‹ Le monde où nous sommesChapitre 4 sur 18 · RUE AUBER · texte numérisé non relu

RUE AUBER

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niE î:E^V YORK

ASTOR LENOX AND TILDEN FOU N DATIONS

MONSIEUR ROUMÉGAS

L'autre soir, après diner, au fumoir, on causait des scandales de l'hiver. La conversation tomba bientôt sur la triste aventure d'un cercle de Paris, absolument honorable, d'ailleurs, avant comme après, une indignité anonyme et individuelle ne devant en aucune sorte porter ombrage à la parfaite réputation de tous.

— Rien de nouveau en ce monde!... dit notre ^ hôte, un vieillard aimable qui a beaucoup vu, ^ beaucoup retenu, et écrit quelque peu. Voilà une trentaine d'années, je me trouvais dans le Midi.

Un événement venait de s'y produire, analogue à celui dont nous parlons. J'en fus tellement frappé que j'en écrivis le récit aussitôt. Si vous le permettez, je vais vous le lire. Le temps de terminer vos cigares et ce sera fini.

Et, prenant quelques feuilles dans un tiroir, notre hôte lut ce qui suit :

Sept heures. La vieille ville d'Aix-en- Provence s'éveille, paresseusement. On est à la fin de septembre : le léger brouillard du matin s'éclaire de teintes roses, et, peu à peu, s'évapore aux premières clartés du jour. Le bon soleil, ce roi du midi, bousculant la nuit, se réinstalle voluptueusement dans son domaine. Il lèche de ses rayons les rues et les carrefours, réchauffe les grands pavés moussus des places solitaires, s'applique par larges bandes sur les hôtels noirs de la vieille ville, sur les maisons blanches du Cours, et, glissant le long des toits, s'accroche aux chu-

piteaux du cloître de Saint-Sauveur. Dans Tair tiède, vibrent encore les dernières notes de TAngelus.

Peu de boutiques ouvertes; de rares passants dans les rues. De temps en temps, rompant le silence, au milieu d'un flot de poussière, le bruit assourdissant d'un troupeau de moutons quittant Aix, le marché, pour Marseille, l'abattoir. Insensiblement, la vie reprend, mais petit à petit, et comme à regret. A quoi bon se hâter?... Aujourd'hui ne ressemblera-t-il pas à demain?... Demain à aujourd'hui?... Ne fera-t-on pas les mêmes choses aux mêmes heures, aux mêmes endroits, avec les mêmes personnes?... La vie de province n'est-elle pas toujours la même avec ses occupations régulières, ses flâneries réglées, son éternelle monotonie?...

Yétu de laine blanche, chaussé de pantoufles, coifi'é d'un panama à larges bords, M. Roumégas vient de descendre dans son jardin. Il prend un arrosoir sous la charmille, le remplit à la pompe, puis se met à arroser son plant de ja-

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cinlheSy comme il a coutume de le faire chaque jour.

Le petit jardin, s'étendant carrément derrière la maison, qui a façade sur la rue des Trois-Ormeaux, est tout frais et souriant. Peu d'oiseaux, — les enragés chasseurs du pays n'en épargnent guère, — mais de jolies bordures de basilic au parfum pénétrant, des touffes de cassis jaune, des corbeilles de roses épanouies, et çà et là, sur un tapis de boules de neige blanches, quelques ifs taillés en pointe, ce qui donne l'impression vague d'un cimetière, mais d'un cimetière gai, où il aurait neigé des fleurs.

Avec des soins infinis, M. Roumégas arrose, arrose seà chères jacinthes. On voit que cette opération est pour lui fort grave. Il y met cette double application d'un homme qui n'a plus guère autre chose à faire et d'un vieillard qui a beaucoup fait. Oui! certes !... Ce fut une existence bien remplie que la sienne, et, jusqu'à cinquante ans, les années y ont compté double.

Né dans la banlieue d'Aix, par là, du côté de

Gardanne, à quinze ans, il arrivait à Marseille et gagnait quelques sous à cirer les souliers sur la Cannebière, près du cours Saint-Louis. Un vieux vêtement râpé, sa boîte, ses brosses et son cirage, voilà tout ce qu'il possédait au monde. Indifférent à la pluie comme au soleil, il n'avait pas de chapeau, et quant aux souliers, il lui en passait tant par les mains qu'il avait trouvé inutile de s'en mettre aux pieds.

Gomment, trente-cinq ans après, le pauvre petit commissionnaire était-il un des plus gros marchands d'huile de Provence? Gomment pouvait-il se retirer des affaires après fortune faite, en conservant de gros intérêts dans la maison créée par lui et qui portait toujours son nom?... Il fallait le demander à son activité, à son intelligence, à sa probité, surtout.

La probité! Voilà quelle avait été la grande force de Roumégas, la grande cause de sa réussite.

On peut dire d'une façon générale que la véritable habileté consiste encore à être honnête. Cet

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axiome à Tusage des coquins avait été constamment mis en pratique par M. Roumégas, mais sans réflexion, tout naturellement. Il était aussi simple pour lui d'être honnête que facile à d'autres de ne l'être pas. Il serait mort plutôt que de réaliser un bénéfice exagéré, quelque infime qu'il pût être, et le récit d'une indélicatesse le mettait hors de lui.

Aussi, quelle belle réputation que la sienne! Pure comme le cristal et brillante comme le soleil ! Y avait-il quelque contestation entre particuliers à Aix? Vite on prenait l'arbitrage de M. Roumégas. Quelque conseil à demander?

M. Roumégas. Quelque bon placement à faire?

M. Roumégas, toujours.

Le soir, entre trois et cinq heures, quand il allait à la promenade sur le Cours, les chapeaux s'enlevaient devant lui comme des volées d'hirondelles noires, et les vieux nobles de la ville, si arrogants pour les gens sans naissance, tenaient à honneur de le saluer les premiers. On sentait autour de lui une atmosphère de calme et de

repos bien gagné. C'était un grand honnête homme qui passait.

Pareille vie eût mérité récompense; mais le ciel avait été injuste envers ce juste et ne lui avait pas épargné les chagrins.

Jeune encore, il avait perdu une femme qu'il adorait et restait seul avec un bébé de six mois. Si jamais enfant fut aimé par son père, ce fut bien le petit Antoine, et bien élevé aussi. Roumégas voulait en faire non-seulement un honnête homme comme il Tétait lui-même — la belle affaire que cela ! — mais aussi un homme instruit, ce qu'il n'avait pu être, lui ! Il sentait bien que l'instruction première lui avait toujours manqué : il n'en serait pas de même pour son fils !

