‹ Le monde et la guerre Russo-JaponaiseChapitre 6 sur 103 · IV. — La guerre sino-japonaise de · texte numérisé non relu

IV. — La guerre sino-japonaise de

Son prétexte et ses phases. — La révolte des Tong-Haks. — L'attaque

soudaine du Japon. — Ses victoires.

Le traité de Shimonosélà. — Circonstances de sa négociation, ses

clauses.

Avant dentier en contact avec les Japonais, les Russes durent franchir en marchant vers l'Orient d'énormes dislances.

C'est an seizième siècle, sous Ivan IV, que la Moscovie commence à regarder à lest. Le royaume de Kazan est conquis en 1552. En 1558, Grégoire Strogonoff obtient des concessions de terre sur la Kama. Un Cosaque du Don, Ermak Timofeevitch , franchit l'Oural et s'avance jusqu'aux rives de l'Irtych et de l'Ob. Tobolsk est fondée en 1587. Le poste de Iakoutsk est campé en 1632 au coude le plus oriental de la Lena. Toute la portion de la Sibérie comprise entre ce fleuve et la mer d'Okhotsk est ensuite explorée par des aventuriers audacieux : Poiarkoff, Chabaroff, Stépanoff. Les voïevods d'Iakoutsk, agissant en qualité de vice-rois, transmettent les rapports des explorateurs au tsar Alexis Michaïlovitch (1(345-1676) qui, intéressé par les nouveaux problèmes ainsi posés, ordonne de diriger les recherches plus au sud, du côté du fleuve Amour.

Plusieurs expéditions furent la conséquence de cet ordre. L'une d'elles est menée par Athanase Pachkov, qui fonde Nertchinsk en 1658 : le poste d'Albasine est crée encore plus à l'est, sur la rive gauche de l'Amour.

En 1684, le gouvernement chinois s'émeut de ce qu'il considère comme un empiétement sur son territoire. Le siège est mis devant Nertchinsk et Albasine par les Mandchous, puis un armistice intervient. Finalement, les délégués du tsar et du Fils du Ciel signent, le 27 août 1689, le traité de Nertchinsk, le premier acte diplomatique passé entre la Russie et la Chine.

Cette convention permettait aux Russes munis de passeports de commercer dans toute la Chine; mais son importance tint surtout à la clause suivante que, fort habilement , le boyard Golovine sut y faire insérer :

Tous les affluents du fleuve Amour, coulant du midi au nord, appartiennent à la Chine. Les rivières qui se jettent dans le fleuve Amour, du côté nord, et celles dont le cours s'étend dans la direction des monts Khingan, appartiennent à Sa Majesté le Tsar. Reste neutre le territoire se trouvant entre les susdites montagnes et la rivière Oudi, et s'étendant jusqu'aux plages de la mer.

Pendant longtemps, le statu auo se maintient; puis, l'action concertée de deux hommes : Nicolas Mouravieff et Guennadi Nevelskoï, vient en peu d'années faire faire un progrès considérable à la pénétration russe.

Guennadi Ivanovitch Nevelskoï naquit le 24 novembre 1813 à Drakino, dans le gouvernement de Kostroma. Attiré par les choses de la mer, il entra dans la marine de guerre, et, tout jeune enseigne, se passionna pour l'énigme que constituait alors la question du fleuve Amour. Où était l'embouchure de ce fleuve mystérieux? Etait-il accessible aux grands navires? Si oui, la Russie devait à tout prix s'en emparer et trouver ainsi un débouché sur le Pacifique. La volonté tenace du jeune officier lui permit de chercher et de trouver la solution du problème.

Après s'être mis d'accord avec Nicolas Mouravieff, nommé en 1847 gouverneur de la Sibérie orientale, il obtint de commander le Baïkal, vaisseau-transport chargé de ravitailler le port de Petropavlosk au Kamchatka. Sa cargaison une fois livrée, le commandant Nevelskoï explora, dans l'été de 1849, le littoral sud-est de la mer d'Okhotsk. Il constata que Sakhaline était une île et non pas une presqu'île, comme on l'admettait jusqu'alors, et, le 22 juillet, il découvrit enfin l'embouchure du fleuve Amour.

Le Ier août 1850, Nevelskoï fonde à ce point le port de Nicolaïevsk. Cet établissement est à peine affermi que Par-

CAUSES ANCIENNES DE LA Gl'ERRE 65

dent commandant, devenu amiral, songe à annexer Sakhaline. Il envoie l'un de ses officiers, le lieutenant Boschniak, en explorer la côte nord-est. Puis, le 22 septembre 1853, le Nicolaï, important navire de guerre pour l'époque, portant l'amiral Nevelskoï, le major Boussé et le lieutenant Boschniak, jette l'ancre devant Tamar-Aniva, le plus grand village de l'île. Les Japonais, qui depuis fort longtemps trafiquaient avec les chefs aïnos de Sakhaline, et qui ainsi avaient acquis dans le pays une influence réelle, cherchent, mais sans succès, à provoquer une opposition au débarquement.

Dès le lendemain, le poste de Tamar-Aniva reçoit le nom de Mouravieffsk, et l'amiral Nevelskoï fait rédiger, à l'usage des étrangers qui viendraient à Sakhaline, une déclaration officielle qui commençait ainsi :

D'après le traité de Nertchinsk, conclu, en 1689 entre la Russie et la Chine, l'île Sakkaline, étant la continuation du bassin du fleuve Amour, appartient incontestablement à la Russie. Sans parler de cet important document historique, prouvant à lui seul les droits de l'empire, d'autres faits les ont aussi appuyés. Des émigrés toungouses, sujets russes, ont occupé la susdite île dès le milieu du seizième siècle. En 1740, des navigateurs russes firent les premiers une description des côtes. En 1806, deux explorateurs russes, Ghvostoff et Davidoff, ont occupé au nom de l'empereur Alexandre 1er le rivage du golfe Aniva.

