V. t Évolution et la Vie
lieues d'elle. C'est que la matière, quand les faits observés sont trop complexes, devient impénétrable. La trop grande abondance des renseignements dissimule la loi.
Nécessaires ou non, des lois générales existent dans l'esprit; leur être est intellectuel; elles pourraient être encore, sans que la matière existât- Un physicien aperçoit une loi, celle du pendule, par exemple. On dira : il n'y aurait point de loi du pendule, sans un pendule. On aura tort, malgré l'apparence; puisqu'aucun pendule matériel n'obéit absolument et ne peut obéir à la loi. Elle suppose un fil sans extension, un poids sans étendue, un point d'attache sans frottement. C'est une idée. Introduisez la matière et la loi est faussée. La physique, l'astronomie deviennent ainsi des sciences abstraites.
Mais rien de plus concret que la géologie, et rien de plus contingent. Ce n'est pas une science mais plutôt une synthèse des autres sciences physique , chimie , histoire naturelle , qu'elle appelle tour à tour à son aide, quand elle essaye d'apercevoir une vérité générale, au milieu de la multitude des faits.
Dans l'étude géologique, la matière abonde jusqu'à envelopper et écraser l'esprit. Il n'aperçoit plus, et ne conçoit pas même la possibilité de cher-
cher des lois générales, comme celles de l'hydrostatique ou celles auxquelles obéissent les gaz; au milieu des soulèvements, des gisements, des couches de terrains superposés, il tâche de deviner l'histoire des changements brusques ou lents survenus dans l'enveloppe du globe terrestre.
Que nos yeux quittent la terre, et qu'ils suivent le cours des astres : la matière s'évanouit; les mondes deviennent des points en mouvement; et les lois mathématiques se montrent dans leur rigueur, et avec leur caractère de nécessité. Les distances réciproques, les vitesses, les attractions des corps célestes sont calculées exactement.
Mais si nous rentrons en ce monde, et retombons les pieds dans son argile, à l'ombre de ses montagnes et de ses rochers, la matière a grandi autour de nous ; et en même temps l'idée simple s'envole. La loi, deux mondes nous la font apercevoir; et dans deux poignées de sable nous la perdons de vue. Le raisonnement est en défaut, car le problème est trop compliqué. Les grands vides de l'espace interstellaire, ces moments de silence et de repos de la nature, permettaient à la raison de se reconnaître et de conclure : elle est vaincue par la multitude inextricable des phénomènes. De même que quelques planètes isolées ont fait connaître la gravitation, de même quelques
notes isolées ont fait comprendre l'acoustique : on n'étudierait pas l'acoustique au milieu des cris de la foule ou du vacarme de la tempête.
La géologie n'est point mathématique. Elle est chimique et physique, si Ton peut comparer les expériences du laboratoire à celles de la nature. Ce qui n'est pas toujours vrai, tant les masses et les forces en action et par conséquent les phénomènes diffèrent. Le laboratoire du géologue, c'est le glacier, le volcan, le lit des fleuves, ce sont les dunes de la mer.
La géologie est une science d'observation, essentiellement objective, toute fondée sur le témoignage des sens, et n'atteignant, en fait d'idées générales, que de grandes hypothèses. Certes, aucun géologue ne peut espérer raisonner sur le dépôt des terrains, à la façon dont Pascal, par exemple, raisonnait sur l'équilibre des liquides, découvrant sans expérience et à priori la presse hydraulique. Mais par cette raison même, la géologie nous est un solide garant du monde extérieur. Nous sommes au sein de la matière; elle nous touche, elle nous entoure; on pourrait dire qu'elle nous aveugle et nous étouffe. Pendant que nous lui demandons le secret de son histoire, et que nous cherchons en elle (c'est notre meilleure ressource) les vestiges des êtres vivants qui nous ont
LA TERRK
précédés, nous ne pouvons plus nous retirer comme Berkeley dans le monde intellectuel, et déclarer que les impressions de nos sens ne sont que des phénomènes moraux et subjectifs, derrière lesquels n'existe aucune réalité.
Ils existent, bien que pouvant, à d'autres yeux, offrir d'autres formes et d'autres couleurs, ces océans dont la matière mobile couvre les deux tiers du globe. Elles existent ces montagnes qui portent leurs durs et lourds sommets dans les nuages et qui se dressent comme de hautes barrières, entre les pays habités. Elles existent aussi, ces couches de terrains dissemblables déposées l'une sur l'autre, à travers les siècles, recouvrant les scories uniformes de l'astre éteint, et conservant les ossements pétrifiés ou les coquilles des premiers vivants.