Oh! les beaux projets qu'il faisait, le pauvre veuf, le soir, à sa table, revisant les comptes de la journée, entre le berceau de celui qui venait de naître et le souvenir de celle qui venait de mourir ! Ce petit être qui dormait là serait un jour sa joie et son orgueil; grâce à lui, il deviendrait peut-être illustre, cet humble nom

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de Roumégas, simplement honoré aujourd'hui.

Hélas! le père avait compté sans l'enfant. Le terrain était mauvais ; les fleurs semées avec tant de soin n'y purent prendre. Non pas que la nature d'Antoine fut une nature méchante, mais indolente, dissipée, faible, oh ! faible surtout ! Au collège, il était toujours parmi les derniers de sa classe, ce qui n'eût été que demi-mal, s'il en avait souffert; mais, malheureusement, il lui manquait l'amour-propre , ce sentiment double, défaut quelquefois, qualité presque toujours. Sa paresse ne lui pesait nullement; il s'y complaisait, au contraire, et il lui semblait parfaitement inutile de changer sa manière d'agir.

Son baccalauréat passé à grand'peine, il fil son

droit, pour faire quelque chose, mais aussitôt son

droit terminé, avec plus de peine encore, il se

promit bien de ne plus rien faire du tout. A quoi

bon travailler?... Papa Roumégas était riche et

n'était pas éternel : amusons-nous, que diable !...

Et nous verrons après !

Et Antoine s'élait amusé. Il avait continué, en

plus grande liberlé encore, la vie malsaine et dangereuse de l'étudiant de province flâneur. Au café, il avait beaucoup fumé et avalé un grand nombre de consommations variées ; au cercle, il avait joué bêtement, pour faire quelque chose, comme toujours. Peu à peu il était devenu assidu à la partie, et on était à peu près certain de le trouver accoudé autour du tapis vert, entre trois et six heures de l'après-midi et, la nuit, jusqu'à trois ou quatre heures du matin.

Avec quelques jeunes gens de la ville, nobles ou fils de gros rentiers, il faisait des parties de baccara dans l'atmosphère viciée du salon du cercle, sous la suspension au vaste abat-jour vert, côte à côte avec Baplistin et Durand, deux garçons des jeux, deux franches canailles, qui, à pareille heure, dédaigneux de toute tenue, étendus dans les grands fauteuils de cuir, se mêlaient avec une politesse familière à toutes les péripéties de la partie, encourageant celui-ci, riant avec celuilà, prêtant à l'un à l'autre, presque camarades avec tous.

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Une nuit, il eut une malechance terrible. La somme perdue était forte. Le jeune homme ne l'avait pas. Il eut recours à son père, qui pap une heure après, et lui fit jurer de ne plus tenir une carte. Antoine jura. Huit jours après, il perdait encore.

Craignant d'avouer la chose à M. Rouraégas, dont l'immuable honnêteté l'effrayait et qui ne pouvait a comprendre ça 9, comme il disait, Antoine emprunta. Pès lors commença pour lui cette vie fiévreuse du joueur, avec ses alternatives de veine et de déveine, ses hauts et ses bas, ses joies toujours incomplètes et ses désespoirs toujours profonds.

Concurremment avec le jeu du hasard, il menait aussi... l'autre. Plus d'une fois, il s'était affiché avec des Vénus de Marseille dont les toilettes tapageuses et les chapeaux extravagants éclataient comme un refrain canaille dans les harmonies placides de la ville engourdie. Pour le moment, il avait une liaison assez sérieuse avec une grande petite dame de la rue Saint-Ferréol, célèbre dans

le monde de la galanterie phocéenne pour avoir ruiné à fond le fils d'un grand marchand de savon et deux jeunes Grecs immensément riches. Celte fille avait une espèce de caprice pour Antoine et venait souvent le voira Aix, dans une petite maison de la rue de la Mule, louée par lui à cet efifet.

Pour subvenir aux dépenses de cette liaison nouvelle, Antoine jouait plus furieusement que jamais. Chose élrange ! la chance, si dure jusque là, tourna en sa faveur ; il gagnait, gagnait toujours, comme il voulait, tout ce qu'il voulait.

Bref, à trente ans Antoine était la plus complète nullité qui se puisse imaginer. En ville, on ne parlait de lui qu'avec un sourire aux lèvres et un haussement d'épaules. Quand on rencontrait dans la rue ce grand garçon d'un blond roux, aux yeux lourds, à la figure éteinte, régulièrement belle cependant, vêtu avec l'élégance trop raffinée d'un galantin de province, on hésitait à le saluer,

mais on pensait à son père, et le chapeau s'abaissait. Antoine était sauvé par Roumégas.

Le pauvre vieux négociant souffrait profondé-

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ment. Ses beaux rêves d'ambition paternelle s'étalent envolés. 11 avait tout tenté pour arrêter son fils sur cette pente fatale; mais, raisonnements ou menaces, rien ne pouvait avoir prise sur cette nature molle et indolente. Un moment, M. Roumégas avait pensé l'envoyer à l'étranger; mais, malgré tout, il l'aimait profondément, ce lils indigne, et, trop vieux pour le suivre, il n'aurait pu se résoudre à se séparer de lui.

Aussi, blessé dans ses espérances, dans son amour-propre, comme il avait vieilli vile, le pauvre Roumégas I A soixante-dix ans, on lui en eût donné quatre-vingts; sous son grand chapeau de paille, sa figure apparaissait ridée comme une pomme de reinette ; ses cheveux, très rares, ressemblaient à des fils d'argent; sa taille, déjà peu élevée, s'était encore ratatinée; et, dans le clair jardin, le long des plates-bandes, posant de temps en temps à terre l'arrosoir trop lourd pour sa main débile, il avait l'air d'une vieille petite poupée blanche au milieu des fleurs et des rayons.

Un pas hésitant cria sur le sable de l'allée. M. Roumégas se retourna. Antoine était devant lui, très pâle, le teint plombé, le linge fripé, les cheveux en désordre, les yeux rougis.

Le vieillard eut un haussement d'épaules.

— Ah î te voilà I ... à celte heure ! ... Tu n'as pas honte?... Allons!... Va te coucher!... Et tâche au moins d'être descendu pour midi.

Et, avec un nouveau haussement d'épaules plein de lassitude et de résignation, il se remit à arroser ses chères jacinthes.

Antoine ne bougea point.

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— Tu ne m'as pas entendu? dit M. Roumégas, sans se retourner.

— Mon père, fit le jeune homme en avançant d'un pas.

Cette fois, M. Roumégas posa son arrosoir à terre, releva ses lunettes sur son nez, et d'un ton moitié fâché, moitié indulgent :

— Qu'est-ce qu'il y a, voyons ?