Or, le territoire de l'île Sakhaline fait ainsi, depuis des siècles, partie des Etats russes, etc.

Les diplomates de Saint-Pétersbourg n'avaient pas une confiance aussi robuste dans la portée et la signification du traité de Nertchinsk; aussi le gouvernement russe, pour assurer l'avenir, voulut-il régler d'une façon plus formelle encore la question amourienne.

L'amiral comte Poutiatine, envoyé extraordinaire du tsar près de l'empereur de Chine, eut beaucoup de peine à obtenir que le gouvernement chinois voulût bien envoyer à Aïgoun un ambassadeur extraordinaire pour y fixer,

lit, LE MONDE ET LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE

d'accord avec le gouverneur général de la Sibérie orientale, les elauses d'un traité définitif. Enfin, le prinee I-Chan, parent de l'empereur de Chine, se rendit à Aïgoun, et, après maints pourparlers avec le général Mouravieff, signa, le 16 mai 1858, un traité qui reconnaissait à la Russie la rive droite de l'Amour, depuis la mer jusqu'au fleuve Argoun.

Le 1/13 juin 1858, le vice-amiral comte Poutiatine signa à Ïien-Tsin un nouvel accord sino-russe, qui facilita encore les bonnes relations déjà existantes. Le 2/14 novembre 1860, le général Nicolas Ignatieff, profitant fort habilement de ce que la Chine était aux prises avec la France et l'Angleterre, signa à Pékin, avec le prince Koung, un traité qui confirmait celui d'Aïgoun, et qui, cette fois, d'une façon formelle, reconnaissait à la Russie tout le territoire entre l'Oussouri et la mer. Aussitôt, un nouvel établissement russe fut fondé dans la baie de Napoléon, au-dessous de l'embouchure de la Suitania, à l'extrémité sud de la nouvelle acquisition; la nouvelle cité reçut le nom de Vladivostok, — la dominatrice de l'Orient (du verbe russe vladiet (dominer) et de vostok (Orient) . Pendant quelque temps, il sembla aux Russes que tous leurs vœux étaient comblés et qu'ils avaient enfin sur le Pacifique le port choisi qu'ils enviaient.

Certes, la Chine avait vu avec regret des contacts aussi directs s'établir avec les hommes blancs de l'Occident; mais, si elle subissait ces rapports et ces pressions avec une gêne incontestable, les acquisitions faites jusque-là par les Russes ne portaient que sur des terres fort lointaines que les Célestes considéraient bien comme étant dans leur obédience, mais qui, après tout, n'avaient pas pour eux une importance vitale.

Quant aux Japonais, fort mécontents de l'arrivée des Tinsses dans le nord de Sakhaline, ils cherchèrent à plu-

sieurs reprises à sauvegarder dans la mesure du possible leurs intérêts.

En 1862, le shogoun envoya des délégués en Russie avec mission de délimiter les sphères d'action respectives. Ils proposèrent que Sakhaline fût coupée en deux parties par le 51e parallèle. Les Russes auraient eu la partie du nord et les Japonais celle du sud. L'entente n'ayant pu se faire, une sorte de condominium japono-russe s'établit en fait sur toute l'île, mais la situation qui en résulta fut pénible. En 1867, les Nippons tentèrent d'y mettre un terme. Les négociations échouèrent encore. Enfin, en 1875, l'amiral Enotomo reçut l'ordre exprès du mikado de régler définitivement la question. Il accepta d'abandonner tout Sakhaline aux Russes en échange de l'archipel des Kouriles.

De cette façon, toutes les difficultés pendantes entre l'empire des tsars d'une part et la Chine et le Japon de l'autre furent réglées pour un temps.

C'est alors que commencent à se manifester en Russie les premières idées sur la mise en valeur des territoires asiatiques. En 1866, le colonel Eugène Bogdanovitch présente à Alexandre II un projet général de Transsibérien. Peu à peu, les Russes s'intéressent davantage à leurs territoires d'Asie. A partir de 1886, le mouvement s'accentue. En 1889, les marchands de Nijni- Novgorod envoient une adresse à Alexandre III pour presser l'exécution du Transsibérien. C'est dans cette période que l'expérience établit l'insuffisance de Vladivostok sur lequel on avait tant compté. L'hiver, les glaces bloquent la rade, et, pour parvenir par terre à ce port, la voie ferrée devra contourner une portion considérable du territoire chinois.

Cette difficulté, on l'éviterait si Ton obtenait de la Chine l'autorisation de faire passer le dernier tronçon du Transsibérien sur le territoire mandchou, en allant directement de Nertchinsk à Vladivostok; et quant au port, toujours libre

de glaces, on l'acquerrait, semblait-il, dans des conditions cette fois les plus avantageuses si un jour le drapeau russe parvenait à flotter à l'extrémité de la presqu'île de Liao- Toung, à Port-Arthur, ou même mieux, et encore plus tard, àFousan.

Ainsi naquit chez les Russes l'idée de la pénétration immédiate en Mandchourie et ultérieurement en Corée.

