III. — Rôle de l'Allemagne
L.e gouvernement de Berlin, afin d'engager plus à fond la Russie, lui a donné carte blanche en Extrême-Orient . — Des diplomates russes ont reconnu cette tactique.
Raisons de la politique allemande à l'égard de la Russie en Asie orientale. — L'intérêt du commerce et de la navigation allemands dans les mers de Chine. — Le plan général allemand impliquait une même ligne de conduite. — Les risques à courir étaient faibles en raison des avantages assurés.
Un dernier élément nous manque : c'est la connaissance des causes finales ou accessoires de la guerre.
J'entends parla désigner l'ensemble de pressions, d'incitations, d'excitations provenant des étrangers pour pousser soit les Russes, soit les Japonais à la guerre. Cet aspect des «anses de la guerre nous amène à rechercher quelle a été
dans la formation du conflit la part revenant aux Américains, aux Anglais et aux Allemands.
Les Américains ont joué un rôle fort actif dans la période de tension ; leuraction sur les Nippons a été surtout morale. Avant la guerre et durant sa première période, personne n'a dépassé les Américains en manifestations antirusses. Quelles sont les vraies raisons de cette attitude?
De 1900 à 1904, les Américains ont affecté de voir dans les Japonais des défenseurs de la « porte ouverte » , de la liberté commerciale en Extrême-Orient, et c'est à la fois au nom des principes libéraux qu'ils se piquent de servir et de leurs intérêts qu'ils prétendent protéger que, disent-ils, ils ont incité les Japonais à l'action, et que, durant longtemps, ils ont souhaité leur succès.
Cet argument, basé sur la liberté commerciale, est d'une valeur très faible. Connaît-on dans le monde une douane plus difficile que celle des Etats-Unis et un pays qui applique avec autant de rigueur une politique aussi protectionniste? Cette vérité, des faits innombrables la prouvent. Il me suffira, pour l'établir, d'esquisser dans quelles conditions et après quelles formalités un produit étranger quelconque, supposons-le français, est admis aux États- Unis.
Les États-Unis taxent les produits importés chez eux au moyen d'un droit ad valorem variable suivant les produits. Pour déterminer cette valeur et se prémunir contre la fraude, la douane de l'Union exige de l'importateur français une déclaration sous serment, avec facture certifiée, fournie au consul des États-Unis du lieu d'expédition de la mer-
chandise. Or, depuis quelque temps, le consul américain ne trouve plus suffisante la facture que lui apporte l'exportateur; il demande encore qu'elle soit justifiée parla production des factures d'achat de ce commissionnaire, ce qui implique la divulgation de ce prix d'achat ainsi que l'origine du produit. Il exige enfin que le fabricant desdits produits fasse connaître leur prix de revient détaillé avec l'indication de la valeur, de la matière, du travail nécessaire et du profit réalisé.
Remarquez enfin que ces sérieuses complications ne garantissent en aucune façon le malheureux exportateur du droit que se réserve la douane américaine à l'arrivée de procéder à des évaluations, à des comparaisons, et d'imposer de terribles amendes au téméraire commerçant européen qui a osé l'affronter.
Si la Russie eût annexé la Mandchourie et la Corée, je ne sais quel système douanier elle eût appliqué, mais je doute qu'en aucun cas elle eût imaginé pour les importateurs des formalités plus complexes que celles actuellement exigées par les douanes américaines.
Non, les « principes » commerciaux que les Américains ont invoqués pour justifier leur attitude contre la Russie n'ont constitué qu'une façade. La vérité est tout autre.
Pour bien saisir ce qui a incliné dans un sens antirusse l'opinion américaine au début de février 1904, il faut se reporter aux événements de Kischeneff, c'est-à-dire au printemps 1903. Étant à ce moment, par hasard, à Washington, je me suis trouvé fort bien placé pour juger de l'état des esprits.
Je n'ai pas à revenir ici sur le détail des événements de Kischeneff, mais simplement à constater qu'à leur propos, la réserve d'un pays aussi étranger aux choses de Russie que les États-Unis eût été moins indiquée.