Antoine parut rassembler tout son courage, et d'une voix basse :

— Eh bien!... celte nuit... au cercle....

— Tu as perdu!... Encore perdu!... Ah!

malheur de ma vie! Il me tuera, cet enfantlà !... Tu m'avais pourtant juré... Parbleu ! il n'y a qu'une chose à faire : payer !... payer encore, et toujours, jusqu'au dernier sou !... tl y va de l'honn^ur des Roumégas ! Allons, combien?

Antoine se tut encore.

— Ce n'est pas cela?... Quoi donc, alors? une querelle ? Tu as été insulté? Tu vas te battre? Ah ! ces maudits tripots !.. que n'y fait-on pas?.. . on y boit, on y fume, on s'y dispute, on y joue, on y...

Une pensée terrible passa par l'esprit du vieillard, et anxieux, les mains tournées vers son fils, comme suppliantes :

— Oh !.. . pas ça, n'est-ce pas ?. . .

Antoine baissa la tête.

Mon Dieu! c'était vrai!... Son fils, son fils à lui, Roumégas, un tricheur, un voleur! Le pauvre homme eut un éblouissemcnt et vacilla sur ses jambes, prêt à tomber.

— Papa!., dit Antoine, s'avançant pour le soutenir.

— Ne me touche pas... ne me touche pas ! dit le vieillard en se redressant avçc une superbe énergie.

Et tournant la main du côté de la maison :

— Dans ta chambre, dit-il.

— Mon père, s'écria le jeune homme, laissezmoi m' expliquer... je ne suis pas si coupable que vous le pensez... J'ai été entraîné...

— Dans ta chambre, répéta Roumégas, inflexible.

Le fils s'inclina, et baissant la tête, courbant

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" sa haute taille, comme un condamné, il se dirigea vers la maison et monta Tescalier, qui menait à sa chambre... Derrière, la tête droite, les yeux brillants, la démarche saccadée, le père suivait.

Ils entrèrent dans la chambre, une grande pièce banale, avec deux fenêtres sur la rue, en . désordre, habitée à regret, cela se voyait bien. Quelques livres dépareillés, jetés çà et là; aux murs, des fusils de chasse, des épées, des pistolets; sur tous les meubles, des pipes, des pots à tabac, des cigarettes.

M. Roumégas referma la porte sur lui, et se tournant vers Antoine :

— Parlez, dit-il.

Le jeune homme s'assit lourdement sur son lit non défait, et, les yeux à terre, d'une voix entrecoupée, déchiquetant entre ses doigts fiévreux un bout du drap qui pendait :

— La dernière fois... quand je t'ai demandé de l'argent, je l'avais promis de ne plus jouer... je n'en ai pas eu la force... j'ai recommencé... j'ai perdu encore. Je n'ai pas osé m'adresser à toi

une seconde fois... je perdais toujours... plus rien ! . . . Alors, quelqu'un m'a proposé de m'associer avec lui... de jouer ensemble... nous perdions encore, toujours... Cette personne m'a conseillé, atout préparé, et j'ai eu la faiblesse... Une folie, père, une folie!... pardonne-moi!... Antoine se souleva à demi, les bras tendus vers son père.

— Continuez, dit Roumégas, debout devant lui, les bras croisés, comme un justicier.

Antoine reprit :

— Cette nuit, on a eu des soupçons... et nous avons été pris... mais pas moi!... moi, pas encore!... on ne sait rien de moi, tu comprends?... Et si Baptistin ne parle pas...

— Baptistin !... le garçon des jeux... ton complice. . . un valet ! . . . Mais où en es-tu tombé, grand Dieu !

— On ne sait rien encore, je te le répète...

Plusieurs joueurs de la partie sont soupçonnés avec moi... Baptistin seul est arrêté... il se taira I

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— Et toi, tu laisseras soupçonner des innocents ! Pour conserver le peu d'honneur qui te reste, tu laissons flétrir celui des autres!... Sais-tu que c'est une inftimie, cela, tout simplement?

— Mon père... pardon!... pardon!... je vous promets... je te jure qu'à l'avenir...

— L'avenir ! Est-ce qu'il y a un avenir pour toi?

Un bruit de pas résonna dans la rue tranquille et ensoleillée. On s'arrêta à la porte de la maison. Antoine se dressa sur son lit, haletant, l'oreille tendue. On sonna. Le jeune homme se précipita vers la fenêtre.

— Baptistin a parlé !... dit-il d'une voix éteinte, en pâlissant affreusement.

M. Roumégas regarda à son tour. Le commissaire de police était à la porte, accompagné de deuK membres du cercle et de deux agents.

Roumégas laissa retomber le rideau, traversa la grande pièce dans toute sa longueur, prit un revolver au mur, s'assura qu'il était chargé et le

tendant à son fils, qui l'avait regardé faire, comme hébété :

— Allons, lui dit-il.

Antoine ne prit pas le pistolet. Il fixait son père, de ses yeux démesurément ouverts, ne comprenant pas.

En bas, la porte de la rue s'était ouverte. Un colloque s'engageait entre la servante et les arrivants. Des éclats de voix étouffés montaient jusqu'à la chambre.

— Tu as perdu ton honneur : sauve au moins le nôtre, dit M. Roumégas... Allons donc!

Le colloque était terminé. Les pas résonnaient dans l'escalier de pierre, un vieil escalier, large et sonore comme une chapelle. On arrivait à la chambre.

— Lâche! murmura Roumégas, lâche jusqu'au bouti

Il retourna vivement le pistolet, dirigea le canon vers le front de son fils et appuya sur la détente. Antoine roula sur le lit, le crâne ouvert. On frappait à la porte.

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M. Roumégas mit le pistolet encore fumant dans la main droite de son fils, ouvrit la porte, et montrant le cadavre étendu en travers du lit ensanglanté :

— Trop tard, messieurs!... Il s'est fait justice lui-même!

Mon bon ami Philippe Davril a épousé, voilà huit mois environ, une adorable jeune iille qui est devenue une jeune femme adorée. Il est aussi heureux que possible, mon bon ami Philippe r considération, amour, santé, fortune, gaieté, rien ne lui manque, et cependant, l'autre jour, comme nous causions chez lui, dans son cabinet, les pieds sur les chenets :

— Non!... non!... dit-il, tu ne peux te figurer, célibataire que tu es, tous les tracas, tous les ennuis qui résultent de cette chose si simple

n 'LE MONDE OU NOUS SOMMES

en appareifce, si élémentaire : recevoir quelques amis à diner! Tu ouvres de grands yeux et tu souris avec pitié : écoute un peu et tu verras.

