LA CONCIERGE
La demeure creusée au début du printemps par l'Abeille solitaire reste, quand vient l'été, héritage indivis entre les membres de la famille. 11 y avait sous terre une dizaine de cellules environ. Or, de ces loges sont issues uniquement des femelles. C'est la règle chez les Halicles. Ils ont deux générations par an. Celle du printemps ne se compose que de femelles ; celle de l'été comprend à la fois des femelles et des mâles, en nombre à peu près équivalent.
Non réduite par des accidents, surtout par le moucheron affameur, la maisonnée consisterait donc en une dizaine de sœurs, rien que des sœurs, toutes également laborieuses et toutes aptes à procréer sans collaborateur nuptial. D'autre part, l'habitation maternelle n'est pas une masure, tant s'en faut : la galerie de pénétration, maîtresse pièce du logis, peut très bien servir après enlèvement de quelques décombres. Ce sera autant de gagné sur le temps, si précieux à l'Abeille. Les cellules du fond, les cabines de glaise, sont, elles aussi, presque intactes. Il suffira, pour les utiliser, d'en rafraîchir le stuc avec le polissoir de la langue.
Eh bien, qui des survivantes, ayant droit égal à la succession, héritera de la demeure? Elles sont six, elles sont sept et davantage, suivant les chances de la mortalité. A qui reviendra la maison maternelle? Nulle querelle entre les intéressées. Sans contestations, l'immeuble est reconnu pi"opriété commune. Par la même entrée, les Abeilles sœurs paisiblement vont et viennent, vaquent à leurs affaires, passent et laissent passer.
Là-bas, au fond du puits, chacune a son petit domaine, son groupe de cellules creusées à nouveaux frais lorsque sont occupées les anciennes, maint«-
nant insuffisantes en nombre. En ces alcôves, propriété individuelle, chaque mère travaille à l'écart, jalouse de son bien et de son isolement. Partout ailleurs, la circulation est libre.
C'est spectacle de vif intérêt que celui des entrées et des sorties au fort du travail. Une récolteuse arrive des champs, les plumeaux des pattes poudrés de pollen. Si la porte est libre, brusquement l'Abeille plonge sous terre. Un arrêt sur le seuil serait du temps perdu, et la besogne presse. Parfois plusieurs surviennent à peu d'intervalle. Le passage est trop étroit pour deux, surtout quand il faut éviter des frôlements intempestifs qui feraient choir la charge farineuse. La plus rapprochée de l'orifice entre vite. Les autres, rangées sur le seuil dans l'ordre de leur arrivée et respectueuses des droits d' autrui, attendent leur tour. Aussitôt la première disparue, la seconde la suit, prestement suivie elle-même de la troisième, et puis des autres, une à une.
Parfois encore la rencontre se fait entre une Abeille qui va sortir et une Abeille qui va rentrer. Alors, d'un bref recul, cette dernière cède le pas à la sortante. La politesse est réciproque. J'en vois qui, sur le point d'émerger des puits, redescendent et laissent le passage libre à celle qui vient d'arriver. Par ces mutuelles prévenances se maintient sans encombre le va-et-vient de la maisonnée.
Ayons l'œil vigilant. 11 y a mieux que le bel ordre des entrées. Lorsqu'un Halicte se présente, revenant de sa tournée aux fleurs, on voit une sorte de trappe, qui fermait la demeure, brusquement descendre et laisser passage libre. Aussitôt l'arrivant entré, la trappe remonte à sa place, presque à fleur du sol, et clôt de nouveau. Même manœuvre au sujet des parlants. Sollicitée en arrière, la trappe descend, la porte s'ouvre, et l'Abeille s'envole. Immédiatement l'huis se referme.
Que peut être cet obturateur qui, descendant ou montant dans le cylindre du puits à la manière d'un piston, ouvre et clôt le logis, à chaque départ, à chaque arrivée? C'est un Halicte, devenu concierge de l'établissement. De sa grosse tête, il fait barrière infranchissable dans le haut du vestibule. Si quelqu'un du logis veut entrer ou sortir, il tire le cordon, c'est-à-dire qu'il recule en un point où la galerie s'élargit et laisse place à deux. L'autre passe. Lui tout aussitôt remonte à l'orifice, qu'il obstrue de son crâne Immobile, le regard au guet, il ne quitte son poste que pour donner la chasse aux importuns.