Cependant la presse américaine montra, dominée ou influencée par les Israélites, une violence déraisonnable,
systématique, et dont la seule campagne faite en France, il y a peu d'années, à propos d'une affaire célèbre peut donner une idée. Partout, à l'instigation de cette presse, des meetings de protestation s'organisèrent.
A Philadelphie, le 17 mai 1903, le Dr Wood déclara dans une réunion publique : « Nous devons prier spécialement Père céleste pour le tsar de Russie, afin que ses yeux puissent s'ouvrir sur le mal et les outrages commis dans son empire. » Ce qui donne la signification vraie de ces paroles, c'est le fait qu'à l'époque où elles furent prononcées, il ne se passait guère de semaine aux États-Unis sans qu'on ne brûlât vivant quelque nègre, après avoir eu soin de l'enduire au préalable de pétrole (1).
Ces lamentables excès, cependant constants dans la vie américaine, n'empêchèrent pas les citoyens de l'Union américaine, trompés par leurs journaux, je le reconnais, de s'immiscer au nom de l'humanité dans les affaires de la Russie en faveur des juifs de Kischeneff. Il en résulta au moins passagèrement, une hostilité extraordinaire pour tout ce qui touchait au gouvernement russe. Quant aux principes invoqués, là encore il semble qu'ils ne puissent pas un instant être pris au sérieux. La vérité stricte, c'est que la presse des Etats-Unis a poussé les Japonais à la guerre surtout par haine momentanée de la Russie, et que cette haine, dont on peut difficilement soupçonner l'intensité, ne s'explique que par le très grand nombre de juifs qui collaborent aux journaux, Or, aux Etats-Unis, la puisr sance de la presse sur l'opinion est énorme. Elle explique
(1) Dans la Manitoba Free Press du 23 juin 1903, journal canadien imprimé à Winnipeg, on peut lire le récit d'un lynchage qui a eu lieu la veille, le 22 juin, à Wilmington (Delavvare), non loin de Philadelphie :
« Le nègre fut mené sur la scène du crime. Là, il avoua qu il avait violé la femme «« blanche » . Il fut ensuite attaché à un poteau, brûlé, et son corps criblé de balles. »
>< The negro was taken to the scène of the crime. He there confessed to having assaulted the girl. He was then burned to the stake and his body riddled with bullets. »
cette violence et cette inconséquence dont ont témoigné les Américains envers la Russie dès la formation du conflit, et qui leur fit perdre la notion des vrais intérêts des États-Unis. Aujourd'hui que les victoires japonaises ont entraîné par voie de conséquences un premier boycottage des marchandises américaines par les Chinois, que les Nippons peuvent prétendre à la domination de tout l'Extrême- Orient, que les Philippines seront peut-être un jour menacées, les Yankees commencent à comprendre qu'ils ont fait fausse route. Le ton de leurs journaux l'établit assez; le moment n'est peut-être même pas loin où ils regretteront sincèrement la présence des Russes en Mandchourie.
Quelle influence les Anglais ont-ils exercée sur la naissance du conflit russo-japonais?
L'on ne peut s'en faire une idée exacte en considérant tous les Anglais en bloc; de toute nécessité, il faut distinguer divers groupes.
Tout d'abord, il est certain que la grande majorité des Anglais qui habitent l'Extrême-Orient ont incité les Japonais à partir en guerre contre la Russie. Cette attitude s'explique surtout par ce fait que la plupart de ces citoyens britanniques vivent ou ont vécu aux Indes, où la crainte d'une invasion russe est telle qu'elle leur fait souhaiter tout ce qui peut être une cause d'affaiblissement pour l'empire des tsars. Lord Gurzon, avec la russophobie invétérée qui a caractérisé sa magistrature, n'a fait que renforcer puissamment la croyance en ce danger, d'ailleurs tout artificiel (l).
Quoiqu'il en soit, il est indiscutable que les Anglais de cette catégorie ont poussé à la guerre, et ils l'ont fait avec d'autant plus de conviction que, pour beaucoup d'entre eux, la guerre russo-japonaise, au point de vue économique, ne pouvait être que profitable.
