Le monde comme volonté et comme représentation
Je me suis proposé d’indiquer ici comment il faut lire ce livre afin cle le comprendre le mieux possible. — Ce que mon ouvrage a pour but de faire connaître, c’est une unique pensée. Et pourtant, en dépit de tous mes efforts, je n’ai pas pu l’exposer plus brièvement; il m’a fallu tout ce gros volume 1). — J’ai l’assurance que cette pensée est ce que l’on a si longtemps cherché sous le nom de Philosophie; et que les savants, versés dans l’histoire de la science, tenaient pour aussi introuvable que la pierre philosophale; bien que Pline leur eût déjà dit: „ Quam milita fieri non posse, priusquam sint facta , judicantur?u (Hist. nat., 7, 1).
Selon le point de vue auquel on considérera la pensée que j’ai à communiquer, on y trouvera tantôt ce qu’on appelle la Méthaphysique ,
b Nous rappelons ici qu’à sa 1ère édition (1818), l’ouvrage ne se composait que d’un seul volume; le 2d n’a paru qu’en 1344 lors de la 2de édition.
Note du tract.
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tantôt V Ethique , et tantôt l’Esthétique ; et certainement elle devait être tout cela, si elle est ce que je la crois être, ainsi que je l’ai déjà confessé.
Un système de pensées doit toujours avoir un enchaînement architectonique ; c’est-à-dire une disposition telle, que toujours une partie de l’édifice en porte une autre par laquelle elle n’est pas portée elle même; que les fondements portent le tout sans être portés eux-mêmes, et que le faîte soit soutenu sans rien soutenir à son tour. En revanche une pensée unique , quelque vaste qu’elle soit, doit conserver une unité parfaite. Si, pour être plus facilement communiquée, elle se laisse décomposer en plusieurs parties, le rapport entre ces parties sera organique, c’està-dire de nature à ce que la partie soutienne le tout, aussi bien qu’elle en est sontenue; aucune partie ne sera la première et aucune la dernière; enfin l’ensemble de la pensée sera éclairé par chaque ' partie, et chaque partie, si petite qu’elle soit, ne pourra être bien comprise, si l’on n’a pas déjà saisi auparavant l’ensemble.— Mais un livre doit pourtant avoir une première et une dernière ligne, et en ce sens différera toujours beaucoup de la forme d’un organisme, quelle que puisse être du reste la ressemblance au fond : en conséquence il y aura contradiction entre la forme et le fond.
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VU
Dans ces conditions il est évident, que pour bien saisir ma pensée il n’y pas d’autre ressource que de lire le livre deux fois ; la première, il faudra y mettre beaucoup de patience; pour cela je demande au lecteur de me croire sur parole si je lui affirme, que le commencement suppose la fin presque autant, qu’inversement, la fin sup pose le commencement; et même, que chaque paragraphe suppose le suivant presque autant que celui-ci suppose le précédent. Je dis „presque“, car cela n’est pas exact absolument parlant; mais j’ai consciencieusement fait tout ce qu’il était possible, pour toujours mettre en premier ce qui avait le moins besoin de ce qui suit pour pouvoir être compris ; et, en général, je n’ai rien négligé pour être clair et compréhensible : je pourrais même prétendre y avoir réussi, si le lecteur, ce qui est bien naturel, au lieu de penser seulement au sens du passage qu’il est occupé à lire, ne pensait pas en même temps aux déductions qu’on en peut tirer; cela fait qu’à tout ce qui s’y trouve contredire effectivement les opinions du temps et probablement aussi celles du lecteur, il vient s’ajouter encore des contradictions anticipées et apparentes ; on désapprouve vivement parcequ’on ne voit pas qu’en réalité il n’y a qu’un malentendu; le lecteur n’a pas compris et ne se donte pas n’avoir pas compris; car la clarté dans la manière d’exposer et
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la précision des termes, qualités auxquelles je suis parvenu après beaucoup d’efforts, ne laissent planer aucune obscurité sur le sens immédiat des propositions, mais 11e peuvent exprimer en même temps leur rapport avec tout le reste. C’est pourquoi je disais que la première lecture demande beaucoup de patience, et cette patience il faudra la puiser dans la certitude qu’à la seconde lecture, tout ou presque tout se présentera au lecteur sous un autre jour. Du reste je me suis donné tant de peine pour rendre entièrement et facilement compréhensible un sujet aussi difficile, que cela doit me faire pardonner les redites auxquelles je me suis parfois laisé entraîner. L ’ ordonnance de mon livre , qui est celle d’un organisme, et non pas celle d’un enchaînement de déductions, m’obligeait déjà par elle-même à toucher parfois à un sujet déjà traité une première fois. C’est cette même ordonnance, ainsi que les rapports étroits et mutuels entre toutes les parties, qui ne m’a pas permis de diviser mon sujet en chapitres et paragraphes, division à laquelle j’aurais attaché grande importance si j’avais • pu y recourir: j’ai dû me contenter de poser seulement quatre grandes divisions, représentant quatre aspects de la même pensée. Il faut se garder, dans chacun de ces quatre livres, de se laisser détourner de la pensée principale par les détails
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indispensables dans l’étude desquels il faut nécessairement entrer , et tâcher de ne jamais perdre de vue la marche générale de l’exposé dans son ensemble. — Voilà la première exigence, aussi nécessaire que les suivantes, que j’ai à poser au lecteur malveillant. (l’entends, malveillant pour le philosophe, puisque le lecteur lui-même est un philosophe).