Profitons de ses brèves apparitions au dehors. On reconnaît en lui un Halicte pareil aux autres, maintenant affairés de récolte; mais il a le crâne chauve, le costume terne et râpé. Sur son do» à demi dépilé, ont presque disparu
les belles ceintures de zèbre, alternant le brun et le roux. Ces vieilles nippes, usées par le travail, nous renseignent de façon claire.
L'Abeille qui monte la garde et fait office de concierge à l'entrée du terrier est plus âgée que les autres. C'est la fondatrice de l'établissement, la mère des travailleuses actuelles, l'aïeule des larves présentes. En son printemps, il y a trois mois, elle s'est exténuée en travaux solitaires. Maintenant, elle se repose. Non, le terme de repos n'est pas ici de mise. Elle travaille encore, elle vient en aide à la maisonnée dans la mesure de ses moyens. Incapable d'être mère une seconde fois, elle devient concierge; elle ouvre le logis à ceux de sa famille, elle tient au large les étrangers.
Le biquet soupçonneux, regardant par la fente, disait au loup : « Montremoi patte blanche, ou je n'ouvrirai pas. » Non moins soupçonneuse, l'aïeule dit aux venants : « Montre-moi patte jaune d'Halicte, ou tu n'entreras pas. » Nul n'est admis dans la demeure s'il n'est reconnu membre de la famille.
Voyez en effet. A proximité du terrier passe une Fourmi, aventurière sans scrupule, qui voudrait bien savoir la cause de l'odeur mielleuse remontant du fond de la cave. « File ton chemin, sinon gare! » fait la concierge d'un mouvement de nuque. Cette menace suffit d'habitude. La Fourmi décampe. Si elle insiste, la surveillante sort de sa guérite, se jette sur l'audacieuse, la houspille, la chasse. Tout aussitôt la correction donnée, elle rentre dans son corps de garde et se remet en faction.
C'est maintenant le tour d'une coupeuse de feuilles, l'Abeille Megachile, qui, inhabile dans l'art des terriers, utilise, à l'exemple de ses congénères, les vieilles galeries creusées par d'autres. Celles de l'Halicte zèbre lui conviennent très bien, quand le terrible moucheron du printemps les a laissées vacantes, faute d'héritiers. A la recherche d'un gîte où s'empileront ses outres en folioles de robinier, elle inspecte fréquemment au vol les bourgades d'Halictes. Un terrier paraît lui agréer; mais avant qu'elle ait mis pied à terre, son bourdonnement est perçu par la gardienne, qui s'élance brusque, fait quelques gestes sur le seuil de sa porte. C'est tout. La coupeuse de feuilles a compris. Elle s'éloigne.
Parfois la Megachile a le temps de s'abattre et d'engager la tête dans l'embouchure du puits. A l'instant la concierge est là, qui remonte un peu et fait barricade. Suit une contestation de peu de gravité. L'étrangère a vite reconnu les droits du premier occupant, et sans insister va chercher ailleurs domicile.
Ainsi des autres qui, par erreur ou par ambilion, cherchent à pénétrer dans le terrier.
Entre aïeules, même intolérance. Vers le milieu de juillet, lorsque l'animation de la bourgade est dans son plein, deux catégories d'Halictes sont aisément reconnaissables : les jeunes mères et les vieilles. Les premières, bien plus nombreuses, d'allure vive, de costume frais, vont el viennent sans relâche des terriers aux champs et des champs aux terriers. Les secondes, fanées, sans entrain, errent oisives d'un trou à l'autre. On les dirait désorientées, incapables de trouver leur domicile. Que sont ces vagabondes? J'y vois des affligées, restées sans famille par le fait de l'odieux moucheron du printemps. Tout a succombé en divers terriers. Au réveil de l'été, la mère s'est trouvée seule. Elle a quitté sa maison vide, elle est partie en recherche d'une demeure où il y eiit des berceaux à défendre, une garde à monter. Mais ces heureux nids ont déjà leur surveillante, la fondatrice, qui, jalouse de ses droits, reçoit froidement sa voisine sans emploi. Une sentinelle suffit; avec deux, l'étroit corps de garde s'encombrerait.