Rien de plus facile à admettre. Dans les dix dernières années, les filatures japonaises ont fait une concurrence sans cesse plus rude aux filatures des Indes. De même, les cargos nippons ont pris un peu partout le fret réservé jusqu'alors aux armateurs britanniques. La perspective de voir paralyser pour longtemps la concurrence japonaise du fait des hostilités ne pouvait donc sembler qu'avantageuse.
Les Nippons ont pu trouver une autre cause d'incitation à la guerre dans le ton général des nouvelles que les journalistes anglais expédiaient d'Extrême-Orient à Londres.
La Saturday Review du 23 novembre 1903 a prétendu que le Times avait poussé à la guerre. Il est certain que l'action des correspondants du Times à cet égard a été réellement importante; elle s'explique très naturellement par son mécanisme même, On peut avoir sur la politique que soutient le Times l'opinion qu'on voudra, mais on doit reconnaître qu'au point de vue de l'information étrangère, le grand journal londonnien est l'organe le mieux | outillé de l'univers. Ses correspondants dans chaque capitale sont de véritables envoyés diplomatiques. Toujours choisis parmi les hommes de valeur, ils disposent de moyens financiers considérables et entretiennent des relations étendues, ce qui, bien souvent, leur permet déjouer un rôle plus actif et plus réel que celui de nombre d'ambassadeurs.
Les correspondants du Times jouissent, en général, de la plus grande confiance de la part de la direction du journal; c'est là une application de cet excellent principe anglais
en vertu duquel, une fois qu'on a accordé crédit à un homme, on le lui conserve tant qu'il n'a pas démérité. Il s'ensuit que les informations extérieures du Times sont insérées le plus souvent sans modifications dès que la dépêche qui les contient parvient à Londres. Gomme l'originalité, la nouveauté, sinon l'authenticité de ces renseignements, sont notoires, il en résulte que, dans toutes les salles de rédaction du monde, ce sont les informations des correspondants du Times qui, traduites et découpées, sont ensuite présentées au public universel, non sans avoir subi un certain démarquage qui d'ailleurs en altère rarement le fond.
Le Times a donc exercé une énorme influence avant et au début de la guerre ; cette influence ne pouvait réellement pas être favorable aux Russes, puisque, le 30 mai 1903, le correspondant du grand journal londonnien à Saint-Pétersbourg avait été expulsé de la capitale de Nicolas 1 1 en raison de ce qu'on affirmait être son hostilité à l'égard de la Russie.
Quant aux correspondants du Times en Extrême-Orient, ils ont joué un rôle considérable, tenant en grande partie à leur excellente situation personnelle.
Le correspondant du Times au Japon est un ancien officier de l'armée anglaise. Ayant quitté le service depuis longtemps déjà, le capitaine Brinckley s'est installé à Tokyo, où il est devenu à la fois le correspondant du limes et le rédacteur en chef d'un journal purement japonais, quoique imprimé en anglais, le Japan Daily Mail. Gomme cet organe est officieux, il en résulte que, dans une certaine mesure, le capitaine Brinckley est nécessairement impressionné ou suggestionné, comme on le voudra, par le contact des milieux gouvernementaux nippons. Circonstance non négligeable, enfin, le capitaine Brinckley a épousé une Japonaise. Il est donc, par la force des choses, de ses intérêts et de ses affections, un japonisant. Rien d'étonnant,
par suite, à ce que ses communications au Times s'en soient maintes fois ressenties.
Quant au Dr Morrison, le correspondant du Times à Pékin, son cas est tout aussi net. Le Dr Morrison s'est fait depuis longtemps connaître comme un « curzonien » convaincu, donc, comme un adversaire déclaré des Russes. Il a mis à dénoncer leur pénétration en Asie orientale une persévérance toute britannique. C'est lui qui, avant la guerre, a excité les Japonais à agir, en leur montrant le nombre des troupes du tsar grossissant chaque jour, en leur disant qu'il ne fallait pas laisser passer l'heure.
Un antirusse aussi passionné que le Dr Morrison ne pouvait donc être qu'un japonophile très ardent.