Rien ne donne plus nettement le sentiment de la réalité, que la géologie, parce que rien n'est plus contingent. Ici, point de spéculations, point de lois rationnelles; mais seulement des faits. Le ciel pour les astronomes est un grand traité de mécanique : que tous les astres s'évanouissent, et la mécanique restera vraie. La terre est un livre d'histoire.
Nous avons pensé, par l'exposé qui précède, compléter notre chapitre intitulé : Matière. Ici, en proposant des exemples, nous voulons achever le chapitre qui concernait les Théories.
Que nous apprend la chimie de l'essence intime de la matière et de ses combinaisons ?
« La seule méthode, dit Ostwald, qui permette de reconnaître si un corps est simple ou composé, s'il est un élément ou une combinaison, consiste à le supposer composé et à lui appliquer tous les moyens de décomposition que l'on connaît... Le concept d'un corps simple dans le sens chimique, est celui d'un corps non décomposé, et non pas celui d'un corps non décomposable... »
Quelques corps réputés non décomposables ont, en effet, été décomposés ; mais le nombre n'en est pas grand. Environ soixante corps ont gardé le nom de corps simples, ayant résisté à tous les procédés
d'analyse, notamment à celui qu'on peut uniformément appliquer à toutes les combinaisons qu'on veut rompre, l'élévation de température.
La chaleur dissocie toutes les molécules. Quand elles se forment, parle rapprochement de plusieurs atomes, il y a dégagement de chaleur, transformation de chaleur d'œuvre en chaleur sensible ; comme lorsque le gaz passe à l'état liquide. Et inversement, il y a absorption de chaleur, quand les molécules se rompent et que leurs éléments se séparent.
Comme on mesurait la tension de vapeur, on a pu mesurer aussi la tension de dissociation : la vapeur d'eau, par exemple, étant surchauffée, de l'oxygène et de l'hydrogène se sépareront, et la dissociation s'arrêtera, après une certaine quantité séparée, à une certaine température. La proportion des gaz libres augmentera à une température plus haute ; chaque degré de chaleur correspond à une tension maxima.
Dans le soleil toutes les substances sont dissociées : les corps simples y sont à l'état de vapeurs, reconnaissables par les raies de leur spectre. Dans les astres en voie de refroidissement, des corps composés se forment ; et des équilibres s'établissent : équilibres entre des tendances opposées ; car, d'une part, par la combinaison des ato-
mes, la chaleur est mise en liberté, et, d'autre part, la chaleur tend à dissocier les atomes. Au moment où en est la terre, dans les conditions tempérées où l'eau est liquide et où la vie pullule, la matière se présente à nous presqu'entièremenl à l'état de combinaison, et c'est par l'analyse que devait naturellement commencer l'œuvre de la chimie.
Comment a-t-on été amené à calculer le poids relatif des atomes? Comment la chimie a-t-elle fait de ce concept : l'atome, une probabilité équivalant presqu'à une certitude ? Nous le dirons un peu plus loin.
Mais d'abord comment concevons nous l'atome?
Le mot d'infiniment petite particule est tout à fait impropre. La matière est-elle divisible à l'infini? C'a été l'objet d'une fatigante et oiseuse discussion.
Dire : les atomes sont si petits qu'on ne peut les diviser, serait une affirmation privée de sens. Car s'il s'agit d'une division faite par la pensée, l'espace plein comme l'espace vide peuvent être divisés à l'infini : le travail consiste à ajouter des zéros au dénominateur d'une fraction ; et on ne conçoit pas comment cette question a quelquefois occupé les philosophes.
S'il s'agit de division matérielle, notre main aidée d'un instrument ira plus loin que sans ins-
trument; et la chimie poussera encore beaucoup plus loin les opérations que ne pourra le faire la physique. Mais il y a une limite. En effet, les atomes sont inégaux en poids. Dans leur petit volume, il n'y a point de pores : tout est plein. Leur densité doit donc être maxima et la même pour tous. On en doit conclure que leurs volumes ! sont différents comme leurs poids et proportionnels à ces poids. Un atome plus lourd qu'un autre est en même temps plus gros.
Nous disons qu'ils sont pleins, et que leur densité estconséquemment la même pour tous.