Il m'est donné d'assister par moments à la querelle de deux aïeules. Quand survient à la porte la vagabonde en quête d'emploi, la légitime occupante ne se dérange pas do son poste, ne recule pas dans le couloir comme elle le ferait devant un Halicte revenant des champs. Loin de livrer passage, elle menace de la patte et de la mandibule. L'autre riposte, veut entrer tout de même. Des bourrades s'échangent. La rixe finit par la défaite de l'étrangère, qui s'en va chercher noise ailleurs.
Ces petites scènes nous font entrevoir dans les mœurs de l'Halicte zèbre certains détails de haut intérêt. La mère qui nidifie au printemps ne sort plus de chez elle une fois ses travaux terminés. Recluse au fond du clapier, occupée à de menus soins de ménage, ou bien somnolente, elle attend la sortie de ses filles. Lorsque, aux chaleurs de l'été, l'animation de la bourgade reprend, n'ayant rien à faire au dehors comme récolteuse, elle se met en faction à l'entrée du vestibule, pour ne laisser entrer que les travailleuses du logis, ses propres filles. Elle tient à l'écart les malintentionnées. Nul ne pénètre sans le consentement de la concierge.
Rien ne dit que la vigilante s'écarte par moments de son poste. Je ne la vois jamais quitter sa maison, s'en aller se restaurer sur les fleurs. Son âge et sa fonction sédentaire, de peu de fatigue, l'affranchissent peut-être du besoin de nourriture. Peut-être encore les jeunes revenant du butin lui dégorgent-elles, de loin en loin, une gouttelette du contenu de leur jabot. Alimentée ou non, la vieille ne sort plus.
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Mais il lui faut les joios d'une famille aclive. Diverses eu sont privées. Le brigandage du Diplère à déliiiil la maisonnée. Les éprouvées abandonnent le terrier désert. Ce sont elles qui, dépenaillées et soucieuses, errent ii travers la bourgade. Elles se déplacent par brefs essors, plus souvent elles restent immobils. Ce sont elles qui, aigries de caractère, violentent leurs collègues et cherchent à les déloger. De jour en jour plus rares et plus languissantes, elles dk^jiuraissent. Que sont-elles devenues? Le petit lézard gris les guettait, bouchées faciles.
Les domiciliées dans leur propre domaine, celles qui gardent la manufacture à miel où travaillent leurs filles, héritières de l'établissement maternel, sont d'une vigilance merveilleuse. Plus je les fréquente, plus je les admire. Aux heures fraîches de la matinée, alors que les récolteuses s'abstiennent de sortir, ne trouvant pas la farine pollinique assez mûrie par le soleil, je les vois à leur poste, au bout supérieur de la galerie. Là, immobiles, la tête à fleur de terre, elles font barricade contre l'envahisseur. Si je les regarde de trop près, elles reculent un peu et attendent dans l'ombre le départ de l'indiscret.
Je reviens au fort de la récolte, entre huit heures et midi. C'est maintenant, à mesure que les Halictes rentrent ou sortent, une succession de prompts recul.-. pour ouvrir la porte et d'ascensions pour la refermer. La concierge est dans le plein exercice de ses fonctions.
Après midi, la chaleur est trop forte, les travailleuses ne vont plus aux champs. Retirées au fond de la demeure, elles vernissent les cellules nouvelles, elles boulangent le pain rond qui va recevoir l'œuf. L'aïeule est toujours là-haut, clôturant l'huis de son crâne pelé. Pour elle, pas de sieste aux heures étouffantes : la sécurité générale l'exige.
Je reviens à la tombée de la nuit, plus tard même. A la clarté d'une lanterne, je revois la surveillante aussi assidue que dans la journée. Les autres se reposent ; elle, non, crainte apparemment de périls nocturnes, connus d'elle seule. Finit-elle néanmoins par descendre dans la tranquillité de l'étage inférieur? C'est à croire, tant le repos doit s'imposer après les fatigues d'une telle garde.
Il est clair que, surveillé de la sorte, le terrier est exempt de calamités pareilles à celles qui, trop souvent, le dépeuplent en mai. Qu'il vienne maintenant, le moucheron voleur des pains de l'Halicte! Son audace, son guet opiniâtre ne le déroberont pas à la vigilante qui, d'une menace, le mettra en fuite, ou, s'il persiste, l'écrasera de ses tenailles.
