Scolie générale des Principes
sens ; mais il arrive à les connaître en faisant usage de la raison.
Stuart Mill a défini le système qui nous paraît fondé maintenant sur l'expérience et la critique scientifiques, par ce mot : Cosmothetk idealtim. Là nous paraît être la vérité. Nous ne voyons, sans doute, que nos perceptions. Mais derrière ces apparences, existe le Cosmos, la réalité extérieure qui nous survit. Et cette réalité la science la découvre.
- Des prairies et des bois, des montagnes, des mers, l'or du soleil versé sur les arbres et les eaux, les profondeurs du ciel remplies d'astres, et toutes ces formes et ces couleurs exhalant, pour ainsi parler, du plus humble de leurs détails comme de leur radieux ensemble, la beauté, charme des âmes et joie qui naît pour elles de la contemplation des choses: voilà le premier monde, celui que voient nos yeux, le monde humain. Des atomes groupés en molécules, atomes et molécules identiques par la substance, différents par la forme et par le mouvement; enveloppant les «tomes et emplissant tout l'espace, Téther amorphe •et continu. Voilà le second, celui de la réalité objective. Les lumières sont éteintes* les couleurs et les contours effacés, les sons assourdis : seul se poursuit le mouvement de la grande machine.
500 LE MONDE EXTEUIECU
Le premier monde périra avec nous quand nous fermerons les yeux. Mais l'idée, le type de la beauté dont nous apportions avec nous le souvenir ne peut périr si vite. De même que la couleur rose ou bleue ne meurt pas en même temps que les pétales desséchés d'une fleur, mais doit reparaître aussi brillante en d'autres objets; de même le beau renaîtra en d'autres visions appartenant à d'autres hommes.
Dans le second inonda, la loi se découvre. Loi mathématique éternelle et nécessaire, et cependant appliquée à un monde contingent. Où est la contradiction? Un éclair de l'éternelle beauté a pu, de la même manière, illustrer pour un instant des spectacles éphémères. Ce qui est éternel ne cesse pas d'être éternel pendant la courte durée des choses mortelles.
Le monde extérieur est contingent puisqu'il pourrait n'être pas, ou être autrement. Quoiqu'il ne naisse pas et ne meure pas avec nous, quand nous ouvrons et fermons nos yeux à la lumière, ainsi que le monde humain, il a cependant un commencement et une fin si la démonstration de Clausius est juste. Mais étant donnée l'existence de ce monde et certains caractères généraux déterminés par l'expérience, la loi mathématique s'empare de lui ; et des expériences secondaires
ne servent plus qu'à confirmer le physicien dans la voie de recherches où sa raison le conduit.
Ainsi, d'une part, la beauté vit dans le monde des sensations ; d'autre part, la loi mathématique gouverne le monde extérieur. La critique scientifique a misa part le premier; elle a pénétré les secrets du second.
Avec l'idée du beau, avec l'idée du vrai, nous possédons en nous l'idée du bien. Celle-là ne se manifeste pas dans le monde sensible, et encore bien moins dans le monde physique extérieur.
Son unique domaine est la libre conscience de l'homme. Avec elle la science n'a aucune relation, et ici ses procédés expérimentaux restent en défaut ; elle a beau, d'après les principes du déterminisme, renouveler les mêmes conditions pour provoquer le même phénomène : la liberté s'en rit, et les conditions identiques sont suivies d'un phénomène différent. Devant la même misère une main s'ouvre et l'autre se retire ; devant le même péril un homme se dévoue et un autre s'enfuit.
Ainsi donc la vérité mathématique apparaît dans les lois physiques qui gouvernent le monde extérieur; la beauté est répandue en le monde des sensations qui vit pour nous et avec nous et n'a de réalité qu'en l'âme des créatures vivantes; en la
conscience humaine responsable et libre est déposée l'idée du bien.
Et ces trois idées, du vrai, du beau et du bien éclairent, enchantent ou gouvernent les hommes, pendant leur court passage en ce monde ; mais elles ne sont pas liées au sort des hommes et du monde; éternelles et nécessaires, elles sont des attributs de Dieu.