Il est à noter que l'attitude du Times, depuis plusieurs mois, est très profondément différente. Les Russes ne peuvent vraiment plus se plaindre du grand organe britannique; il ne serait même nullement surprenant que, demain, le Times préconisât une entente politique de l'Angleterre avec la Russie.
Toutefois, si, se reportant au printemps de 1904, l'on tient compte de cette double action des Anglais d'Extrême-Orient et de la plus influente partie de la presse londonnienne, il est certain qu'avant et au début des hostilités, la grande masse britannique dut être considérée comme étant hostile à la Russie.
Quant au gouvernement de Londres, il n'a pas eu du tout, dans la guerre, la responsabilité qu'on lui a attribuée un peu partout, notamment en France, et surtout en ïiussie.
On savait très bien, au cabinet de Saint-James, que les intérêts commerciaux anglais en Mandchourie, pour intéressants qu'ils fussent, ne valaient pas une guerre et de périlleuses complications. A Niou-Ghwang, les Nippons étaient même plus redoutables que les Russes. M. Fulford Busch, négociant dans cette place, a déclaré qu'avant la
guerre sino-japonaise, 70 pour 100 du tonnage étranger environ était anglais. Or, depuis rétablissement des lignes de navigation nipponnes, l'Angleterre a dû partager avec le Japon le fret de ce port (1).
Ces considérations économiques ont eu leur valeur, mais elles ont pesé d'un poids relativement léger auprès des considérations de politique générale.
Remarquons tout d'abord que le point de vue que peut avoir un ministre des affaires étrangères anglais est autrement large que le point de vue d'un simple sujet, d'un simple commerçant britannique. Ces points de vue peuvent même être totalement opposés.
Ce fut le cas. Les hommes du cabinet de Londres semblent, en effet, avoir parfaitement discerné que si la destruction des flottes japonaises et russes, l'arrêt momentané du commerce japonais en Extrême-Orient, les embarras de la Russie en Mandchourie, pouvaient présenter certains avantages au point de vue anglais, ces avantages seraient peut-être compensés, et bien au delà, par les graves inconvénients qui résulteraient en Europe, pour la Grande-Bretagne, d'un affaiblissement trop sérieux de^ l'empire des tsars.
Or, ce qu'il faut bien comprendre, c'est que, depuis quatre ou cinq ans déjà, la politique générale anglaise a un objectif nouveau. Dans toutes les parties du monde, elle, s'oriente nettement contre l'Allemagne. Pourquoi? Pour des raisons qui maintenant sont évidentes; parce que l'Allemagne, en raison de sa puissance commerciale, en raison du développement pris par sa flotte de guerre, apparaît de plus en plus comme la très dangereuse rivale de l'Angleterre.
Une fois que les hommes d'État britanniques eurent fait bien nettement cette constatation, il devait en résulter
(1) V. Morning Post. Delhi, 4 février 1904.
nécessairement l'obligation de concevoir une ligne de conduite toute différente de celle suivie jusqu'alors. De toute évidence, la politique nouvelle à inaugurer avait pour condition même le rapprochement avec les grandes puissances continentales susceptibles, par la force de leurs armées, de contenir l'Allemagne, et c'est là une obligation qui s'impose d'autant plus à l'Angleterre que, comme on sait, si elle a une marine, elle n'a pas d'armée.
C'est de ce principe, en somme, que découlent à peu près tous les faits importants de la politique anglaise dans les dernières années. Je rappelle, à titre d'exemples, les visites réitérées du roi Edouard à l'empereur François- Joseph, visites qui, en raison des circonstances qui les ont signalées, — c'est-à-dire au moment où la propagande pangermaniste et prussophile dirigée de Berlin battait son plein, — signifiaient, en somme, que l'Angleterre n'admet pas une extension de l'Allemagne au sud de l'Europe centrale.