Cette conception remit les Russes en contact direct avec les Japonais, contact qui, comme on l'a vu, avait cessé du fait de l'abandon au tsar par le mikado de l'île Sakhaline, en 1875.

La tendance naturelle des Russes à marcher vers lest n'est pas discutable, mais la politique qui en était la conséquence n'offrait pas de dangers, à la condition d'être progressive, de ne pas mener à des opérations prématurées, et surtout de considérer que les possibilités d'extension en Asie résultaient de l'état politique de l'Europe.

Tel eût dû être le point de vue des diplomates de Pétersbourg; mais, pour cette raison même, ce ne pouvait être celui de Berlin.

Depuis longtemps, l'Allemagne a tout fait pour engager la Russie en Extrême-Orient, et cette action puissante et soutenue est peut-être la cause la plus vraie de la guerre russo-japonaise.

Le rôle de l'Allemagne en Extrême-Orient, quoique ancien, a été joué avec tant d'habileté et de discrétion qu'il est encore presque ignoré. Tient-on à le comprendre dans sa vérité, il faut remonter presque à l'origine même de l'action politique du gouvernement allemand dans le

Céleste Empire. On en discernera ainsi aisément les principes et les tendances dans la période qui s'étend jusqu'à la guerre du Japon contre la Chine. L'action décisive de l'intervention allemande à Shimonoséki, en 1895, puis à Kiao-Tchéou, en 1897, apparaîtra ensuite sous son jour réel (1). Le résultat de ces investigations sera, je pense, une perception plus exacte du jeu remarquable des souverains prussiens dans les origines et le développement de la redoutable partie qui vient de bouleverser la face du monde.

La politique suivie par l'Allemagne en Extrême-Orient a été et est encore celle que lui imprima le prince de Bismarck.

A maintes reprises, le chancelier de fer laissa percer son passionné désir d'écarter la Russie des affaires d'Europe et de lui donner une pleine liberté d'action en Asie. A des amis de Saint-Pétersbourg il disait : « La Russie n'a rien à faire en Occident; elle n'y peut gagner que le nihilisme et d'autres maladies. Sa mission est en Asie; là, elle représente la civilisation (2) . n

Les dessous d'un incident diplomatique aujourd'hui oublié, mais qui se passa alors que M. de Bismarck était encore au pouvoir, vont montrer avec évidence que le ministre de Guillaume Ier manœuvra réellement, il y a déjà vingt-cinq années, pour engager la Russie en Extrême- Orient.

En 1880, l'affaire de Kouldja fut sur le point de mettre la Russie en guerre avec la Chine. Pour comprendre à quel point un éclat décisif fut alors imminent, un exposé assez étendu des circonstances de ce conflit est indispensable.

Le territoire de l'Ili constitue un des points stratégiques les plus importants du nord-ouest de la Chine. Sous le règne

(2) A. Rambaud, Histoire de Russie, p. 814. Hachette, Paris, 1900.

de l'empereur Tong, l'insurrection musulmane triompha si complètement en Dzoungarie qu'au mois de février 1866, aucune des villes de la région de l'Ili n'était plus au pouvoir effectif des Chinois.

Cet état de choses durait depuis plusieurs années quand, le 28 août 1871, l'interprète russe Lensy informa, dans une note, les autorités célestes que le gouverneur russe de la province des Sept-Rivières s'était emparé d'Ili le 4 juillet précédent. M. Vlangali, ministre de Russie à Pékin, ajouta

que la Chine devait envoyer un haut fonctionnaire à Ili pour se faire remettre la ville.

Le Tsong-li-Yamen remercia la légation de Russie de cette proposition, et l'empereur de Chine rendit un décret ordonnant au maréchal Yong d'aller à Ili s'occuper de la restitution de ces territoires. M. Vlangali assura qu'après entente du maréchal Yong avec le gouverneur russe KaufFaiunn, installé à Ili, celui-ci retournerait en Russie. Un second négociateur russe, M. Bokolansky, arriva dans la capitale du Céleste Empire. Lui et M. Vlangali eurent une

entrevue avec les membres du Tsong-li-Yamen. D'après un document d'origine chinoise, ceux-ci dirent aux représentants du tsar « que les troupes russes, depuis si longtemps qu'elles occupaient l'Ili, devaient être bien fatiguées, et que leurs frais d'entretien avaient dû être considérables » . Toujours d'après la même source, les fonctionnaires russes répondirent « que la dépense était une chose tout à fait accessoire, et qu'ils espéraient qu'après la rétrocession de l'Ili entre les mains du général Yong, la domination de la Chine sur cette province ne serait plus ébranlée » . Mais, comme les fonctionnaires russes ne parlaient pas d'une façon plus précise de la date de la rétrocession de l'Ili à la Chine, le Tsong-li-Yamen exprima le désir d'une solution définitive. Les choses traînèrent si bien en longueur que, le 14 janvier 1876, les Chinois prirent prétexte d'un article d'une convention sino-russe relative au transport du thé par la passe du Kia-yu-Kouan, pour dire au ministre de Russie d'alors, M. de Butzow, qu'avant d'arriver à une solution à cet égard, il fallait attendre qu'Ouroumtsi et que l'Ili eussent été restitués à la Chine.

Dans les mois qui suivirent, Tso, vice-roi du Ghen-si et du Ran-sou, annonça à la cour de Pékin qu'il avait enfin complètement terrassé la rébellion musulmane dans le Turkestan chinois, et que le principal chef insurgé, Po-yen- Hou, s'était réfugié sur le territoire russe. Le prince Kong et les membres du Tsong-li-Yamen rappelèrent à M. de Butzow que les traités ne permettaient pas à la Russie de donner asile aux rebelles chinois, et qu'en conséquence, les chefs insurgés devaient être livrés à la Chine au nom même de l'amitié qui unissait les deux gouvernements.

