‹ Le monde; monologueChapitre 1 sur 3 · RUE DE GR A M MONT · texte numérisé non relu

RUE DE GR A M MONT

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Oh ! le monde, le monde !

Jamais plus je n'irai dans le monde, ni pour déjeuner, ni pour dîner, ni pour rien !... D'abord qu'est-ce qu'on y fait dans le monde ? Rien du tout!

A quatre heures vous allez boire de l'eau chaude avec quelque chose — de noir — dedans et manger des gâteaux secs. — Quand on a pris de l'eau chaude ils ne sont plus secs ; ils deviennent comme une pâte qui ne digère pas ; c'est très mauvais !...

Dans le monde on vous raconte un tas d'histoires qui ne vous intéressent nullement. Ne dites pas qu'elles vous intéressent, ce n'est pas vrai!

On VOUS (iit: « Vous savez, j"ai manqué perdre ma belle-mèro ! » (ed riant.) « Ah ! vraiment! »

Ou bien: «Je marie ma lille. «(Avec un air contrit.) « Oli ! jiauvre demoiselle ! »

On fait toujours une ligure triste aux choses gaies .et une figure gaie aux choses tristes : aussi moi je ris continuellement : cela arrange tout.

Ça vous amuse d'aller dîner en ville ? Non, ça ne vous amuse pas.

Et donner à dîner, ça vous amuse? Jamais, de la vie ! ça ne vous amuse pas.

Il faut sortir son argenterie, sortir sa vaisselle, sortir son argent ; on y pense deux jours à l'avance.

Puis on se dispute avec son mari.

C'est toi, qui as voulu donner ce dîner-là !

Avec un ton rageur.

Non, c'est toi, avec ta manie de recevoir !

Les gens qui vont dîner en ville sont encore plus furieux. Car c'est toujours le jour oii on doit sortir qu'on a le plus envie de rester chez soi d'abord parce qu'il j»leut.

On se dit :

« Ouand on j)ense qu'il faut aller à ce dîner, se friser, se serrer alors que j'aurais été si bien avec ma robe de chambre. Ah ! c'est assommant ! »

Le mari de son côté rumine entre ses dents :

Quelle |ii|i(' j'aurais fumée ce soir, les pieds dans mes panloulles !

Ht l'on se dispute toute l;i jounn'e et jusijuc dans la voiture.

Je vaisattraper un iliunie!... G'^st toi qui veux aller à ce diner !... — Non, c'est toi, tu me répètes tout le temps que tu as liesoin de ces gens-là pour ta situation.

Lorsqu'on ari'ive chez les amis ;

Avec une figure souriante.

Oh! quel plaisir de venir chez vous ce soir! C'est une vraie fête pour nous. Justement mon mari me le disait dans la voiture. (Avec une voix de têie et l'air gracieux.) >»'est-ce jias, mou ami, tu me le disais dans la voiture ?

Avec une mauvaise humeur, les dents serrées.

Uni, je te le disais dans la voiture.

Alors, on vous présente le monsieur qui sera à table à votre droite :

(( ]Ma chère, je vous présente Monsieur 3Ie...a...))

Un entend jamais le nom du Monsieur, mais on répond de conliance:

« Enchantée, Monsieur, enchantée!... »

On ne sait pas pourquoi on est enchantée, peu importe !

On vous présente ensuite le Monsieur qui sera à votre gauche :

« Monsieur Di...e... »

On n'entend pas davantage son nom de sorte

qu"on va se trouver entre deux hommes absolument inconnus. Autrefois on avait de grandes manches (Elle fait bouffer ses manches.) qui les masquaient.

On passe à table. A une table de douze couverts on en met généralement dix-sept. La maîtresse de la maison se dit en voyant la table : « Ils se tasseront; si les assiettes tiennent, ils tiendront. »

On ne se tasse pas du tout: on est empilé comme des harengs et quand on veut manger sonpotage, c'est un travail de Romain.

Elle fait mine de prendre sa cuiller en rapprochant ses bras du corps et de la porter à sa bouche sans écarter le coude.

(( Pardon, Monsieur, voulez-vous me permettre de prendre ma cuiller pour essayer de manger mon potage ? — Mais comment donc, madame, je mangerai le mien jjIus tard. »

Un moment après on apporte le poisson. Il n'est pas rare qu'on vous renverse la sauce blanche dans le dos. Ainsi moi j'ai une robe bleue qui n'a jamais reçu que des sauces blanches, ce qui fait que maintenant quand je vois arriver le poisson je m'écrie immédiatement : «Non, merci, pas pour moi. (Montrant son dos.) J'en ai assez ! »

Si l'on veut découper son gibier, pan ! un coup de coude dans l'estomac du monsieur de droite, pan ! un coup de coude dans l'estomac du monsieur de gauche. C'est très commode!...

Ceci vous rap})elle cependant que vous avez des voisins et vous chercliez alors à entamer une conversation. — Si c'est en été, vous direz :

« Quelle chaleur ! hein?... — Oli ! c'est abominable ! »

Si c'est en hiver :

(( Quel froid !... — Ah ! ne m'en parlez-pas !... »

Naturellement il fait toujours vilus froid en hiver qu'en été.

« Enfin que voulez-vous ? (Test le temps de la saison ! »

C'est toujours le temps de la saison !

Les maîtres de la maison placés en face l'un de l'autre échangent des regards significatifs.