Dans le même ordre d'idées, il faut encore noter les tentatives très certaines qu'a faites durant la guerre le cabinet de Saint- James pour modérer, tout au moins dans la presse britannique, l'explosion des sentiments antirusses. On connaît, enfin, les efforts très réels de l'Angleterre officielle, soutenue d'ailleurs par l'unanimité du peuple anglais, pour arriver avec la France à une détente d'hostilité d'abord, et ensuite à une entente qui est aujourd'hui un fait accompli. C'est pour cet ensemble de raisons profondes que le gouvernement anglais n'a pas poussé vraiment à la guerre, et, en outre, parce que dans la mesure ou il pouvait la souhaiter, il lui suffisait de laisser aller les événements.
De là cette attitude plutôt pacifiante qu'a eue à Tokyo le cabinet de Londres, alors que l'opinion publique européenne était à tort convaincue qu'il suivait une politique contraire. Cependant, on eût pu voir plus juste, car des
symptômes très nets ont manifesté l'irritation que causaient au Japon les conseils britanniques de modération. Le 25 mars 1903, par exemple, une dépêche de Tokyo, reproduite par la plupart de nos journaux, nous apprit que le mécontentement que provoquait dans le Japon tout entier l'alliance avec l'Angleterre était l'une des causes de la victoire des libéraux et des modérés aux dernières élections législatives dans lesquelles les ministériels n'eurent que cent sièges sur trois cent soixante-quinze. Au cours de tout l'été de 1903, d'ailleurs, les journaux nippons illustrés ont traduit si fréquemment dans leurs caricatures ces sentiments de fraîcheur à l'égard de l'Angleterre, qu'aucun Européen habitant Yokohama, Kobé ou Nagasaki n'a eu la possibilité de les ignorer.
Si les Anglais partisans de lord Gurzon, c'est-à-dire surtout les Anglo-Indiens et leurs puissants soutiens à Londres, ont certainement travaillé à faire partir en guerre les Nippons contre les Russes, les Allemands ont vu avec une égale satisfaction commencer la guerre d'Extrême-Orient
On a constaté plus haut (1) comment c'est l'Allemagne qui, dans la réalité des faits, a poussé la Russie à Port- Arthur et lui a fait adopter depuis 1895 cette politique d'action rapide et violente si parfaitement contraire aux procédés souples et opportuns jusqu'à cette date de la pénétration russe en Asie. Si l'on tient un compte rationnel des faits et des dates, l'on arrive à cette conviction profonde qu'en 1897, l'Allemagne réalisa enfin le double
objectif de ses patients efforts : s'installer elle-même sur la côte chinoise et engager à fond, d'une façon presque irrémédiable, la Russie en Extrême-Orient.
Or, une fois qu'il vit la Russie installée à Port-Arthur, le gouvernement de Berlin a sans cesse favorisé la consolidation des Russes en Mandchourie, leur montrant même volontiers la Corée à occuper. Le fait de cette complaisance et de ces tentations me paraît indiscutable, car tous les diplomates russes avec lesquels j'ai pu m'entretenir au cours de mon voyage ont été unanimes à me déclarer que l'Allemagne donnait carte blanche à la Russie en Extrême- Orient.
Cette politique n'a d'ailleurs rien de difficile à comprendre. Certes, les Allemands n'ont pas fait la moindre opposition à la pénétration de la Russie en Extrême- Orient, car cet engagement de l'empire des tsars à l'est lointain ne pouvait que constituer pour l'Allemagne un bénéfice immense, vm coup de partie étonnant, sur lequel, il y a encore peu d'années, on n'aurait jamais osé compter à Berlin. Toute la question était de savoir si l'Allemagne gagnerait beaucoup ou immensément.
Il faut reconnaître qu'au point de vue allemand, les raisons économiques et politiques étaient absolument concordantes pour déterminer cette attitude.
Depuis une vingtaine d'années, le commerce allemand s'était développé dans les mers de Chine dans de vastes proportions. Des maisons de commerce allemandes s'étaient créées dans toutes les grandes villes commerciales du Céleste Empire, dont les mers étaient sillonnées par les caboteurs allemands. Partout les entreprises et le pavillon germaniques avaient restreint la part des entreprises et du pavillon britanniques. Rien ne gênait plus l'essor allemand, si ce n'est précisément le naissant essor japonais.