Les pourparlers qui eurent lieu à cette occasion remirent sur le tapis la question de l'Ili. Au mois de juin 1878, la cour rendit un décret chargeant Tchong-Ho, ancien vicej président du ministère du personnel, de se rendre en Russie en qualité de commissaire impérial. Ce mandarin

fut muni d'une lettre de créance aux termes de laquelle il devait négocier avec la Russie un traité aboutissant à la rétrocession de l'Ili et à la remise du rebelle Po-yen-Hou.

Le 31 décembre 1878, Tchong-Ho arriva en Russie. Au mois de mai 1879, il eut avec le ministre des affaires étrangères, le prince Gortschakoff, une conférence portant principalement sur la question de l'Ili. Les dépenses occasionnées à la Russie par l'occupation de ce territoire, et qu'il s'agissait de lui rembourser, donnèrent lieu à quelques difficultés. Finalement, il fut convenu que la Chine payerait une indemnité de cinq millions de roubles, mais, en outre, la Russie demandait l'ouverture de nouvelles routes commerciales et une rectification de frontières indiquée par une ligne passant par Ili, Kachgar et Tarbagataï; elle désirait, de plus, retenir une enclave de la partie sud de l'Ili.

Ces demandes, transmises par Tchong-Ho à Pékin, ne furent point admises. Le gouvernement chinois répondit qu'accéder à de telles prétentions équivaudrait à réduire le territoire de l'Ili des sept dixièmes au profit de la Russie et rendrait illusoire la rétrocession de cette province. En conséquence, on enjoignait formellement à Tchong-Ho de ne point transiger sur ces points.

Le 12 septembre, Tchong-Ho répondit par télégramme que les termes de la convention se trouvaient arrêtés, qu'il était difficile de rouvrir la discussion, et que, pour ce qui concernait la remise du rebelle Po-yen-Hou, il n'y avait absolument aucun espoir de réussir. Le 30 septembre, Tchong-Ho informa la cour de Pékin que, le 23 du même mois, il s'était rendu sur les bords de la mer Noire pour procéder à la signature de la convention. De fait, le 2 octobre, Tchong-Ho signa, en Crimée, à Livadia, résidence du tsar, le traité qui porte ce nom. Tchong-Ho accéda à toutes les prétentions russes, contrairement, semble-t-il établi, à ses instructions.

Tchong-Ho revint à Pékin en décembre. Aussitôt, un

décret de l'empereur de Chine le destitua et déféra son cas au jugement du ministre du personnel. La convention de Livadia fut soumise à l'examen d'un grand conseil comptant des princes, des hauts fonctionnaires, des grands chanceliers, douze ministres et neuf présidents de cour. Les concessions faites par cette convention relativement aux frontières, au transport des marchandises, à l'ouverture du Turkestan et de la Dzoungarie, à la navigation jusqu'à Pétune, furent à l'unanimité reconnues préjudiciables et inadmissibles. Quant à Tchong-Ho, on le déclara coupable pour ne point avoir tenu compte, dans ses négociations, des télégrammes et des lettres du Tsong-li-Yamen; et, sur îa demande du conseil, il fut privé de ses emplois. En outre, un décret ordonna au ministère de la justice de statuer sur son crime. Tchong-Ho fut condamné à la peine de mort avec sursis, et la cour ratifia cette sentence.

Puis, dans le courant du mois de janvier 1880, la cour décréta l'envoi en Russie du haut fonctionnaire Tseng, marquis Y-Yong, pour expliquer de point en point ce qu'il y avait d'impraticable et de fâcheux dans les bases du traité de Livadia.

Mais la Russie n'admit pas que celui qui avait négocié avec elle pût être condamné par son gouvernement. Elle réclama avec insistance la grâce de Tchong-Ho. Pendant des mois, les Chinois ne voulurent rien entendre et les Russes s'obstinèrent. La tension fut aussi grande que possible. La guerre fut sur le point d'éclater. Enfin, sous l'action des efforts pacifiques concordants des ministres de France et d'Angleterre, les Chinois cédèrent. Le 26 juin 1880, la cour de Chine fit à Tchong-Ho remise de sa peine. Cette grâce devint définitive par le décret impérial du 12 août de la même année.

C'est pendant la période la plus aiguë de ces négociations finales qu'il est suggestif d'étudier l'action à Pékin du ministre d'Allemagne, M. de Brandt.

Ce personnage, qui a joué en Extrême-Orient un rôle fort actif, a contribue grandement à introduire l'Allemagne dans les mers de Chine. Elève et admirateur de M. de Bismarck, M. de Brandt aimait les procédés décisifs de son maître. Pendant la guerre de 1870, alors consul au Japon, M. de Brandt ne voulut-il pas persuader au commandant d'un navire allemand, sur les côtes nipponnes, de bombarder la concession française de Yokohama? Pour empêcher cette énormité, il fallut les instantes démarches des autres consuls étrangers.

En ce qui concerne le rôle direct du ministre d'Allemagne à Pékin pendant l'affaire de Kouldja, je vais pouvoir l'exposer en m'appuyant sur des documents précis et sûrs. Il s'agit de la correspondance politique du ministre d'une grande puissance occidentale â Pékin, encore complètement inconnue du public (1), mais que j'ai eue entre les mains. Une citation textuelle des extraits topiques de ces lettres sera plus persuasive que tous les commentaires.