Quand par hasard le service est trop lent, œil furibond du mari tandis que la femme lève les yeux au ciel et réjtond à la muette avec un air désespéré :

(( Ce n'est pas de ma faute !... »

Enfin, app^'s deux heures de compression, on sort de table, on rentre au salon; pas les liommos, les dames seulement.

Les hommes, eux pas bétes, s'en vont dans une petite pièce fumer de bons cigares, boire de bonnes liqueurs et se raconter des histoires drôles.

Nous, nous nous asseyons en -ronde comme si nous étions dans une corbeille, nous mettons nos

mains comme ça. (Elle met la main droite sur la main

gauche.) Puis comme ça. (EUe met la gauche sur la

droite.) Et nous finissons par causer.

— Quel joli (il lier vous nous avez donné !... — Vous avez une excellente cuisinière. — Moi, j'en avais une très bonne; mais elle est partie. — Moi je vais renvoyer la mienne. — Ah! les cuisinières !...

Dans le monde on parle beaucoup de ses domestiques.

On passe ensuite à la toilette.

(( Comme vous vous ha])illez bien ! — C'est toujours la maison un tel qui vous habille? — (on cite

lenom d'un grand costumier.) — Oll ! Oui, je Crolsbien! ))

Le plus souvent c'est une petite ouvrière à deux francs cintjuante [)ar jour ijui a confectionné la robe en question.

^'ient le tour des enfants :

Ceux qui en ont disent :

(( Ah ! les enfants, quel tracas ! »

Ceux qui n'en ont pas disent :

(( Ah ! les enfants, quel lionheur d'en avoir ! » Moi j'en ai — moi je nen ai pas. — Cela dure à peu près une demi-heure.

On dit un peu de mal de ses amis, un peu de son mari ; mais c'est égal, on s'ennuie ferme.

Et pendant ce temps-là les hommes continuent à fumer de bons cigares, à boire de bonnes liqueurs et raconter dos histoires drôles.

A la \.u la maîtresse de la maison se lève.

(Ju'est-ce qu'ils l'uni dune ces uniniaux-là ? Il faut que j'aille les chercher, ils fumeraient toute la nuit si je les laissais faire. »

Alors elle pénètre au milieu d'un |nuage de fumée. (Avec une toute petite voix.) ((Eh bien ! Messieurs, vous nous abandonnez ? (Jli ! les vilains ! »

On prend une petite voix d'enfanl pour dire cela atin de ne pas les effrayer.

(( Mais pas du tout, madame, nous voilà! »

Ils entrent dans lesalonavec des figures réjouies et nous, nous soiiimes là avec des yeux tirés, des joues pales, presque mortes d'ennui.

Comme il est tard, les maris font à leurs femmes ; (Tirer sa montre, regarder l'heure et désigner la porte.)

« Il faut s'en aller !... »

(hi échange de chaudes poignées de main.

(( (Juelle charmante soirée ! — Oui, c'était ravrssant... Il n'y aque vous pour recevoiraussi bien. — Allons, adieu !... »

On se (piilte et dans la voiture, on éclate ;

(( Hein! quel sale dîner!... Je suis sûre que je ne digérerai pas !... Ils doivent faire leur cuisine avec de la margarine. »

Ceux qui ont reçu disent :

(( Enfin les voilà partis !... Ont-ils mangé !... C'est épouvantable !... »

Personne n'est content.

Dans les bals, c'est encore pis. Vous allez, sous

prétexte de valses et de polkas, transpirer et frotter un parquet inconnu. Car vous savez, c'est effrayant ce que les danseurs transpirent... Moi, lorsque j'étais jeune fille, j'avais un corsage dans le dos duquel je pouvais reconnaître tous les pouces de mes valseurs.

Ça, c'est le pouce de monsieur Georges, ça le pouce de monsieur Henri, ça le pouce de monsieur Maurice. La joie de tenir dans leurs bras une jolie femme les fait transpirer à plaisir.

Nous, les demoiselles, nous sommes charmantes en arrivant, mais au bout d'un instant nous avons chaud, nos cheveux se défrisent, on nous arrache le volant de notre robe.

(( Fais un nœud ! )> dit la mère.

Nous perdons notre Heur.

Voix furibonde de la mère.

(( Tu perds ta fleuri repousse ta fleur. » Notre chignon se défait.

Encore la voix de la môre.

(( Tu as une mèche qui dépasse ! rentre ta mèche ! »

Comme la chaleur nous donne une soif horrible, nous prions notre cavalier d'aller nous chercher un verre de sirop. Il revient avec une tasse de chocolat. Quelqu'un passe à côté de lui en le bousculant et biner! voilà le chocolat sur la lobe.

Vite un prend son mouchoir, on essuie légèrement. (Elle prend sa jupe, dans sa main et fait mine de

l'essuyer.) Oh! cc u'est rien, ça n*^ se verra pas : au contraire ce sera beaucoup mieux; — du reste je vais mettre une épingle.

[..c chocolat va très bien sur le lileu ou le rose.

Enfin, on a sa fleur de travers', ses cheveux défaits, un nœud à son volant, et une épingle à sa jupe !

On est très bien !

Xon, je vous dis que je ne peux plus aller dans le monde, c'est fini ! Excepté demain jeudi et la semaine prochaine ; mais après cela vous ne me verrez plus nulle [)art. .le me coucherai à sept heures et si on m'ennuie, je ne me lèverai plus !...

Imprimerie Générale de Ghâtillon-s-Seiue. — A. Pichat.

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