Les appi-ovisionnements terminés, lorsque les Halictes ne sortent plus
affairés de récolte et ne rentrent plus enfarinés de leur charge, la vieille est encore à son poste, aussi vigilante que jamais. Les derniers préparatifs se font là-bas, concernant la nitée; les cellules se closent. Jusqu'à la fin du tout, la porte sera gardée. Alors aïeule et mères quittent la maison. Épuisées par le devoir, elles s'en vont périr on ne sait où.
LE VER DE LA NOISETTE
LE VER DE LA NOISETTE
S'il suffit, pour être heureux, d'avoir gîte paisible, bon estomac et \hres assurés, celui-ci vraiment est un heureux, mieux que le célèbre rat qui s'était retiré dans un fromage de Hollande. L'ermite du fabuliste avait conservé quelques relations avec le monde, source d'ennuis. Un jour, des députés du peuple rat s'en vinrent lui demander une aumône légère. Le reclus écouta leurs doléances d'une oreille mal disposée; il dit ne pouvoir les assister, promit des prières, et sans plus ferma la porte.
Si dur qu'il fût à la disette des autres, cette visite d'affamés dut quelque peu lui troubler la digestion; l'histoire ne le dit pas, mais il est permis de le croire. L'ermite du naturaliste n'a pas ces désagréments. Sa demeure est un logis inviolable, un coffre d'une seule pièce, sans porte ni guichet où puisse frapper l'importun en détresse. Là dedans, quiétude parfaite; rien n'y arrive des bruits, des soucis du dehors. Excellent gîte, ni trop chaud, ni trop froid, tranquille, fermé à tous. Table excellente aussi, et somptueuse. Que faut-il davantage? Le béat se fait gros et gras.
Chacun le connaît. Qui de nous, cassant une noisette entre ses bonnes molaires d'adolescent, n'a mordu sur quelque chose d'amer, de glutineux? Pouah ! C'est le Ver des noisettes. Surmontons notre répugnance et voyons la bête de près. Elle en vaut la peine.
C'est un ver replet, grassouillet, fléchi en arc, sans pattes et d'un blanc laiteux, sauf la tête, coiffée de corne jaunâtre. Extrait de sa loge et déposé sur la table, cela remue, se recourbe et frétille sans parvenir à se déplacer. La locomotion lui est refusée. Qu'en ferait-il dans son étroite niche? C'est, du reste, un trait commun à la tribu des Charançons, tous passionnés sédentaires en leur âge de larve. Tel est l'ermite dont l'histoire va suivre, le reclus à croupe rondelette et luisante, le ver du Balanin des noisettes.
L'amande de la noisette est son gâteau, pièce copieuse dont il dédaigne habituellement les reliefs, tant les vivres excèdent les limites de l'embonpoint. Il y a là largement, pour un seul, de quoi mener douce vie trois à quatre semaines; mais ce serait disette avec deux convives. Aussi les provisions sontelles scrupuleusement rationnées : à chaque noisette son ver, pas davantage.
La demeure est bastion de continuité parfaite, sans joint, sans fissure par où pourrait se glisser un envahisseur. Le noyer compose la coque de son fruit avec deux valves assemblées, laissant entre elles une ligne de moindre résistance; le noisetier construit ses tonnelets avec une douve unique, qui se recourbe en voûte partout de force égale. Comment le ver du Balanin a-t-il trouvé accès dans cette forteresse?
A la surface, aussi lisse que marbre poli, le regard ne discerne rien qui puisse expliquer l'entrée d'un exploiteur venu du dehors. On conçoit la surprise et les naïves imaginations de ceux qui, les premiers, remarquèrent le singulier contenu de la noisette intacte, sans ouverture aucune. Le ver dodu qui vivait là dedans ne pouvait être un étranger. Il était donc né du fruit même, sous l'influence d'une mauvaise lune. C'était un fils de la pourriture couvée par un brouillard.
Fidèle conservateur des vieilles croyances, le paysan d'aujourd'hui met toujours les noisettes véreuses et autres fruits gâtés par l'insecte sur le compte de la lune et d'un mauvais air qui passe. Et cela durera ainsi indéfiniment, tant que l'école rurale ne donnera place d'honneur à la gaie, à la vivifiante étude des champs.
