment. Il fallait surseoir. Cette fille paraissait encore trop endurcie pour que les tourments lui profitassent.
— La torture est inutile, fit observer le docteur en théologie Guillaume Erard. On a suffisante matière, sans recourir aux tourments.
Erard avait hâte de tout finir et trouvait que Jeanne en avait dit assez pour qu'on la condamnât.
— Cest mon avis, dit le chanoine Barbier.
J'ajoute pourtant qu'il faudrait de nouveau avertir cette femme charitablement, et une fois pour toutes, d'avoir à se soumettre à TËglise.
Trois autres chanoines de Rouen opinèrent de même.
Frère Isambart de la Pierre dit : — Je ne crois pas expédient de la torturer. Hais qu'on ne manque pas de l'avertir une dernière fois d'avoir à se soumettre à l'Ëglise militante.
— Moi, dit le chanoine Morel, il me semble qu'il y a lieu de la mettre à la torture pour savoir la vérité sur ses mensonges.
— Moi de même, dit Thomas de Gourcelles, prêtre de trente ans, le plus docte maître de l'Université de Paris, la future lumière du concile de Bâle, le sectaire par excellence de rÉglise gallicane. Son air était doux et modeste; sa vie pure et austère. C'est lui qui, aidé de Manchon, mit en latin, avec une probité relative dont peu d'autres assesseurs auraient été capables, les interrogatoires de l'accusée et les détails de la procédure, tels qu'ils nous ont été légués dans les manuscrits officiels du procès. Sans haine ni amour, correct, glacial, implacable, les yeux toujours baissés, ce Saint-Just de l'Inquisition a dit tour à tour : « Qu'on torture cette fille!... Qu'on la brûle!... » avec toute l'impassibilité d'un syllogisme fait homme, parce que sa scolastique lui faisait voir dans Jeanne une révoltée, réfractaire à la règle d'absolue sou-
mission envers les oints du Seigneur. H prononça placidement : « Je trouve bon de mettre cette fille à la torture. On la questionnera sur ce point : c( Veut-elle ou non se soumettre à l'Église? »
A son tour Loiseleur, fermé à toute pitié pour la pénitente dont il était le confesseur et Tespion, donna son avis en ces termes : Il me semble que, pour la médecine de son âme (pro medecina animœ suœ), il serait bon qu'elle fût mise à la torture. Toutefois, je m'en rapporte à l'avis des préopinants.
Le dernier qui opina fut William Haiton, le seul prêtre anglais qui ait pris part au procès de Rouen. — A mon avis, dit-il, il ne faut pas mettre Jeanne à la torture.
— Reste donc, dit le vice-inquisiteur Jean Lemaître, que nous l'interrogions de nouveau pour savoir si elle croit devoir se soumettre à l'Eglise militante.
Alors l'évêque : Nous juges, ouïes les opinions de chacun, considérant les réponses
faites par Jeanne, vu sa disposition d'esprit, sa volonté et les circonstances du procès, nous concluons qu'il n'est ni utile ni expédient de soumettre cette femme aux tourments de la torture. Pour ce qui reste à faire, nous y procéderons ultérieurement.
Outre les raisons mises en avant par les assesseurs contre la torture, il y en avait une autre que plusieurs se donnaient tout bas et que nul n'osa exprimer tout haut, c'était que Jeanne, affaiblie comme elle l'était, risquait de succomber aux tourments et d'échapper ainsi au bûcher. Or, les Anglais avaient à cœur que Jeanne ne fût pas soustraite par la mort à une sentence de mort. Au cours du procès, elle était tombée malade. Aussitôt, le cardinal de Winchester envoya près d'elle ses meilleurs médecins. Et le comte de Warwick leur dit : « Prenez-en bien soin. Nous ne voudrions pour rien au monde que cette fille mourût de mort naturelle. Le roi Ta achetée cher. Il faut qu'elle soit brûlée. »