En effet, pouvons-nous supposer qu'une quantité donnée de matière se dilate sans qu'il y ait disjonction des particules pleines, et production et agrandissement de parties vacantes qui les séparent? Pouvons-nous concevoir qu'une quantité de matière occupant un certain volume soit amenée à en occuper un plus grand, tout aussi complètement, sans se disloquer et sans laisser de vides? C'est ce que notre esprit ne conçoit pas: bien que l'opinion ait été soutenue. Deux portions d'espace remplies constituent deux objets matériels ; un de ces objets ne peut occuper la même place que
l. Nous parlons ici du volume de l'atome lui-même. Ce qu'on entend en chimie par volume atomique (rapport de la densité au poids atomique dans les solides) est tout autre chose.
l'autre; il ne peut pas davantage occuper tantôt les deux places et tantôt une seule. S'il paraît se dilater ou se contracter, c'est que ses parties sont disjointes et s'éloignent ou se rapprochent.
Il y a donc de gros et de petits atomes, s'il y en a de lourds ou de légers.
Quand le point d'évaporation est dépassé, toutes les attaches rompues : les atomes se sont séparés et volent librement dans l'espace. Ils se fuient même et leur tendance à s'éloigner les uns des autres est rendue manifeste par la poussée qu'ils font subir aux parois, des vases dans lesquels on les enferme.
Cette poussée est produite, suivant les physiciens, par le total des innombrables chocs des atomes contre les parois. C'est un bombardement de grêlons très petits et parfaitement élastiques, car, le coup porté, ils reprennent leur course en sens inverse avec la même vitesse.
Nous, qui sentons passer sur notre face et nos mains, le souffle de l'air, nous avons peine à nous figurer ainsi les choses. Il nous semble qu'un fluide continu et mobile nous enveloppe et non une grêle de petits objets solides. Nous n'imaginons pas le gaz comme un solide réduit et envolé en poussière.
Il faut bien cependant l'imaginer ainsi. D'une
part, dans la combinaison de deux corps, des particules de chacun ayant toutes le même poids, sont restées entières, unies seulement aux particules de l'autre. Et, d'autre part, lorsque par l'absorption de la chaleur en l'un de ces corps, une vitesse suffisante a été communiquée à ces particules, elles se sont séparées, occupant aussitôt un volume beaucoup plus grand. Mais si, dans l'intimité de la combinaison avec les particules d'un corps étranger\ elles sont demeurées les mêmes, elles demeureront aussi les mêmes lorsqu'elles ne feront que recevoir une addition de force vive et acquérir une nouvelle vitesse.
L'atome, c'est une particule absolument pleine et incompressible. Les atomes sont très petits, indivisibles par les moyens physiques dont nous disposons. Mais notre raison peut concevoir qu'ils soient rompus : ce ne sont pas des infiniment petits. Etant admis que ce mot réponde à un sens véritable, il ne saurait être employé ici, où il nous faut admettre des atomes de différents poids et, par conséquent, de différentes grandeurs, car la densité étant la même, le plus lourd est aussi le plus grand.
Schopenhauer a raison de dire : « Absolument incompressible, il ne serait pas absolument indi-
visible... De tels corps peuvent se supposer aussi bien grands que petits, et un atome pourra être aussi grand qu'un bœuf pourvu qu'il résiste à toute attaque 1 . »
« Imaginez, a dit encore Schopenhauer, deux corps de nature très différente et qu'on aurait dépouillés de tous leurs pores par compression, comme au moyen de marteaux, ou par pulvérisation : leurs poids spécifiques seraient-ils devertus égaux? Ce serait là le critérium*. »
Le martelage augmentera le poids spécifique : mais jamais assez pour arrivera ce plein absolu, qui se réaliserait si tous les pores étaient comblés. Si cette condition était réalisée, oui, le poids spécifique devrait être le même pour tous les corps.
Pourrait-on en conclure que dans l'intérieur des atomes la substance est la même? Serait-ce une raison de croire à l'unité de la matière ? Ne peut-on soutenir que lorsque deux portions d'espace, de forme et de grandeur égales sont entièrement remplies, elles sont identiques, et qu'il est impossible à notre esprit de concevoir entre elles aucune différence? La plupart des caractères auxquels nous reconnaissons des différences entre les
i . Le Monde comme volonté et comme représentation. Trad. Burdeau, tome III, p. 117.