A ces àneries substituons le réel. Le ver est certainement un étranger, un envahisseur; et s'il est entré, c'est qu'il a trouvé quelque part un passage. Ce défilé, qui échappe au premier examen, cherchons-le en nous aidant d'une loupe.
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La recherche n'est pas longue. La base de la noisetti' s'étale en une large dépression pâle et rugueuse où la cupule se rattachait. Sur les confins de cette aire, un peu en dehors, brunit un point subtil. Voilà l'entrée du château fort, voilà le mot de l'énigme.
Sans autre informé, le reste suit, très clairement. Le Gurculionide des noisettes est porteur d'un vilebrequin buccal, démesuré de longueur, et un peu courbe.
En imagination, je vois très bien l'insecte, qui se dresse sur le trépied du bout des élytres et des tarses postérieurs ; il prend une pose digne d'être portraiturée par un crayon ami des extravagances; il implante d'aplomb sa mécanique; patiemment il vire, revire.
C'est dur, très dur, car le fruit est choisi voisin de sa maturité, afin de fournir au ver nourriture plus savoureuse et plus abondante; c'est épais et résistant, beaucoup plus que la peau d'un gland. Quelles ne doivent pas être la lenteur et l'opiniâtre patience de notre Balanin! Peut-être son pal est-il de trempe spéciale. Nous savons amorcer nos forets de façon à user le granit; lui de même, sans doute, donne à sa lardoire tailloir triplement durci.
Lente ou rapide, la tarière descend à la base de la noisette, où se trouvent tissus plus tendres, plus riches en laitage; elle plonge obliquement, fait trajet assez long afin de préparer au ver colonne de semoule, propice à la première éducation. Sondeurs de noisettes et sondeurs de glands ont mêmes délicats préparatifs en vue de la famille.
Vient enfin la mise en place de l'œuf, tout au fond du puits. Avec un rostre d'arrière, équivalant en longueur à celui d'avant et tenu dans les secrets du ventre jusqu'au moment de s'en servir, la pondeuse introduit son œuf à la base de l'amande.
La lucarne de libération ne se confond pas avec le fin pertuis de l'entrée. Peut-être, tant que dure le travail, convient-il de ne pas obstruer ce soupirail par où se fait l'aération de la demeure. Cette lucarne est située à la base du fruit, tout près de l'aire rugueuse par où la noisette adhère à sa cupule. En cette région, où s'élaborent, jusqu'à parfaite maturité, des matériaux naissants, la densité est un peu moindre qu'ailleurs. Le point à perforer est donc excellemment choisi : là se rencontrera la moindre résistance.
Sans auscultation préalable, sans coups de sonde explorateurs, le reclus connaît le point faible de sa prison. Rudement il y travaille, confiant dans le succès. Où le premier coup de pic est donné, les autres suivent, sans se perdre en essais. La constance est la force des faibles.
C'est fait : le jour pénètre dans le coffre. La fenêtre s'ouvre, ronde, un peu évasée à l'intérieur et soigneusement polie dans tout le pourtour de son embrasure. A disparu sous le poliasoir de la dent toute aspérité qui pourrait troubler tantôt la difficile sortie. Les trous de nos filières en acier ont à peine précision plus rigoureuse.
Le terme de filière vient ici bien à propos : la larve se libère, en effet, par une opération de tréfilage. Semblable au fil de laiton qui passe en s'amoindrissant à travers un orifice trop étroit pour son diamètre, elle franchit la lucarne de la coque en s'atténuant. Le fil métallique est violemment tiré par les pinces de l'ouvrier ou pur les rotations de la machine; il conserve après le calibre réduit que l'opératiLin lui a donné. Le ver connaît autre méthode : il s'étire de lui-même par ses propres efforts; et, tout aussitôt le défilé franchi, il revient à sa grosseur naturelle. Ces différences écartées, la similitude est frappante.
Le trou de sortie a très exactement l'ampleur de la tête, qui, rigide, casquée de corne, ne se prête pas à la déformation. Oîi le crâne a passé, il faut que le corps passe, si obèse qu'il soit. Lorsque la libération est terminée, c'est vive surprise de voir quel volumineux cylindre, quel ver corpulent a trouvé passage dans l'exigu pertuis. Si l'on n'avait été témoin de l'exode, on ne soupçonnerait jamais pareil exploit de gymnastique.