Incontestablement donc, les activités commerciales allemandes ne pouvaient que bénéficier de l'affaiblissement du trafic nippon pendant les hostilités et durant la période de lente reprise des affaires qui serait la conséquence de la paix.
C'était là, certes, un avantage évident.
Mais c'est au point de vue politique surtout qu'un conflit russo-japonais constituait un profit colossal pour l'Allemagne.
La Russie était en Mandchourie; s'il était possible de la fixer en Corée, de la mettre ainsi en rivalité avec la Chine et le Japon, c'était la Russie prise, pour une période indéfinie, dans le piège extrême-oriental où le prince de Bismarck avait rêvé de la faire tomber! C'était l'acte capital que Bismarck considérait comme indispensable à l'accomplissement des destinées ultérieures du germanisme, c'est-àdire à l'extension de l'empire allemand vers les Balkans par une solution en sa faveur du problème de l'Europe centrale.
Aucun risque grave n'était à courir, car la victoire finale des Russes sur les Japonais ne pouvait que présenter des avantages. Même dans ce cas, il était certain que la Russie ne sortirait de cette formidable crise que considérablement affaiblie en Europe. Les navires russes devraient forcément être tous envoyés en Extrême-Orient, ce qui mettrait la Baltique, pour plusieurs années, à l'entière merci de la flotte allemande. Toutes les combinaisons qu'on avait pu faire sur une action éventuelle des flottes franco-russes deviendraient pour longtemps nulles et sans valeur. Après la guerre, la flotte russe serait à refaire; les chantiers allemands trouveraient ainsi un aliment puissant à leur activité. Mais ce n'est pas tout; outre que la Russie supporterait des dépenses énormes dont le Japon ne pourrait jamais l'indemniser, — caria possibilité d'une victoire russe à Tokyo même ne fut jamais à envisager, — pour entretenir aux confins de l'Asie, sans l'avoir prévu, une armée d'au moins
cinq cent mille hommes, la Russie devrait nécessairement puiser son équipement, ses munitions et son matériel de guerre dans ses arsenaux organisés en vue d'une campagne en Europe contre l'Allemagne. Or, pour refaire ce matériel comme pour la réfection de la marine, il faudrait des années. 11 était donc certain que, pendant la période de la guerre et- durant celle de la reconstitution des forces russes, c'est l'Allemagne qui deviendrait réellement l'arbitre de l'Europe.
C'est pour arriver à cet ensemble d'énormes résultats valant plusieurs victoires que l'Allemagne a discrètement mais résolument poussé les Russes et les Japonais au conflit.
La perspective des difficultés militaires que devait rencontrer la Russie n'entra assurément pas en ligne de compte. L'influence des officiers allemands sur l'état-major de Tokyo est connue. Aussi n'ignoraient-ils pas les déceptions cruelles que les Russes éprouveraient. L'aveu, voilé mais suffisamment net, en est échappé à des Allemands eux-mêmes. La Revue russe a publié, le 16 juin 1904, l'enquête d'un Russe qui chercha à Berlin ce qu'on pensait alors de la situation de la Russie après cinq mois de guerre.
Le sujet du tsar causait avec un officier de Guillaume II. Celui-ci répondit : « Les renseignements que vous me donnez sont fort intéressants, d'autant plus qutls sont en accord complet avec ce qu on avait supposé ou prévu dans les milieux militaires allemands . Nous, Allemands, nousjugeons la mission du général Kouropatkine extrêmement ardue, et pensons qu'il lui faudra mener en même temps une guerre régulière avec les Japonais et repousser les agressions des guérillas chinoises qui sont les alliées des Nippons.
« La position des Russes dans ces circonstances est tellement difficile, qu il faut être un génie militaire pour en sortir avec dignité. »
164 LE MONDE ET LA GUERRE RUSSOfJ APOK AISE
Cette phrase, dans sa simplicité, n'indique-t-elle pas une intense satisfaction?
Toutes ces causes multiples : causes territoriales, locales ou générales, causes morales ou personnelles, causes accessoires, se sont combinées et mêlées intimement. De leur action dans le même sens est résulté : la guerre.