Le conflit russo-chinois, issu de l'affaire de Kouldja, est à l'état aigu; la guerre menace; le ministre de la puissance occidentale à laquelle nous faisons allusion télégraphie de Tien-Tsin à son gouvernement, le 5 juin 1880 :

M. de Brandt aurait émis l'avis que toutes les puissances chrétiennes devraient s'entendre pour étreindre simultanément la Chine, afin que chacun pût retirer de cette espèce d'écrasement ce qui serait à sa convenance.

Le ministre d'Allemagne cherche ainsi à exciter les convoitises de chacun, mais il poursuit un but très particulier à son pays; notre diplomate nous en informe.

Pékin, le 18 juin 1880.

Lorsque je vois l'intimité de tous les instants qui existe entre M. de Brandt et le chargé d'affaires de Russie (M. Koyander);

(1) Jusqu'au 10 mars 1905, date à laquelle je l'ai publiée dans le Correspondant.

quand j'assiste aux efforts peu dissimulés de M. de Brandt pour pousser les choses au pire, et que je l'entends exalter les avantages que présenterait une guerre dont l'effet immédiat serait, suivant lui, d'amener en quelques jours une armée russe sous les murs de Pékin, je ne puis m'empêcher de craindre quà l'accord existant entre les deux légations ne corresponde une entente entre les deux gouvernements. Dans le cas où cette supposition serait fondée, n'aurions-nous pas de sérieuses raisons de croire que la Russie ait obtenu les sécurités dont elle a besoin pour agir au gré de sa politique dans la direction de l'Orient, en échange d'une liberté analogue qu'elle aurait garantie à l'Allemagne du côté de l'Occident, et ne faut-il pas que la confiance mise par le gouvernement du tsar dans la validité de tels engagements fût bien grande, pour qu'il n'hésitât pas à engager le plus clair de ses ressources militaires actuelles et ses meilleurs hommes de guerre dans une vaste entreprise qui les éloignerait pour un temps indéfini de la Vistule et des provinces que l'ambition allemande a si clairement menacées dans d'autres temps?

Pékin, le 29 juin 1880.

Peut-être y a-t-il lieu de se demander, dès lors, ce qui est le plus incompréhensible de l'obstination absurde de la Chine ou de l'imprévoyance des Russes qui, dans l'état actuel des affaires de l'Europe, en présence des complications dont les menacent les convoitises d'un voisin si redoutable, viennent d'engager dans ces entreprises, qu'on pourrait appeler de « luxe », le plus clair des forces vitales de leur empire, c'est-à-dire de leurs finances délabrées, de leurs bonnes troupes décimées par la guerre d'Orient, et leur marine presque tout entière. Mes récentes conversations avec mon collègue, M. le ministre d'Allemagne, m affermissent dans les idées que les encouragements à cette politique étrange ont dû être donnés par le cabinet de Berlin à celui de Saint-Pétersbourg .

Gomme j'insistais auprès de M. de Brandt sur le peu de profit que les puissances occidentales seraient jamais conviées à retirer de conquêtes russes sur un point quelconque de l'Asie, mon interlocuteur s'est borné à me dire : « Hé! mon Dieu! nous pécherons bien quelque chose dans l'eau trouble, »

Pékin, le 16 juillet 1880.

Dès que la guerre aura éclaté, M. de Brandt ne fait aucun

mystère de l'intention où serait son gouvernement de mettre la main sur quelque position bien choisie d'où la marine de guerre de l'Allemagne pourrait utilement seconder les opérations de son commerce ou l'action de sa diplomatie à Pékin.

Notre diplomate signale encore qu'au moment où M. de Brandt pousse la Russie à la guerre, l'Allemagne fait de grandes fournitures d'armes au Céleste Empire.

En post-scriptum :

Pékin, le 11 janvier 1881.

Ces ventes ont effectivement eu lieu et je tiens de sir Thomas Vade, à qui M. de Brandt l'a confié, il y a quelques jours, que cent mille fusils Mauser ont été vendus ainsi par des trafiquants allemands et qu'il y en a déjà plus de vingt mille de livrés.

Votre Excellence pensera peut-être qu'il sera utile de faire parvenir ces renseignements à Saint-Pétersbourg, ne fût-ce que pour éclairer le gouvernement du tsar sur les principales vues dont s'inspire la politique allemande en présence des difficultés pendantes entre la Russie et la Chine. S'il peut en résulter quelque attiédissement dans les rapports d'une intimité quotidienne existant ici entre M. de Brandt et M. Koyander, nous n'aurions pas sans doute à le regretter et la cause de la paix n'aurait rien à y perdre.

Enfin une détente a lieu, puis la paix est assurée. Le même diplomate envoie alors à son gouvernement cette très importante dépêche.

Pékin, le 24 janvier 1881.

J'ai eu, ces jours derniers, avec un des secrétaires de la légation d'Allemagne, un entretien qui est venu donner raison à mes appréhensions passées, et dont je pense qu'à ce titre, vous ne trouverez pas hors de propos que je vous rende compte en détail.