L'orifice, disons-nous, est travaillé sur l'exact diamètre de la tête. Or, cette tête, inflexible, pour laquelle seule l'ampleur du trou a été calculée, représente au plus le tiers de la largeur du corps. Comment le triple trouve-t-il passage dans le simple?
Voici la tête dehors, sans difficulté aucune : la porte est faite sur son patron. Suit le col, un peu plus ample : une minime contraction le dégage. C'est le tour de la poitrine, c'est le tour de la dodue bedaine. Maintenant la manœuvre est des plus ardues. L'animal est dépourvu de pattes. Il n'a rien, ni crocs, ni cils raides qui puissent lui fournir appui. C'est un flasque boudin qui, de lui-même, doit franchir le détroit, si disproportionné.
D'arrière en avant le sang de l'animal afflue; les humeurs de l'organisation se déplacent et s'accumulent dans la partie déjà émergée, qui se gonfle, devient hydropique jusqu'à prendre de cinq à six fois le diamètre de la tête.
Sur la margelle du puits ainsi se forme un gros bourrelet, un ceinturon d'énergie qui, par sa dilatation et son propre ressort, extrait petit à petit les anneaux suivants, diminués à mesure de volume au moyen de l'émigration de leur contenu fluide.
I,E VER DE I.A NOISETTE
LE VEH DE LA NOISETTE '-
C'est lent et très laborieux. Lanimal, dans sa partie libre, se courbe, se redresse os 11.. .Mnsi faisons-nous osciller un clou pour 1 extra.re de sou ,W 0 e Les mandibules bâillent large-nent, se referment, bà,llent encore san ■uîenlion de saisir. Ce sont les ahan! dont l'exténué accompagne ses elVo.b, de même (lue le bûcheron accompagne ses coups de cognée.
Ihanl fait le ver, et le boudin n,onte dun cran. Pendant que le bourrelet extraaeur selnfle e tend ses muscles, il ,a de soi que 1. part,» encore dan a 0 es. tarit de ses bumeurs jusqu'aux Hmites du possible, en les a.sant IfZ dlns la partie libre. Ainsi est rendu possible l'engagemeu, dans
'" "S'être un coup de levier du ceinturon gonllé; encore un bâillement, ahan! fa V e° Le ver gl sse sur la coque et se laisse choir à t.rr. du haut du no.seier Toute proportion gardée, pour nous semblable chute serart hornble écrasement- pour lui, si plastique, si souple déchine, c'est événement de r.en. Peu uHm 'orte de ta re sa culbute dans le monde du sommet de l'ajuste ou de déméra;"r'paisiblem.„t un peu plus tard, lorsque la noisette g.l à terre, détachée
"" ir"":,, aussitôt libre, il explore le sol dans un étroit rayon cherche un point de fouille aisée, le trouve, pioche de la macboue, manœuvre de a cl7 t s'enterre. A une profondeur médiocre, un. niche ronde »»' P-';<lu e par le refoulement des matériaux poudr.ux. Là s. passera la mauva.se sa.on, là s'attendra la résurrection du printemps.
t la présomption me venaU de conseiller le Balanin m.eux verse que p un dans ses affaires de Cnrculionide, je lui dirais : « Qmtter maintenant la : ise te estune sottise. Plus tard, quand reviendra le fesUval d'avnl et que les n iters feront succéder aux pendeloques des chatons les pistUs roses des frm naissants à la bonne heure; mais aujourd'hui, en ce temps d'mcendie solaire quirpo^ele chômage aux plus vaillants, à quoi bon abandonner une demeure
où l'on est si bien, pour dormir toute la morte saison de 1 été .'
?0ù trouver meilleur gîte que la boîte de la noisette lorsque viendront
pluies de l'automne et les frimas de l'hiver? En quelle solitude plus tranquille
pourrait se faire le délicat travail de la transformation?
