CHAPITRE PREMIER
COUP D ŒIL £N ARaiBBE,
« Voila donc le tombeau où dorment toutes les querelles humaines ! Voilà donc encore une fois tranché , sans être résolu , le problème de la perfectibilité! L'Océan a pas^é
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son niveau sur cinq mille ans de travaux et ae recherches , et maintenant l'œuvre est à recommencer , et il ne restera de l'édifice humain que les souvenirs confus que j'en pourrai transmettre au monde à venir !...
» Mais cet édifice vaut-il un regret ? Entre le paradis d'Adam et le paradis doctrinaire que nous rêvait M. Royer-Collard , lorsque la comète vint mettre fin à ses correspondances, aurait on pu placer une existence d'homme assez heureuse pour légitimer tel ou tel ordre de choses?... C'est à peine si dans ses cinq mille ans de durée, le monde a vu cinquante révolutions. Toutes ont été bonnes dans leur principe, mais toutes ont été absurdes dans leurs conséquences. Depuis la création , le* individus comme les peuples semblent avoir été victimes d'un espoir déçu.
» Triste, misérable condition de l'humanité!... Il s'est rencontré quelquefois des âmes assez fortement trempées pour avoir foi en leurs idées, et en poursuivre l'application avec
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l'ardeur d'un rêve qui va à ses fins, sans ie soucier du inonde extérieur; mais la masse est venue, la masse, avec ses préjugés, ses idées reçues et non acquises, la masse, qui n'opère jamais sur les faits avec sa propre opinion, et la masse a eu raison du rêveur. Ce n'est pas seulement à Athènes que le peuple a empoisonné Socrate; voilà tantôt trois mille ans qu'il ne fait pas d'autre métier que de prêter l'oreille à Anitus , car toute idée juste , c'est Socrate , et Socrate est dévoué à la ciguë.
» Si une pensée humaine pouvait encore deviner la mienne, je prévois par quelle objection on me voudrait embarrasser. Après Socrate, Platon, dirait-on; après Platon, le Christ, applicateur de la doctrine. Qu'importe le temps? Sur cette terre , toute idée a porté ses fruits. — Mais de Platon au Christ, combien de siècles? et, après tant d'existences d'hommes consumées dans la lutte, qu'est devenue l'idée? C'était bien la peine de nourrir durant mille ans un germe pour Le voir
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périr sous la main d'une trentaine de cardinaux!
» — Mais , la Réforme ?
» ^— Eh! mon Dieu! quand la comète est venue, la Réforme aurait eu, elle-même, besoin d'être réformée. Et d'ailleurs, je vous prie, le christianisme était-il un progrès assez grand, assez radical, pour qu'on y fît une halte de dix-huit siècles?
» Pour quiconque observait d'un œil attentif le mouvement des choses, la société luttait depuis le déluge pour revenir à son point de départ. Au fond de toutes les idées , il y a des intérêts ; l'idée est un drapeau qui ne peut rien s'il n'a pas une armée sous lui. Or, que voulait-on? Que les intérêts de tous ne fussent pas sacrifiés aux intérêts de quelques-uns, apparemment. On a passé par mille systèmes pour y arriver, et, en dernière analyse, on était moins avancé en l'an de grâce i83i, que dans telle ou telle année du déluge. Le nouveau n'est que ce qu'on a oublié.
» Il est vrai que les querelles ne se sont pas
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toujours vidées en famille. Quand une société était avancée, la voisine venait l'infecter de barbarie , comme l'air froid se précipite vers le foyer pour glacer de son contact l'air attiédi. Philippe de Macédoine et les doctrinaires d'Athènes ont presque autant retardé l'émancipation politique de l'homme Vw\ue l'auraient fait Nicolas de Russie et les .doctrinaires de Paris , si la fin du monde t3W avait mis bon ordre. L'Europe au dix- - /£jneuvième siècle, c'était la Grèce au temps de C^Philippe»
» La fin du monde T.... Oui, voilà bien cette vaste scène de désolation dont la mémoire humaine avait gardé un si terrible souvenir. Et pourtant, faible atome que je suis, je me sens encore plus grand qu'elle, car il m'est donné de l'embrasser par la pensée et de concevoir quelque chose au delà.