Je savais que M. de Brandt se montrait très mécontent de l'arrangement conclu à Saint-Pétersbourg. Dès que j'eus mis la conversation sur ce sujet avec la personne dont je viens de parler, elle prit la parole avec une extrême véhémence. Et reproduisant, à n'en pas douter, le développement des vues consignées dans des rapports qu'elle a l'habitude d'expédier pour son chef, elle tint le langage que voici : « Rien n'est plus malheureux que la façon dont les choses ont tourné (c'est-à-dire l'accord pacifique

conclu entre la Russie et la Chine). A. présent, les Chinois vont redevenir plus entêtés, plus rétrogrades que jamais. Ils vont retomber dans leurs ornières, et la voie qui aurait pu s'ouvrir à nos commerçants, à nos industriels, à nos ingénieurs va se refermer de nouveau et pour longtemps. »

« Pourtant, fis-je observer, on ne s'est jamais tant occupé de télégraphe et de chemin de fer que depuis que l'arrangement pacifique avec la Russie a paru probable. C'est d'ailleurs logique, car, enfin, le chemin de fer qui aurait été construit en vue des seules nécessités de la guerre n'eût pas été terminé de longtemps, et il est à présumer que jusque-là la Russie en eût fini dix fois avec son débile adversaire. Vous n'en doutez pas, n'est-ce pas?» continuai-je en voyant que mon interlocuteur ne paraissait pas entrer dans mon idée. « Mais, pardonnez-moi, répondit-il, je ne partage pas votre sentiment à cet égard. Je ne crois pas, pour ma part, que les Russes auraient eu si facilement raison des Chinois. Je crois même que la guerre aurait vraisemblablement commencé pour eux par des revers sérieux... Les Chinois sont en grand nombre et ils ont beaucoup d'armes et de munitions; leur artillerie de campagne notamment est excellente, et ils s'entendent très bien à la servir. — Oui, mais ils n'ont ni chefs, ni cadres, ni organisation quelle qu'elle soit, et leur infanterie est ridicule. — Je l'admets; aussi, je ne prétends pas qu'ils puissent livrer des batailles rangées, mais je crois qu'outillés comme ils le sont et évoluant en toute sécurité sur leur propre territoire, ils eussent pu susciter les plus grands embarras à un petit corps d'armée qui se serait risqué au delà de la frontière pour tenter une pointe hardie sur Pékin, comme on en avait parlé. L'envahisseur se serait vu entouré par des masses considérables qui eussent coupé ses communications et fait perdre beaucoup de monde. Les troupes chinoises ont réalisé d'incontestables progrès sous le rapport du matériel dont elles disposent, comme de l'instruction militaire de leurs corps spéciaux, et les Russes ne les eussent certainement pas écrasés dans une première rencontre. Je ne doute pas qu'à la longue, la supériorité de l'armement et la discipline européenne n'eussent assuré le triomphe définitif aux généraux du tsar, mais la chose aurait traîné et les Russes n'auraient pas remporté des succès aussi rapides qu'on le pense. »

Il est de toute évidence que les opinions ainsi développées ne sont que le reflet de celles de M. de Brandt. Mon interlocuteur les avait apprises dans les dépêches de son chef. Cela étant admis, il y a d'importantes conclusions à tirer de tout ce qui précède :

1° M. de Brandt a sincèrement désiré la guerre. Il a donc, comme je le pensais, dû tout faire pour y pousser, et ceci donne absolument raison à ce que je vous ai écrit de son attitude ici.

2° M. de Brandt a cru que cette guerre serait, pour la Russie, longue, coûteuse et pénible. Cette considération ne l'a pas gêné dans la poursuite d'une politique qui lui paraissait avantageuse. Il la jugeait telle en Chine, parce qu'il comptait sur la possibilité de peser sur les résolutions d'un gouvernement effrayé par les difficultés avec lesquelles il serait aux prises, et qui se montrerait par cela même disposé à faire, contrairement à ses habitudes, de larges concessions aux étrangers neutres, afin de ne pas les aliéner.

Mais ce point de vue a-t-il été le seul auquel se soit placé M. de Brandt? A l'en croire, il n'y en aurait pas eu d'autres.

Alors qu'il soutenait cette thèse, mon collègue déclarait, à la vérité, et devait dire au chargé d'affaires de Russie, encore plus qu'à nous, que cette guerre serait un pur jeu pour les troupes du tsar. Tout indique qu'à Saint-Pétersbourg, on a cru à la sincérité des sympathies qu'il témoignait à M. Koyander, et c'est sans doute à cette croyance qu'il convient d'attribuer le récent envoi de la grande croix de Sainte-Anne à mon collègue d'Allemagne.

Mais comment concilier l'appui fourni à la légation de Russie, et largement récompensé par elle, avec le langage inscrit dans les dépêches de Berlin? Il est peu probable, ou plutôt il est inadmissible, que M. de Brandt ait trompé son gouvernement. Donc, il a été l'agent d'une politique à deux faces à l'égard de la Russie. C'est ce que d'instinct, j'ai deviné en arrivant en Chine, quand j'ai dénoncé l'incompréhensible intimité existant ici entre M. Koyander et M. de Brandt, et les efforts que faisaient de concert ces deux agents pour pousser les choses à l'extrême : l'un, par ambition nationale, mû par le désir imprudent et irréfléchi de ménager quand même à son pays des conquêtes glorieuses ; l'autre, dans la pensée très raisonnable, au contraire, d'engager le cabinet de Saint-Pétersbourg en le poussant à des aventures dont il mesurait toute la gravité et qui eussent absorbé pour longtemps les forces vitales de la Russie, en écartant de l'Europe et de la Vistule les hommes et les généraux dont le voisinage pourrait embarrasser /' Allemagne le jour où celle-ci aurait besoin d'avoir ses coudées franches...