« Â la fm du mois dernier, nous venions, ma femme et moi, de dîner chez nous bien tranquillement, en tête-à-tête, comm.n cela nous arrive souvent, Dieu merci ! Nous en sommes encore et en serons toujours, je l'espère bien, à celte période heureuse où solitude à deux ne veut pas dire servitude à deux !

» Béatement étendu dans un fauteuil, je fumais une dgarette pendant que Geneviève me faisait la lecture. Très agréable, cette occupation-là, entre parenthèses : je te la recommande pour plus tard. Peu à peu le livre, complètement dénué d'intérêt d'ailleurs, glissa sur les genoux de la lectrice ; le silence s'établit entre nous; elle, rêveuse, tète basse, suivant d'un œil distrait les arabesques du tapis; moi, le nez en l'air, m'appliquant con-

sciencieusement à faire des ronds de fumqe qui montaient, montaient vers le plafond, ondulants et réguliers.

» Au bout d'un moment, ma femme me dit :

» — Et ce dîner, quand le donnerons-nous?...

» Il faudrait pourtant bien nous décider ! »

» J'interrompis mes graves occupations et fis. oui de la tête.

i> Assurément, c'est amusant tout juste de donner à dîner aux autres quand on se suffit si bien à soi-même. Mais, depuis notre mariage, nous avions reçu des politesses de tous côtés sans en rendre aucune... Il était temps d'en finir... de commencer plutôt.

» — ^ Quel jour choisir? dit Geneviève. »

» Je me levai démon fauteuil, où j'étais si bien, et pris sur mon bureau mon calendrier, mon grand calendrier. J'ai toujours été un peu maniaque, tu sais, je ne me sers jamais que de ces longs calendriers dits, je ne sais pourquoi, calendriers administratifs, qui s'ouvrent comme un accordéon, calendriers par mois, avec notes

pour chaque jour, pouvant être consultées sans découper les feuilles, etc. Que veux-tu? il me faut tout ça pour être heureux, à moi !

» — D'abord le jour, dis-je à mafemrae. Un di- » manche?... Impossible. Dîners de famille. Nous » n'aurions personne... Un mardi?... Les abonne- » ments aux Français... Un jeudi?... Même spec- » tacle!... je me trompe... même obstacle... Un » samedi?... Même difficulté, aux Italiens cette » fois... Que d'abonnés, grand dieux!... Restent » donc trois jours dans une semaine de sept : » lundi, mercredi ou vendredi. Non, pas le ven- » dredi! Il faut respecter toutes les opinions... » Donc lundi ou mercredi, pas d'autre choix pos- )) sible!... Regardons un peu le quantième, d

» Et je consultai mon grand calendrier, par » mois, avec notes pour chaque jour, elc, etc.

» — Mars... marSr.. G'estcela! Lundi, 5... Gon- )) version saint Augustin... Mercredi,?... Saint Sta- » nislas. Lequel veux-tu?... Saint Stanislas ou i> saint Augustin ?

» — Je trouve Stanislas plus gai.

» — Va pour Stanislas... Entendu, mercredi » 7 mars... Voyons un peu qui nous aurons, main- » tenant !

î» — Oh! pastropdemonde,monami!...tusais, » les grands dîners... c'est assommant ! La converï) sation ne peut se généraliser... On a l'air d'une » noce... Non! quinze au plus !

» — Va pour quinze !

» — Malheureusement, nous ne pouvons pas, » à cause de la table carrée... Très joli, les tables » carrées, mais bien gênant !

» — Seize, alors?

» — Oh! non!... Vois-tu cela? Sept personnes » de chaque côté... toi à un bout de la table et moi »à l'autre... comme si nous nous boudions...

» D'abord, je ne veux pas être aussi loin de toi, » moi!

» — Chère petite!... Quatorze, alors?...

)) — C'est cela... oui! quatorze... Ça s'arrange » très bien. Passons aux convives. Autant que pos- » sible des gens qui se connaissent ; pas de gaieté ï sans cela !

» — Parfaitement exact!

» — Vovons... M. et madame de Flamarande, )) d'abord... Ils ont été charmants pour nous.

» — Le mari est bien ennuyeux !

)) — Mais la femme est si amusante !

» — J'inscris: deux Flamarande... Que dirais-tu » des petits Marveyre?

» — La femme est bien ennuyeuse !

» — Mais le mari est si amusant! Ça fera deux » personnes amusantes sur quatre , une jolie » moyenne I... J'inscris : deux Marveyre.

» — Les Dupastrel ?

» — Le père, la mère et les trois filles !... une î> smala !

» — Nous sommes si en retard avec eux... Et » puis il n'y a que les deux filles ainées qui aillent ii dans le monde.

» — Ça ferait toujours quatre !

>y — On pourrait inviter le père et la mère sans ^ les filles...

» — J'aimerais mieux le contraire... Les filles » sont jeunes ; le père et la mère. . . le sont moins !

» — Pas de Dupas trel, alors!... Madame de î Louvenjoul ?

» — Avec les Marveyre ?. . . Tu n'y songes pas ! . . . ) C'est e]le qui a fait le mariage !

» — Brouillés, alors?

» — Naturellement !... Que penses-tu de

> madame Dufrêne?... Elle chanterait quelque

> chose après le dîner... Elle a une belle voix... » — Oui!... Mais elle ne dirait rien pendant...

» Elle est si bête!... Enfin, mets toujours!

» — Madame Dufrène...Ça fait cinq... et nous » deux, sept... Encore sept à trouver.

»-^Il faudrait quelques causeurs maintenant... >unhommeconnu...SinousinvitionsCherville?...

» — Un mercredi?... Il dîne tous les mer-

> credis chez madame Monchaux. Le dîner de la » timbale ! ... Il n'y manquerait pour rien au monde !

» — Un peintre, alors?... Vernissel?

» — Il doit être bien pris par son exposition, » Enfin, mettons- le toujours! Ah! non! imposîsible!... Il est à couteaux tirés avec madame » de Flamarande depuis qu'il a refusé de faire

> son portrait parce qu'il la trouvait trop maigre.

» — Il nous faut un artiste, pourtant... Fran- » cœur, par exemple ? Rien à craindre de la part de i> ses modèles, celui-là. . . Il ne fait que des animaux !

» — Mais sa femme?... On dit qu'elle a une ré- » putation...

» — Sa femme?... On ne l'invité jamais... et » Francœur ne s'en plaint pas, paraît-il. .. Mettons ) Francœur : ça fait huit !

» — Les Singleton... Ils sont gentils, les Singlei> ton... Madame Singleton avait une si jolie robe » à notre mariage !