La seconde exigence c’est, avant de lire le livre, d’en lire l’introduction; celle-ci n’est pas jointe au présent volume, puis qu’elle a paru cinq ans auparavant sous le titre ; „De la quadruple racine du principe de la raison suffisante, dissertation philosophique “ b.— -Sans la connaissance et l’étude préalables de cette introduction, il est absolument impossible de comprendre mon livre ; celui-ci suppose partout le contenu de cette dissertation, comme si elle était placée en tête de l’ouvrage. Du reste, même si elle n’avait pas paru plusieurs années auparavant, ce n’est pas comme introduction qu’elle figurerait ici ; elle serait incorporée dans le 1 cr livre, lequel actuellement, privé du contenu de la dissertation, montre une certaine imperfection et des lacunes, auxquelles j’ai dû remédier en renvoyant chaque fois à la dite dissertation. Mais je répugne tellement
b Voir la traduction française, par l’auteur de la présente traduction, Bibl. dePhil. cont-, Paris, Germer-Baillière, 1882.
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à me copier, ou à redire en d’autres termes ce que j’ai eu déjà tant de peine à exprimer une première fois, que j’ai préféré le moyen que j’ai choisi, bien que je puisse donner aujourd’hui un meilleur exposé du contenu de la dissertation, surtout en la purgeant de certains concepts, tels que catégories , sens externe et sens intime , etc., nés de ma trop servile préoccupation de la philosophie Kantienne. Pourtant, là même ces concepts ne se sont glissés que parceque je ne les avais jamais jusqu’alors étudiés d’assez près ; aussi n’occupent ils qu’une place accessoire, et n’ont-ils aucune liaison avec le sujet principal, ce qui fait que le lecteur, dès qu’il aura fait connaissance avec le présent livre, fera de lui-même, par la pensée, les corrections nécessaires, dans ces passages de la dissertation. — Mais c’est uniquement après que l'on aura reconnu, par l’étude de cette dissertation, quelle est la nature et la signification du principe de raison ; quelles sont les matières soumises à son autorité et lesquelles ne le sont pas; qu’il n’est pas antérieur à toute chose, et que le monde n’existe pas par suite de ce principe, comme s’il en était la conséquence, ou le corollaire; mais que le principe de raison n’est que la forme par laquelle le sujet, en tant qu’individu connaissant, connaît un objet quelconque dont ce sujet est toujours la condition préalable; ce n’est qu’après s’être pénétré de ces considé-
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rations, dis-je, que l'on pourra acquiescer à la méthode philosophique inaugurée ici pour la première fois et qui diffère totalement de tous les systèmes précédents.
(Cette même répugnance à me copier textuellement, ou à redire autrement et moins bien ce qu’un exposé antérieur m’a enlevé les moyens de dire mieux, a produit une seconde lacune dans le 1er livre de cet ouvrage, car j’ai omis tout ce qui se trouve dans le 1er chapitre de mon traité „De la vue et des couleurs, “ et dont la reproduction textuelle eût été ici à sa place. Je dois donc admettre également que le lecteur est au courant de cet opuscule.
Il est une troisième exigence que j’ai à formuler, et qui devrait à la rigueur être tacitement sous-entendue : car ce que je demande au lecteur, c’est de connaître la publication la plus importante qui ait paru en philosophie depuis 200 ans et qui est presque contemporaine : je veux dire les ouvrages principaux de Kant. L’effet qu’ils produisent sur l’esprit qui s’en pénètre ne peut se comparer, et cela a été dit souvent, qu’à celui de l’opération de la cataracte sur un aveugle; et, pour continuer la comparaison, je puis dire que j’ai eu pour but de procurer à ceux chez lesquels l’opération à réussi, les conserves indispensables aux opérés de la cataracte, mais pour l’usage desquelles la dite opération est la
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condition première. — Bien que je procède des œuvres du grand Kant, l’étude sérieuse de ses écrits m’y a fait découvrir des erreurs graves que j’ai dû dégager et montrer comme devant être rejetées, pour n’admettre et n’appliquer sa doctrine que dans ce qu’elle a de vrai et de parfait, et séparée de toute impureté. Mais afin de ne pas interrompre ma propre exposition, et ne pas la rendre diffuse par une polémique trop répétée contre les idées de Kant, j’ai rejeté celle-ci dans un Supplément spécial 1). En conséquence, bien que mon ouvrage suppose la connaissance de la philosophie de Kant, il suppose tout autant celle de ce supplément: à ce titre, il est utile de lire le supplément en premier, d’autant plus que son contenu est en étroite connexion avec mon 1er Livre. D’autre part, la nature des choses a fait, que je n’ai pu, dans ce supplément, éviter de me référer de temps en temps à l’ouvrage lui-même; d’où il résulte que le supplément, aussi bien que le corps de mon livre, doit être lu à deux reprises.
La philosophie de Kant est donc le seul système philosophique dont la connaissance parfaite soit nécessaire pour saisir celui que j’ex-
’) Lo supplément contenant la critique de la philosophie de Kant paraîtra sous peu en un volume séparé.
Le traducteur.
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