» C'est donc à moi qu'est confié le soin de perpétuer l'espèce ! Organisation physique , organisation morale, tout va dépendre de moi ; dans ma pensée est l'avenir du monde....
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Mais comment, dans cette vaste conflagration , renouer la chaîne des temps passés et la chaîne des temps futurs ? Que sais-je , moi, de la civilisation ? A peine quelques résultats... Mais , je dirai aux hommes ce que faisaient leurs devanciers , et , les résultats connus , les moyens seront bientôt retrouvés. On a mis cinq mille ans à chercher , parce qu'on cherchait sans savoir; à ceux à qui Ton dit: « Voilà le but, » la route est prompte.
» Et puis, quel était le grand secret de l'homme? L'art de s'approprier les forces étrangères, et d'en être le moteur, la pensée... Noë n'en était pas encore aux allumettes; je date des armes à feu et de la vapeur. Un avenir illimité s'ouvre à un monde qui a un tel point de départ.
» Dure perplexité ! Je ne sais rien de ce que je voudrais savoir, je sais trop de ce que je voudrais oublier. Ah ! que les préjugés de la vieille Europe ne me viennent pas assaillir dans ce monde nouveau! Que je dépouille entièrement le vieil homme!... Je n'ai plus d'uto-
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pies à faire, j'ai tous mes rêves à réaliser... Y parviendrai-je ?
» Combien de fois, dans mes caprices d'enfant , me suis-je amusé à fouler aux pieds un guêpier aux mille cellules, monde turbulent d'insectes qui pendait à un rameau de saule et jouait au vent d'orage comme à la brise du matin ? Si une guêpe survivait au désastre, elle tournait un moment , en agitant ses ailes frémissantes, autour de ce monde détruit , puis elle prenait son vol, et allait bâtir, non loin de là, un nouveau monde, fidèle image de l'ancien.
» L'histoire de la société des guêpes est celle de la société humaine. Après les mille déluges qui ont bouleversé la surface du globe, les mille Noë que Dieu ou le hasard ont laissés sur cette terre , avaient tous eu à souffrir du système social, car quel être mort ou vivant n'a pas eu à en souffrir ? mais tous ont rebâti le guêpier comme devant. Est-ce insouciance , paresse, ignorance? Il y a peut-être , au fond , un peu de tout cela ; mais la force des choses
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a plus fait que le reste. Le difficile n'était pas d'élargir ou de rétrécir les cellules, de les disposer dans un autre ordre; le difficile était de changer la nature des guêpes à venir.
„ Je changerai les guêpes. »
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Un vent impétueux soufflait sur la surface des eaux; la mer, émue jusque dans les pro fondeurs de sou lit, ne se soulevait plus en vagues écumantes; elle courait en mille torrens, comme autant de fleuves détournés de leur source, et elle cherchait à s'asseoir sur ses bases nouvelles; il y avait, dans ce qui restait de la nature, quelquechose d'incertain et
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d'étonné. Mais c'est surtout au ciel qu'étaient les plus grands spectacles. L'air, transparent et inondé de lumière, semblait ne plus protéger de son voile diaphane les secrets des abîmes célestes; on voyait les astres osciller dans l'espace, l'œil pouvait suivre leur course rapide et le long sillon d'or de leur trace, l'oreille pouvait entendre les bruits harmonieux qu'ils répandaient autour d'eux , bruits ineffables , concerts sublimes dont aucun son terrestre ne saurait donner une idée. Oh î si la nature a en effet un secret que la sagesse humaine n'ait pas découvert, si l'harmonie des mondes ne vient pas de Dieu , si ces corps inconnus ont une vie, une âme indépendante, et si de leurs seuls rapports dépend la pensée du grand tout , voici le moment où tout peut être révélé. Hâtez- vous! le temps presse! tout va bientôt reprendre son cours ordonné, et la nature va rentrer dans ses mystères.
