‹ Le monde merveilleux des insectesChapitre 20 sur 50 · LES NOCES DU GRILLON · texte numérisé non relu

LES NOCES DU GRILLON

Écoutons sa musique. C'est au seuil du logis, dans les allégresses du soleil, jamais à l'intérieur que chante le Grillon. Les élytres, relevées en double plan incliné et ne se recouvrant alors qu'en partie, stridulent leur cri-cri avec des douceurs de trémolo. C'est plein, sonore, bien cadencé et de durée indéfinie. Ainsi se charment, tout le printemps, les loisirs de la solitude. L'anachorète chante d'abord pour lui. Enthousiasmé de vivre, il célèbre le soleil qui le visite, le gazon qui le nourrit, la paisible retraite qui l'abrite. Dire les félicités de la vie est le premier mobile de son archet.

Le solitaire chante aussi pour les voisines. Curieuse scène, ma foi, que les noces du Grillon. Les deux sexes sont domiciliés à part et tous deux casaniers à l'extrême. A qui revient de se déplacer? L'appelant va-t-il trouver l'appelée? Est-ce l'appelée qui vient chez l'appelant? Si le son est le seul guide entre demeures largement distantes, il est de nécessité que la muette aille au rendez-vous du bruyant. Mais pour sauver la bienséance, je me figure que le Grillon a des moyens spéciaux qui le guident vers la Grillonne silencieuse.

Quand et comment se fait la rencontre? Je soupçonne que les choses se passent aux discrètes lueurs du crépuscule du soir et sur le seuil du logis de la belle, en cette esplanade sablée, en cette cour d'honneur qui précède l'entrée.

Tel voyage, de nuit, à quelque vingt pas de distance, est pour le Grillon grave entreprise. Son pèlerinage accompli, comment retrouvera-t-il sa demeure,

lui casanier, inexpert en topographie? Regagner ses pénates doit lui être impossible. Il erre, je le crains, à l'aventure, sans gîte. Faute de temps et de courage pour se creuser un nouveau terrier, sa sauvegarde, il périt misérablement, savoureuse bouchée du Crapaud en ronde nocturne. Sa visite à la Grillonne l'a exproprié, l'a tué. Que lui importe! lia accompli son devoir de Grillon.

Entre prétendants, les rixes sont fréquentes, vives, mais sans gravité. Les deux rivaux se dressent l'un contre l'autre, se mordent au crâne, solide casque à l'épreuve des tenailles, se roulent, se relèvent, se quittent. Le vaincu détale au plus vite; le vainqueur l'insulte d'un couplet de bravoure; puis, modérant le ton, il vire, revire autour de la convoitée.

Il fait le beau, le soumis. D'un coup de doigt, il ramène une antenne sous les mandibules, pour la friser, l'enduire de cosmétique salivaire. De ses longues pattes d'arrière, éperonnées et galonnées de rouge, il trépigne d'impatience, il lance des ruades dans le vide. L'émotion le rend muet. Ses élytres, en rapide trépidation néanmoins, ne sonnent plus ou ne rendent qu'un bruit de frôlement désordonné.

Vaine déclaration. La Grillonne court se cacher derrière une brindille de thym. Elle écarte un peu le rideau cependant, et regarde, et désire être vue.

Et fugit ad salices, et se cupit ante videri,

disait délicieusement l'églogue, il y a deux mille ans. Le couple est formé.

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