» — Oui... et Singleton joue de la flûte... Il en » jouerait après dîner.

» — Pourvu qu'il l'apporte, mon Dieu !

» — Je le lui dirai. J'inscris : Singleton, sa ^ femme et sa flûte... Ça fait trois.

» — Soyons sérieux, voyons!

j — Encore quatre à trouver. Pour panacher )) suffisamment, il nous faudrait un couple mâle et » femelle... et deux célibataires.

> — Madame Desrenaudes et sa fille?

» — Comme mari et femme?...

ï — Qu'est-ce que ça fait?... Elle est charmante, » la petite Desrenaudes... Et puis il y aurait peut- » être un mariage à faire avec un des deux céliba- » laires...

» — Non ! pas déjeunes filles !... C'est froid.

» — Pauvres jeunes filles !... Dès qu'il s'agit de » s'amuser un peu, au panier ! Rayons les Desre- » naudes !

» — Et les Tournesol?... Qu'en dirais-tu?

» — En même temps que les Flamarande ?. . . Tu » n'y songes pas!... Ils se mangeraient avec leur » politique !

» — Tu as raison. Qui pourrions-nous bien trou- » ver?... C'est étonnant... il semble qu'on eon- » naisse trop de monde... et, quand on cherche, » plus personne!

» — Nos cousins Bombigny!... lis sont très mal » avec tout le reste de la famille, surtout avec » l'oncle et la tante Chopard. Comme ils seront les » seuls invités, ils croiront que nous ne voyons » qu'eux. .. Ils seront ravis !

» — Hurrah pour les Bombigny! Deux xîéliba- :» taires maintenant !

» — Oh ça! ce n'est pas difficile... Tu as assez » d'amis, Dieu merci !

» — Oui. . . maispresque tous mariés maintenant !

» — Ça ne fait rien... Il n'en manque pas...

» Tiens! au hasard!... Lorrain?...

» — Il ne dîne plus en ville... à cause de son » estomac!

» — Des Evettes?

» — Même raison... A cause de sa goutte !

» — Monistrol ?

y> — Il est à Cannes !

» — Saint-Jauret?

» — Il est à Nice !

» — Gilaudin ?

» — Encore en demi-deuil... Non! en demi-joie » de son oncle Olivier.

» — Vernillac?

y* — Oui, Yernillac!... Bravo!... Ah! non! im- » possible !... Un mercredi !

» — Eh bien?

j — Le mercredi, c'est le jour où le gros Fran- ) keolhal dine au cercle et où madame Franken- ) thaï... Je t'expliquerai ça dans quelques années.

» — Tu sais... je crois que je comprends déjà.

» — Donc, pas de Vernillac... Tu vois comme » c'est difficile... Nous voilà réduits à inviter Faï vernet. On peut compter sur lui, celui-là!...

» — Il est si dévoué !

» — Et si gourmand !

» — Treize, avecFavernet... Encore un... Quel » travail !

» — Le petit Stock?

» — Parfait ! ... II nous dira des monologu es dans >la soirée... Il les dit horriblement... Mais ça

> tiendra toujours de la place... Etpuis les auteurs

> ne seront pas là !... J'inscris donc :quatorzième, Hepetit Stock... Sauvés!... Nous étions sauvés! »

> Enfin! nous avions notre liste!... Il nous avait fallu, montre en main, une heure et demie

Si LE MONDE OU NOUS SOMMES

de travail, car, comme bien tu penses,- je t'en ai passé au moins la moitié.

» Le lendemain matin, la poste emportait nos invitations sur jolipapier Bristol, pour le mercred i 7 mars à sept heures un quart... Ma femme avait une longue conférence avec notre cordon bleu... Bref, tout se préparait pour le dîner du 7.

» Le lendemain, pas une seule réponse. .. Nous commencions à pester contre les gens qiiî ne répondent pas à une invitation à diner dans les vingt-quatre heures, au plus, quand m'ar riva la lettre suivante :

» Cher ami,

» Tu es bien gentil et je suis très sensible à ton aimable invitation ; mais pour quel jour m'as-tu invité?... Ta carte porte le mercredi 7 mars; or, le 7 mars est un vendredi, tandis que le mercredi qui précède est un 5. T'es-tu trompé de jour ou de date?... Dois-je venir dîner chez toi le mercredi 5 ou le vendredi 7?... J'y viendrais dans

Tua et l'autre cas... Mais au moins que je sache quand j'y dois venir !

i> Excuse mon indiscrétion et crois à mon amitié,

)) Favernet. »

» Comment! je m'étais trompé! C'est impossiblel... Mon grand calendrier administratif par mois, avec notes pour chaque jour, etc., etc., est infaillible cependant ! Et si commode I ... Je le saisis tièvreusement... Favernet a raison! Et le calendrier aussi ! . . . Dans ma précipitation, j'avais tourné deux mois d'avance et, au lieu de mars, j'avais consulté mail A l'œil, quand on est pressé, c'est presque la même chose... Le 7 mai est bien un mercredi... C'est bien saint Stanislas... Tandis que le 7 mars est un vendredi, sainte Perpétue ! . . . Et le 5 un mercredi, Quatre-TempsI... Je m'explique tout, maintenant!... Heureusement que Favernet tenait à son diner et ne s'est pas gêné pour m'écrire, lui !... Brave Favernet I

> J'avouai la chose aussitôt à Geneviève. Je dois

à la vérité de reconnaître qu'elle a été généreuse et ne s'est pas trop moquée de moi ni de mon grand calendrier administratif , qui d'ailleurs n'en pouvait mais. Il fallait prendre un parti. Nous nous décidons pour le vendredi 7. C'est ennuyeux un vendredi, à cause du maigre : mais nous avons ainsi deux jours de plus et, par suite, plus de chance d'accrocher nos convives. Nouvel envoi de cartes, de rectification cette fois.

> Ce qui arriva était prévu. Les uns auraient pu venir le mercredi, mais ne pouvaient pas le vendredi; d'autres qui auraient pu le vendredi s'étaient engagés pour ce jour-là, croyant notre invitation pour le mercredi; d'autres, par principe, ne dînaient jamais en ville le vendredi; d'autres enfin ne pouvaient ni pour le mercredi ni pour le vendredi.

> Tout compte fait, il ne nous restait plus que quatre convives : deux Singleton, une Dufrène et un Favemet, et nous deux, six.

> Encore huit à trouver.