Il resterait maintenant à savoir si M. de Brandt a eu des instructions de son gouvernement pour en agir ainsi, ou s'il a été de l'avant de sa propre initiative en s'inspirant de convenances

générales qu'il connaît assurément fort bien, certain d'ailleurs de n'être pas désavoué dans tout ce qu'il ferait pour ménager des atouts précieux à la politique de M. de Bismarck.

Quoi qu'il en soit, l'accueil fait naguère par le cabinet de Berlin aux propositions du gouvernement anglais, tendant à ménager une médiation collective de la France, de l'Angleterre et de l'Allemagne, afin de prévenir, s'il était possible, un conflit entre la Chine et la Bussie, prouverait qu'il ne désirait pas au même degré que nous le maintien de la paix en Extrême-Orient.

La crainte alléguée alors de s'immiscer d'une façon qui eût semblé indiscrète dans les affaires de la Russie se fût expliquée, si l'on n'avait pas partagé à Berlin les appréciations de M. de Brandt quant à la marche probable des événements. Mais on a de graves raisons de penser que le gouvernement allemand n'appréciait pas l'état des choses en Chine autrement que ne le faisait son agent, que l'on voyait la gravité de la lutte prête à s'engager et que tout au moins on ne la regrettait pas. L'amitié sincère n'a pas de tels scrupules, et il est permis d'induire de l'attitude observée alors par le gouvernement allemand que, s'il n'a pas guidé la conduite de son représentant en Chine, il s'est tout au moins associé à ses calculs.

Le rôle de M. de Brandt et de son gouvernement dans l'affaire de Kouldja ne marque-t-il pas , avec toute la netteté souhaitable, quelle politique M. de Bismarck voulait voir suivre à son propre pays et à la Russie en Extrême- Orient? Des faits innombrables témoignent que cette politique ne changea point. Jamais, depuis, on ne perdit à Berlin une occasion d'engager la Russie à aller plus à lest et plus au sud jusqu'au jour où l'installation allemande sur les rives du Ghan-Toung, dont on verra plus loin les origines (1), exerça une action décisive sur la formation de la guerre russo-japonaise.

Les Japonais ont sur l'empire du Matin-Calme des prétentions séculaires. Dès le troisième siècle, leur impératrice Jingo fit la conquête de la presqu'île, mettant ainsi son peuple en contact avec la civilisation chinoise. C'est par la Corée que, six cents ans environ avant Jésus-Christ, le bouddhisme pénétra au pays nippon.

A la fin du seizième siècle, Hideyoshi s'empara de nouveau de la péninsule, qui rentra bien ensuite sous la suzeraineté chinoise, mais n'en resta pas moins en contact permanent avec l'empire du Soleil-Levant. Gomme ce fut toujours un royaume au gouvernement faible, les Japonais se sont habitués depuis fort longtemps à considérer la Corée comme devant tôt ou tard infailliblement leur revenir. Aussi s'étonnèrent-ils grandement, quand ils purent soupçonner la Russie d'avoir, elle aussi, des prétentions sur le Royaume Ermite.

En 1876, enhardi par le vrai succès qu'il venait de remporter dans l'affaire de Sakhaline, le gouvernement russe obtint du n ikado qu'il renonçât à toute suzeraineté sur la Corée; mais, la même année, le Japon obtint, le 26 février, que la Corée secouât quelque peu la suzeraineté chinoise °t ouvrît par le traité de Kang-Hoa, au commerce nippon, les ports coréens de Fousan, Gensan et Tchémulpo (I).

Mais la Corée restait fermée aux Européens, qui, à leur tour, voulaient y pénétrer.

Le gouvernement français envoya le commandant Four-

(1) En fait, l'ouverture du port de Fousan eut lieu en 1876, celle de Gensan le 1er mai 1880, et celle de Tchémulpo le 1er janvier 1883.

niera bord du Lynx, à Fousan, en 1880. Les Américains, les Italiens, eux aussi, tâtèrent le terrain. Les premiers efforts des Russes surtout exaspérèrent les Japonais. Le même diplomate qui nous a si bien renseignés sur le rôle joué par M. de Brandt dans l'affaire de Kouldja écrit de Pékin à son gouvernement à la date du 8 juin 1881 :

Vous aurez reçu communication des violents articles publiés dans les journaux officieux du Japon, où il est déclaré que l'indépendance de ce pays (la Corée) est maintenant liée à celle du Japon lui-môme, et que le gouvernement du mikado, dût-il y périr, de rait engager jusqu'à son dernier bomme et son dernier bâtiment, plutôt que de laisser s'accomplir l'absorption de la Corée par la Russie.

A Séoul, les craintes d'une conquête russe furent même si vives que, pour s'en préserver, on ouvrit des relations avec l'Angleterre. Puis, tout à coup, les forces navales importantes que la Russie avait placées en Extrême-Orient, sous les ordres de l'amiral Lessoffsky, furent rappelées en Europe. La Corée ne songea donc plus à nouveau qu'à se garer des Européens. Mais ce fut en vain. En avril 1882, le gouvernement des Etats-Unis envoya le Commodore Shuffeld à Séoul, procéder à l'ouverture pratique de la Corée, comme jadis le commodore Perry l'avait fait au Japon. Pour faciliter un accord auquel, mû par ses idées de rénovation moderne, il s'était toujours montré favorable, Li- Hung-Tchang fit accompagner l'agent américain de son secrétaire particulier, Ma-Kien-Tchang, homme très actif et intelligent, qui devait servir d'intermédiaire officieux avec le gouvernement coréen. Grâce à ce concours, Shuffeld signa le traité qu'il souhaitait le 24 mai 1882.