^ « Le sous-sol est dailleurs plein de dangers. C'est hum.d ^/^«^d, par s s
rugosités, c'est d'un contact pénible à une peau fine comme la tienne. Dans la
noisette rien n'est à redouter. Pourquoi la quitter? »
Tc'es raisons, le Bal.nln r.,,o„d par un refus. 11 déménage, et , n a pas
tort. Sur le sol, ou glt la noisette, est tout d'abord à cra.ndre le mulot, g, and
thésauriseur de noyaux. En son tas de pierrailles, il amasse tout ce que lui valent ses rondes nocturnes; puis à loisir, d'une dent patiente, il perce la coque d'un petit trou par où s'extrait l'amande.
La noisette rencontrée est la bienvenue : c'est un morceau de haut goût. Vidée par le Charançon, elle n'est que plus précieuse : au lieu de son contenu habituel, elle renferme le ver du Balanin, grasse andouillette qui fait heureuse diversion au régime des farineux. Crainte du mulot, on descend donc sous terre.
Un motif plus grave encore conseille le départ. Il ferait bon dormir, c'est vrai, dans l'inexpugnable donjon de la noisette ; mais il convient aussi de songer à la libération de l'insecte futur. Alors que le ver est dans sa pleine vigueur de mâchoires, sans attendre la somnolence pendant laquelle les graisses amassées se fondront en une organisation nouvelle, il perce le coffre d'où l'adulte serait incapable de sortir par ses propres moyens; il sort, s'enfonce en terre. L'avenir est sagement prévu; de l'hypogée actuel, l'adulte pourra sans encombre remonter au grand jour.
S'il prenait dans la noisette sa forme définitive, le Balanin, disons-nous, serait incapable de se libérer lui-même. Cependant, de sa percerette, il parvient très bien à forer la coque lorsqu'il s'agit d'établir l'œuf. En quoi serait-il empêché de faire en sens inverse ce qu'il sait opérer de dehors en dedans? Un peu de réflexion montre l'énorme difficulté.
Pour mettre l'œuf en place, un subtil canalicule, du calibre du vilebrequin, suffit. Pour donner passage au rigide Charançon adulte, il faudrait une baie relativement énorme. La matière à percer est très dure à tel point que la larve, avec les puissantes gouges de ses mandibules, ne fore que juste de quoi laisser passer la tête. Le reste de l'animal doit suivre par d'exténuants efforts.
Comment, avec son délicat fleuret, l'insecte parviendrait-il à s'ouvrir porte suffisante, lorsque le ver, bien mieux outillé, peine tant à se pratiquer médiocre hublot? Au moyen de perforations rangées en ligne cii"culaire, ne pourrait-il faire sauter une rondelle de l'ampleur voulue? A la rigueur, c'est possible, avec dépense prodigieuse de patience, qualité dont l'insecte ne manque guère.
Mais ici longueur de temps ne suffit pas : à l'intérieur de la noisette, l'outil perforateur est de manœuvre absolument impraticable. Il est si long que, pour l'implanter au point de forage, le Balanin est obligé de se dresser debout quand il travaille au dehors. Faute de large, sous la voûte surbaissée de la coque, cette position et les virements alternatifs ne sont plus possibles.
Si patient qu'il soit et si bien outillé qu'on le suppose au bout de son fleuret, l'insecte périrait dans le coffre, empêché de faire usage de son vilebrequin par
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l'étroitesse du logis. Il succomberait victime de sa trop longue mécanique, excellente quand il faut loger l'œuf, mais très encombrante si l'incarcéré devait travailler lui-même à sa libération.
Avec un rostre non exagéré, un simple poinçon court et robuste, il est à croire que le Balanin, encore à l'état de larve, n'abandonnerait pas la noisette malgré le péril du mulot. C'est un délicieux laboratoire pour la refonte de la métamorphose. La coque, il est vrai, est à la surface du sol, sans abri, exposée à la bise. Mais qu'importe le froid pourvu que l'on soit au sec? L'insecte redoute peu les gelées. Il ne dort que mieux son doux sommeil quand à la torpeur du renouvellement de l'être s'ajoute la torpeur d'une basse température.
J'en suis persuadé : porteur d'une vrille moins encombrante, le Balanin ne déménagerait pas, aussitôt consommée l'amande de sa noisette.
En raison de son outillage, de longueur exagérée sous un plafond trop bas, n'est-il pas bien inspiré en quittant la noisette prématurément, alors que ses fortes cisailles le permettent. Ainsi se révèle, jusque chez les moindres, l'impeccable logique des Instincts.