> Nouvelles combinaisons. Comme ce n'est plus

LE DINëR du 7 37

un mercredi, mais un vendredi, il n'y aura plus de dîner chez madame Monchaux ; le gros Frankenthal n'ira pas dîner au cercle; dès lors on peut inviter Cherville elYernillac; comme les Marveyre refusent, on peulinvilei* madame de Louvenjoul; comme les Flamarande ne viennent pas, on peut se lancer sur les Tournesol et sur Vernissel ; les cousins Bombigny s'étant excusés, on peut tâter de l'oncle et de la tante Chopard, qui se croiront à leur tour les seuls invités de la famille et en mourront de joie; comme... Ah! mon ami!... c'était à devenir fou, archi-fou!..

> Je glisserai sur des détails qui deviendraient fastidieux : sacheseulement que la veille du dîner j'avais écrit — je les ai comptées — quarantequatre lettres et en avais reçu trente-sept!

> Tu me diras que j'aurais dû m'en réjouir, que c'étaient autant de politesses faites, que je me trouvais moralement réunir plus de cinquante personnes à ma table quand je n'en devais recevoir effectivement que douze... Ah! bien ouï! Je me souciais peu de cela... Je me sentais incapable

d'un raisonnement aussi subtil! J'étais, ou plutôt nous étions, ma pauvre petite femme etmoi, exaspérés, furieux, anéantis. Nous ne parlions plus que de ce maudit dîner du 7, toute la journée, le matin, l'après-midi, aux repas, à la promenade; et, la nuit, nous en rêvions !

> Le jour fatal approcha. Depuis le 5 au soir notre liste était complète, au prix de quel travail, mon Dieu! Rien n'y subsistait de la liste primitive, excepté Favernet, le brave Favernet, fidèle au poste, toujours. Excellent ami ! — Les Singleton n'avaient pu venir, Singleton s'étant donné une dilatation anormale du larynx pour avoir abusé de la flûte; et madame Dufrêue avait la grippe.

» Voici comment se composait le dîner :

» Les Tournesol remplaçant les Flamarande (ou la légitimité remplacée par la république) 2

)) Mme et Mlle Desrenaudes remplaçant ronde et la tante Ghopard, qui avaient remplacé les cousins Bombigny 2

» M. et Mme Dupastrel et leurs deux filles (il avait bien fallu ou arriver là !) remplaçant les Singleton 4

» Mme de Louvenjoul , 1

» Vernissel remplaçant Francœur, qui lui-même avait remplacé Gherville, qui s'était donné une entorse. \

» Saint-Jauret, revenu de Nice, remplaçant Stock, parti

pour Cannes 1

» L'immuable Favernet (excellent ami, va I) .'. . 1

» Nous deux 2

Total... U

> Enfin, nous pouvions respirer I Toutétait prêt : dîner, menus, fleurs, service, etc. Le vendredi 7 arrive. Un temps gris : rien du soleil d'Austerlitz!

» A deux heures et demie, on m'apporte une lettre. Je reconnais l'écriture de Favernet. Je l'ouvre en tremblant. Favernet, le bon Favernet, Favernet le pilier, la fondation, la planète-centre autour de laquelle avaient gravilp toutes nos combinaisons, Favernet ne vient pas! I ! 11 avait dîné la veille chez les la Taupinière — une bonne table, -- une trop bonne table, car il était au lit, disaitil, avec une forte migraine, en train de s'inonder de thé.. . Une indigestion, cette migraine, pas autre chose ! — Il aurait bien pu attendre à demain et l'avoir à la suite de notre dîner, le misérable !

]» Favernet manquant, nous étions treize. Et

dans quatre heures, on allait se mettre à table... Que devenir?.. . Le camp des célibataires amis est épuisé... D'ailleurs une invitation aussi tardive ne peut se faire qu'à des intimes très intimes.,. Mon Dieu!... mon Dieu!...

» — La troisième petite Dupastrel! s'écrie Gene- » viève, frappée d'une inspiration d'en haut.

» — Quatorze ans!... Elle ne va pas encore T> dans le monde, répondis-je, affolé.

» — On l'v mènera !

» Un quart d'heure après, j'étais chez les Dupastrel et leur exposais toute l'horreur de la situation. Madame Dupastrel, très digne, me dit que de vieux amis tels qvie nous méritaient tous les dévoue mènts ; mais je sentis bien qu'elle était blessée de cetle invitation in extremis.,. Enfin, elle promit d'amener Lucile... Lucile viendrait... Nous étions sauvés.

» Mais quelle composition de dîner, mon bon ami ! Des gens qui ne se connaissaient pas les uns les autres ; des individualités noyées par l'avalanche Dupastrel; enfin, alors que nous ne voulions

pas une seule jeune fille, nous en avions quatre, dont une jeune vierge de treize ans !

» Les Dupastrel arrivèrent les premiers, à sept heures un quart juste, les deux filles aînées en bleu, Lucile en rose. Elle était plate comme une planche... de salut (qu'elle était en effet), rougeaude, les cheveux nattés, les pieds longs dans/ des bottines trop courtes et les mains courtes dangf des gants trop longs, jaunes et craqués aux deux pouces. Elle ne soufflait mot, plantée sur le rebord de sa chaise, pour ne pas se chiffonner. Enfin, nous la tenions : c'était l'essentiel.

A sept heures et demie, tout le monde était arrivé. Personne ne manquait. Geneviève rayonnait. Les présentations faites, on se mit à causer à voix basse, les dames assises devant la cheminée, et les hommes graves, par petits ronds, dans les coins. Enfin, tu sais, un salon avant diner, c'est-à-dire une manière de chambre mortuaire : au lieu du maître d'hôtel, on attendrait presque le maître de cérémonies.

> A sept heures trois quarts on annonçait le

Aï LE MONDE OU NOUS SOMMES

diner; on passait dans la salle à manger toute gaie de lumières et de fleurs. On allait se mettre à table... Enfin!!!

» Tout à coup la petife Lucile pousse un cri et, s'élançant vers sa mère :

» — Maman!... maman! ton mouchoir! J'ai » pas le mien !

» Qu'était-ce, ô mon Dieu?... Enfer et damnation!... Un saignement de nez., un formidable saignement de nez! Cette chose essentiellement bête qu'on appelle un saignement de nez ! Geneviève et moi nous nous jetâmes un regard déseçpéré.

» — Ce n'est rien, dit madame Dupastrel tout » en tamponnant vigoureusement la pauvre en- )) faut; va dans l'antichambre, tu reviendras quand » ce sera fini.

» Puis, se retournant vers moi d'un air pincé, comme si j'étais coupable de la catastrophe :

» — L'émotion... J'en étais sûre!.. Voilà ceque fi c'est de mener les jeunes filles trop tôt dans le D monde!