Cependant les vents déchaînés redoublaient leur rage, et couraient avec la vitesse et le bruit «du tonnerre de l'un à l'autre bout du monde ,
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:;ans trouver d'obstacle qui les pût arrêter; mille météores se choquaient dans l'air, tantôt empruntant à l'aurore boréale ses plus riches couleurs, tantôt s'évanouissant en douces et fugitives teintes. La vie, exilée de la terre, s'était réfugiée au ciel , mais c'était une vie puissante, magique, une vie de feu. Tout à coup, par un brusque changement, les vents s'apaisent , les astres s'effacent et se perdent dans l'air redevenu d'azur; puis une nuit imprévue, une nuit qui ne provient pas de l'absence du soleil tombe sur la terre , un craquement horrible se fait entendre, et la création est près de se replonger dans le chaos.
Les trois femmes, timides colombes, se serrent près deBrémond.
« — Santa- Maria ! » dit la marquise.
v — Mein Gottl » dit la baronne.
« — Mon Dieu ! » s'écria la comtesse.
« — Silence!» dit Brémond d'un air d'extase, et, les regards fixés au ciel, il contemplait les longs tourmens de la nature en travail.
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Combien d'heures, combien de jours passèrent-ils dans ces angoisses suprêmes ? Dieu seul le sait, car sa main puissante avait interrompu la longue succession des jours et des nuits. Il faudrait une nouvelle appréciation à un nouvel ordre de choses , et la parole humaine est trop finie, trop bornée pour exprimer des idées qu'une raison d'homme ne saurait concevoir. Peut-être des siècles entiers se passèrent, hors des temps, dans cette profonde obscurité; ce fut peut-être l'affaire d'un moment.
Cette seconde épreuve devait être la dernière. Quand revint le jour, le soleil dardait ses rayons à travers un air calme et pur; la comète fuyait rapidement vers les dernières profondeurs du ciel , et la mer venait mourir doucement près du sommet des Alpes.
« — Qu'allons-nous devenir?» s'écrièrent les trois femmes pâles et tremblantes.
« — Ah ! » dit tristement Brérnond , « si Sara » était ici! Sara n'aurait rien regretté de la » création puisque je survivais au monde.
,9 — Votre Sara n'aurait été qu'une sotte, » dit la comtesse. Vous le prenez bien a i aise, » vraiment! Et mon hôtel de la rue du Bac, » mes herbages de Normandie, qui me les » rendra? Qui me rendra ma loge aux Bouffes » et mes douces soirées du faubourg...? Nous » voilà comme Robinson dans son île.
» — Et moi ? dit la marquise. Qu'est deve- » nue ma villa de Castellamare où ma vie » s'écoulait, douce et poétique, comme un » rêve ? Et mon pauvre patito qui allait pas- » ser cavalière sirvente , sans cette maudite fin » du monde?... Au moins si j'avais un confes- . » seur !...
» — Et mes trente quartiers de noblesse? » dit la baronne, où sont-ils ? »
Tout ceci, pourtant, ne se dit que lorsque leurs âmes se furent rassereinées.
« — Silence , femmes ! » dit gravement Brémond; « oubliez tout. Que pas un préjugé de » la vieille Europe n'entre dans ce monde » nouveau.
» — Vraiment! dit la comtesse. Eh! qui » pourrait nous entendre ?
» — Retenez vos langues maudites. Filles » d'Eve , ne soyez pas le serpent tentateur de » votre race.
» — Santa Maria ! répéta la marquise , » qu'allons-nous devenir, seuls, perdus au » milieu des mers, sur ce rocher stérile?
» — Eh bien! dit Brémond , faisons un » monde. »
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