Le même Ma-Kien-Tchang prêta aussi ses bons offices à M. Dillon, consul de France à Tien-Tsin, que M. Bourée, ministre de France à Pékin, avait envoyé en mission à Séoul. Les ministres coréens firent en juin 1882 la déclaration officielle que le représentant français attendait

d'eux. Le 6 juin 1882, les Anglais, de leur côté, signèrent avec la Corée un traité ad référendum. Le 30 juin, l'Allemagne à son tour prit pied à Séoul.

La Corée était virtuellement ouverte aux Européens, mais les Japonais bénéficièrent de la grande avance prise par eux. Ne se contentant pas des ports ouverts, ils pénétrèrent dans l'intérieur. Cette immixtion des Japonais dans leur pays irrita les Coréens. Le 13 juillet 1882, des sujets japonais furent attaqués à Séoul. A la suite de cet incident, des troupes chinoises pour représenter le pouvoir suzerain et des troupes japonaises pour assurer la garde de la légation du mikado, prirent leurs quartiers dans la capitale coréenne.

Dans les premiers jours de décembre 1884-, une collision se produisit â Séoul entre des soldats chinois et japonais appartenant à ces deux troupes. Le gouvernement de Tokyo réclama, négocia. 11 profita de l'incident pour obtenir, en avril 1885, de la Chine, en tant que suzeraine, de nouvelles concessions dans le Royaume -Ermite. Puis, le jf 9 janvier 1885, un traité coréen-japonais fut signé à Séoul par le comte Inouyé-Kaoru, traité qui accorda au Japon les réparations qu'il demandait.

C'est dans la période qui suivit que des rumeurs de traité secret entre la Russie et la Corée circulèrent à plusieurs reprises. Les Japonais s'en inquiétèrent et non sans raison. Le 31 mai 1891, le tsarévitch, le futur Nicolas II, posa à Vladivostok la première traverse du Transsibérien, dont on décida de mener rapidement la construction, ce qui impliquait la volonté pour la Russie de s'occuper activement de l'Extrême-Orient; en outre, le comte Gassini, diplomate russe fort habile, fort entreprenant, était arrivé à Pékin au commencement d'octobre 1891, et les choses allèrent de telle sorte qu'au commencement de 1894, le

gouvernement de Saint-Pétersbourg essaya de négocier avec celui de Tokyo un projet de partage de la Corée qui eût donné à la Russie la côte est de la péninsule et au Japon la côte ouest avec l'île de Quelpaert.

C'est alors que le gouvernement japonais, ayant besoin d'un dérivatif à de sérieuses difficultés intérieures et comprenant fort bien la nécessité de décourager nettement les prétentions russes, résolut de prendre des mesures décisives. Il lui fallait un prétexte pour intervenir en Corée. Il le chercha.

A la suite d'une rébellion de Tong-Haks, en 1894, dont il ne pouvait venir à bout, le gouvernement coréen réclama l'aide simultanée de la Chine et du Japon. Ces deux pays envoyèrent des troupes, mais à Tokyo on voulait brouiller les cartes ; on protesta contre la participation chinoise, et, le jeudi 28 juin 1894, M. Otori, ministre du Japon à Séoul, remit un ultimatum au roi, demandant que la Corée agisse comme Etat indépendant et non plus comme un vassal de la Chine (1),

La Chine fit savoir que, seule suzeraine, seule elle pouvait agir à Séoul, et elle envoya deux mille hommes au roi de Corée pour lui prêter assistance. Le Japon risposta en expédiant cinq mille hommes à Séoul, en occupant Fousan et en invitant le roi de Corée à se déclarer indépendant de la Chine. Le 25 juillet 1894, le navire japonais Naniwa- Kan torpilla le transport chinois Kowshing.

La déclaration officielle de la guerre ne fut faite que

(1) V. Henri Cordier, Histoire des relations de la Chine avec les puissances occidentales, t. III, p. 231. Félix Alcan, Paris, 1902.

le Ier août par la Chine et le 12 août 1894 par le Japon.

Le 15 et le 16 septembre 1894, les Japonais gagnèrent la bataille de Ping-Yang; le 17 septembre, ils gagnèrent la bataille navale du Yalou; les 19-22 novembre, ils s'emparèrent de Port-Arthur (l), et, le 12 janvier 1895, ils prirent Wei-Haï-Wei.

La Chine était complètement vaincue. Li-Hung-Tchang arriva à Shimonoséki pour négocier. Le 24 mars, un chauvin japonais tira sur l'ancien vice-roi . Le 28. mars, le mikado accorda en compensation l'armistice que réclamait Li.

Le 16 avril 1895, le traité de paix fut signé à Shimonoséki par Li-Hung-Tchang aux conditions suivantes : cession au Japon de Formose, des Pescadores, de la presqu'île du Liao-Toungavec Port-Arthur; reconnaissance par la Chine de l'indépendance de la Corée ; payement en sept ans et en huit versements de 200 millions de taels d'indemnité de guerre.

(1) En 1882, Port-Arthur fut choisi par Li-Hung-Tchang comme siège d'un grand port militaire chinois. L'année suivante, l'officier allemand au service de la Chine von Hannecken commença les travaux d'armement de quelques batteries. Un Français, M. Chollot, actuellement ingénieur de la concession française de Changhaï, construisit la première cale sèche.

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