» On se mit à table... Nous étions treize!... Et

comme le maudit saignement de nez ne s'arrêta pas, quand nous sortîmes de table, treize toujours ! ! ! » * '

Ici, mon bon ami Philippe leva au ciel des bras désespérés et se mit à marcher de long en large dans son cabinet.

— Pauvre ami! murmurai-je.

— Ne me plains pas trop, dit-il en se calmant. Les gens superstitieux n'auront rien à craindre. Ma brave petite femme a sauvé la situation!

— Comment cela? lui dis-je.

Il sourit et, mystérieusement, me prenant la

main :

— Nous étions quatorze... et je compte sur toi pour payer les dragées!

Ce matin-là, c'était grande fête au château de la Roche-Praline-

Après une longue série de jours de pluie, le soleil se mettait à luire, un beau soleil d'automne dorant de ses rayons les arbres à demi dépouillés . Enfin ! On allait pouvoir se rendre en pleine forêt, à la Butte-aux-Loups, et y faire ce fameux déjeuner sur l'herbe tant attendu et que l'inclémence du temps semblait devoir rendre à jamais impossible.

Dès neuf heures du matin, tous les hôtes du château étaient réunis dans la grande salle des gardes. Le comte et la comtesse de la Roche- Praline seprodiguaientpourleursinvités. C'étaient ceux de la deuxième série, la série privilégiée, la série gaie par excellence, celle qui arrivait toujours trop tard et partait toujours trop tôt.

Au premier rang, la petite baronne de la Croixd'Angis, avec sa jolie frimousse de blonde évaporée, rose comme une pêche et bavarde comme une pie, traînant à sa suite l'escadron de ces messieurs : Préval, Faverolles, Lansac et surtout Tenflammable et irrésistible Prégilbert, le plus empressé, le' plus éloquent et — disaient les mauvaises langues — le plus écouté de tous.

Les mauvaises langues mentaient. Certainement, Prégilbert faisait une cour assidue à la petite baronne; mais, jusqu'ici du moins, la petite baronne avait résisté à la cour assidue de Prégilbert. Elle avait conservé absolument intact le droit de le regarder sans rougir. Ah! elle s'en serait bien passée, de ce droit-là, la pauvrette, et le cœur lui

batlait furieusement dans la poitrine quand Prégilberi lui murmurait un tas de folies à Toreille. Mais elle avait une peur terribk du baron son mari, fort comme un bœuf, jaloux comme un tigre et soupçonneux comme un jaloux.

A dix heures, on partit dans le grand mail" coachy conduit par le comte avec cette maestria qu'on lui connaît. La charmante promenade et la belle matinée!... La caisse jaune de la voiture filait rapidement à traversées hautes futaies ; le soleil faisait étinceler les cuivres; un joli vent frais venait caresser les voilettes de ces dames et emporter la fumée des cigarettes de ces messieurs. Habilement sonnée par un piqueur, la longue trompe droite, étincelante, laissait derrière la bande joyeuse comme une traînée de gaîlé. Quelque chevreuil effarouché ou quelque lapin folâtre traversait de temps en temps la route et, vivement, disparaissait dans le fourré opposé. Le ciel, d'un bleu pâle, avec des nuages roses, souriait.

La Butte-aux-Loups est peu éloignée de Roche-

Praline. En trois quarts d'heure, on était arrivé.

Un endroit pittoresque, cette Butte-aux -Loups, au milieu d'un amphithéâtre de vieux chênes gigantesques, et, partout, une véritable mer de ronces, d'épines et de hauts genêts. Dans le pays, on raconte sur la Butte-aux-Loups les plus étranges histoires : revenants, sorcières, fantômes et apparitions. Une fois la nuit close, âme qui vive ne s'y hasarderait. La vérilé est que l'endroit est très fréquenté par les loups, toujours nombreux dans cette partie de la forêt, malgré les fréquentes battues organisées par le louvetier du département. Il y avait huit jours à peine, un bûchero n ivre, passant par là sur le tard, avait été dévoré.

La voiture arrêtée au bas de la butte, les valets de pied tirèrent des coffres les paniers de provisions et préparèrent le couvert sur l'herbe. On s'attabla... sans table, le plus gaiement du monde, et les bouchons de veuve Glicquot (un joyeux nom de veuve, entre parenthèses), les plaisanteries et les rires perlés des femmes, tout cela se mit à voltiger dans l'air.

Prégilbert n'avait pas quitté la baronne. Assis auprès d'elle — plus bas qu'elle, — il n'avait cessé de la servir, de lui verser à boire, malgré les regards défiants du baroa parlant peu et mangeant ferme, avec le coup de fourchette d'un propriétaire peu disposé à ouvrir sa porte aux souslocations.

Elle était tout à fait adorable en ce moment, la petite baronne. L'air du malin avait encore avivé la fraîcheur de ses joues; ses lèvres, tout humides de Champagne, étaient aussi rouges que les fraises où elle mordait à pleines dents — des fraises merveilleuses, grosses comme des prunes, produits des serres du château. Un rayon clair papillotait dans les boucles de sa chevelure blonde. Elle avait une robe en drap vert, à brandebourgs, dessinant admirablement la taille; sur sa tète, un feutre gris avec plume de faisan; et, sous sa jupe courte, deux petits pieds, deux pieds minuscules, à Taise dans des souliers vernis à talons très plats, s'agitaient dans l'herbe comme deux roitelets.

Le pauvre Prégilbert ne cessait de les regarder,

ces petits pieds, et il lui semblait — ô imagination des amoureux! — que les petits pieds le regardaient aussi et lui disaient doucement : « Oui... oui... c'est cela!... Partons!... allons!... Nous sommes prêts à vous suivre... n'importe où, au bout du monde... et même moins loin, si vous voulez! »

Le café servi dans des tasses de vermeil, on se leva, les têtes assurément moins solides que ne l'avaient été les estomacs. Le déjeuner avait duré fort longtemps; il était près de deux heures, et il fallait rentrer avant la nuil pour éviter les mauvais chemins. Rendez-vous général fut donné à la voiture pour quatre heures, et, par groupes, on se dispersa.

Le baron, malgré son peu d'enthousiasme évident, ayant été accaparé par le comte pour aller admirer une coupe de bois voisine, la petite baronne, toujours suivie de ses adorateurs, se dirigea résolument vers la forêt. Malgré les piqûres des ronces et les enlacements des genêts, ayant dans la tête un peu de Champagne et beaucoup de

LES ALLUMETTES 5t

trouble dans le cœur, elle s'amusait follement. Tout à coup, une idée baroque lui passa par la cervelle :

— Un rallye-paper^ s'écria-t-elle, un rallyepaper! J e serai la bête. . . Donnez-moi de ravance. . . et celui qui m'attrapera, l'aura !

