MŒURS DE LA MERE
A quelque moment que je la visite, je trouve la mère tantôt juchée sur le dôme de ses jarres, tantôt à terre, à demi redressée »t lissant de
LE COPUIS ESI'AGNUl.
la patte la panse ventrue. Plus rarement elle sommeille au milieu du tas.
L'emploi de son temps est manifeste. Elle surveille son trésor de pilules; elle ausculte des antennes ce qui se passe là-dedans; elle écoute la croissance des nourrissons; elle retouche les points défectueux; elle polit et repolit les surfaces pour ralentir la dessiccation à l'intérieur jusqu'à complet développement des inclus.
Ces soins minutieux, soins de tous les instants, ont des résultats qui frapperaient l'attention de l'observateur le moins expérimenté. Les jarres ovoïdes, disons mieux, les berceaux de la nursery sont superbes de régulière courbure et de netteté. Ici aucune de ces crevasses par où fait saillie un bourrelet de mastic, aucune de ces fêlures, de ces écailles soulevées, enfin aucun de ces accidents qui presque toujours déparent, sur le tard, les poires du Scarabée, si belles au début.
Travaillés au stuc par un modeleur, les coffrets du bousier cornu n'auraient pas meilleure façon, même lorsque la dessiccation les a gagnés en plein. Oh ! les beaux œufs d'un bronze obscur, rivalisant de volume et de forme avec ceux de la chouette! Cette perfection, maintenue irréprochable jusqu'à la rupture de la coque pour la délivrance, ne s'obtient que par des retouches incessantes, entrecoupées de loin en loin de repos pendant lesquels la mère se recueille et sommeille à la base du tas.
Elle pourrait descendre plus avant dans le sable, se blottir à sa guise en n'importe quel point; elle pourrait remonter au dehors, s'attabler à des vivres frais, si le besoin de se restaurer l'exige. Ni le repos, ni les joies du soleil et des petits pains mollets ne lui font quitter sa famille. Jusqu'à ce que tous ses fils aient éventré leur coque, elle n'abandonnera pas la chambre natale.
Nous sommes en octobre. Si désirées des gens comme des bêles, les pluies sont enfin venues, imbibant le sol à quelque profondeur. Après les torrides et poudreuses journées de l'été qui suspendent la vie, voici la fraîcheur qui la ramène, voici l'ultime fête de l'année. Au milieu des bruyères épanouissant leurs premiers grelots roses, l'oronge crève sa bourse blanche et apparaît, semblable au jaune d'un œuf à demi dépouillé de son albumen; le massif bolet pourpre bleuit sous le pied du passant qui l'écrase; la scille automnale dresse sa petite quenouille de fleurs lilas; l'arbousier ramollit ses billes de corail.
Ce renouveau tardif a des échos sous terre. Les Copris nouveau-nés se hâtent de rompre leurs coques assouplies par l'humidité, et viennent à la surface participer aux liesses des derniers beaux jours.
Ils sont trois, quatre, cinq au plus. Les fils, plus longuement encornés,
sont aisément reconnaissables; mais rien ne distingue les filles de la mère. Entre eux d'ailleurs même confusion. Par un brusque revirement, la mère, tantôt si dévouée, est devenue d'une parfaite indifférence à l'égard de sa famille émancipée. Désormais chacun chez soi, chacun pour soi. On ne se connaît plus. Que son indifférence actuelle ne nous fasse pas oublier ses soins merveilleux, prodigués pendant quatre mois.
En dehors des hyménoptères sociaux, abeilles, guêpes, fourmis et autres, qui nourrissent leurs petits à la becquée et les élèvent avec les soins d'une délicate hygiène, où trouver dans le monde entomologique un autre exemple de telle abnégation maternelle, de telle sollicitude éducatrice? Je n'en connais pas.
Comment le Copris a-t-il acquis cette haute qualité, que j'appellerais volontiers morale, s'il était permis de mettre de la moralité dans l'inconscient? Comment a-t-il appris à dépasser en tendresse l'abeille et la fourmi, de si grand renom? Je dis dépasser. L'abeille mère, en effet, est simplement une usine à germes, usine de prodigieuse fécondité, il est vrai. Elle pond, et c'est tout. D'autres, vraies sœurs de charité vouées au célibat, élèvent la famille.
La mère Copris fait mieux dans son humble ménage. Seule, sans aide aucune, elle pourvoit chacun des siens d'un gâteau dont la croûte durcie et constamment remise à neuf sous la truelle maternelle devient inviolable berceau. Dans sa tendresse, elle s'oublie jusqu'à perdre le besoin de manger. Au fond d'un terrier, quatre mois durant, elle veille sur sa nichée, attentive aux besoins du germe, du ver, de la nymphe et de l'insecte parfait. Elle ne remontera aux fêtes du dehors que lorsque toute sa famille sera émancipée. Ainsi éclate, chez un humble consommateur de bouse, une des plus belles manifestations de l'instinct maternel. L'esprit souffle où il veut.