Et, d'un geste coquet, elle agitait au-dessus de sa tête une r.oâe arrachée à son corsage.

Cette proposition d'un steeple-chase dans cette forêt inextricable était éminemment insensée : aussi fut-elle adoptée à l'unanimité. On fit rapidement les petits papiers ; la baronne s'en bourra les poches et partit, en avant, pour remplir ses fonctions de « bête >. Un bon quart d'heure après, les jeunes gens s'élançaient dans le fourré en imitant l'aboiement furieux des chiens de meute.

Plus ardent et plus leste que les autres, Prégilbert eut bientôt pris la tête. Il suivit pendant quelque temps la trace des petits papiers épars... Brusquement, auprès d'une clairière, la piste cessa... D'un œil scrutateur il fouilla les taillis

environnants... Au bord d'un grand fossé, émergeant d'un fouillis inextricable de branchages , il aperçut le bout, l'extrême bout d'un petit pied qu'il connaissait et reconnaissait bien. . . La bête était là I

il bondit vers le fossé. Au même instant, les poursuivants arrivaient à la clairière...

— Le pied 1... rentrez le pied !.... souffla Prégilbert à la baronne.

Le petit pied disparut.

Les chasseurs, hors d'haleine, entouraient Prégilbert.

— Rien? demandèrent-ils.

— Rien ! Mais j'ai idée que par là....

Et il montra aux jeunes gens un coin de la forêt.

On se lança sur cette fausse piste avec de grands éclats de rire. Prégilbert suivit... mais pas longtemps. Quelques minutes après, il revenait doucement sur ses pas, vers le fossé où la petite baronne s'était blottie, et dont elle commençait à sortir, rouge et riante, avec tout plein d'épines et de feuilles dans les cheveux.

— Vous m*avez sauvée, dit-elle à Prégilbert ; merci !

Elle s'assit, un peu lasse, sur le revers du fossé ; Prégilbert s'assit près d'elle et les hurlements de la fausse meute s'éloignèrent et se perdirent dans les futaies splendidement dorées par le soleil couchant.

A l'heure dite, tout le monde était réuni autour du rnail-coach, tout le monde... sauf la baronne et Prégilbert. On les attendit un quart d'heure, une demi-heure.- personne! Le baron, rouge comme une pivoine, commençait à jurer furieusement dans sa moustache. On cria, on appela. . . l'écho des grands bois seul répondit. On avait ri d'abord, on commença à s'inquiéter. Une battue fut organisée, sérieuse cette fois. Rien. La nuit venait, il fallait rentrer, ou l'on risquerait fort d'être pris par l'obscurité dans des chemins peu commodes et tout détrempés par les dernières pluies.

— Ils se seront éloignés et auront regagné le château à pied, hasarda la comtesse.

— Oui... partons et nous les y trouverons, appuya le comte.

Le baron trépignait.

On lança un dernier appel, à pleine voix et d'ensemble : un bruit lointain y répondit, un bruit long, étrange, lugubre, qui n'avait rien d'humain, un hurlement plu tôt. On tressaillit.

— Un loup ! murmura Lansac à l'oreille de Faverolles ; ça se corse !

La nuit était tout à fait tombée. Plus qu'un parti à prendre : partir au plus vite, retourner au château et i*evenir en nombre avec des armes. C'est ce qu'on fit.

Moins gai que l'arrivée, ce retour dans l'ombre, le long des grands arbres aux profils fantastiques, au milieu des ornières ! Les rires s'étaient envolés. On parlait peu. On se souvenait de l'aventure du bûcheron de la semaine passée, et une inquiétude qu'on cherchait en vain à dissimuler serrait le cœur de tout le monde.

On arriva enfin. Les valets, étonnés du retard, attendaient sur le perron.

— La baronne de la Croîx-d'Angis ?... M. de Prégilbert ?... demanda le comte à la portière.

— Pas encore rentrés, monsieur le comte, futil répondu.

Le pauvre baron eut un soubresaut. A l'inquiétude de savoir sa femme seule dans les bois avec Prégilbert, s'en joignait une autre non moins vive : celle du danger réel qu'elle pouvait courir. Il n'avait pas oublié l'aventure du bûcheron, lui non plus ; et tout à l'heure, bien qu'on eût essayé de lui persuader le contraire, il avait bien reconnu le hurlement du loup... Ah! ce Prégilbert! il le tuerait !

Tout le personnel du château fut aussitôt mis sur pied. Les gardes s'armèrent, les domestiques se munirent de torches, ces messieurs prirent leurs fusils. On se réunit à la salle à manger pour avaler une tasse de thé en hâte. Tout le monde était consterné. La nuit obscure au dehors, les torches allant deçà, delà, comme des yeux san-

glaûls, dans la grande cour, tout cela avait un air lugubre... Il fallait bien partir cependant. On partit.

Tout à coup la porte du salon s'ouvrit : Prégilbert et la baronne apparurent.

Un hurrah général les accueillit.

Ils paraissaient fort troublés tous les deux. Prégilbert était sans chapeau, et ce qui restait du feutre de la baronne n'aurait pas suffi à coiffer la petite reine Mab. Us avaient les vêtements déchirés par les ronces, les cheveux au venl, les yeux brillants, comme sous le coup d'une émotion extraordinaire.

Le baron jeta son fusil sur un divan et bondit vers sa femme :

— Quoi ?... balbutia-t-il, quoi donc?...

— Les loups ! mon ami... les loups... M. Prégilbert vous dira... Ah ! mon Dieu I mon Dieu !

Et elle s'abattit dans un fauteuil.

Qu'y avait-il dans tout cela?... drame ou comédie?... On attendait. Prégilbert parla :

— Oui, dit-il très animé, les loups... J'avais

trouvé la bête... la baroniie, veux-je dire... Elle . s'était cachée loin, bien loin. Il était déjà tard... Nous avons voulu vous rejoindre... impossible de trouver notre chemin...

— Impossible! soupira la baronne.

— Vous avez dû entendre nos appels! rugit le baron.

— Les appels... oui ! Mais il y avait un écho, un diable d'écho qui nous a trompés...

— Oui !... un écho !... gémit la baronne.

— Enfln, nous étions tout à fait perdus... La nuit était venue, je tâchai de m'orienter avec les étoiles.

— La Grande- Ourse, balbutia la baronne, nous avons cherché la Grande-Ourse !

— Et vous l'avez trouvée? demanda Faverolles.

— Oui... et notre chemin avec... Aussi nous nous dirigions rapidement vers le château, quand soudain, devant nous, dans l'ombre... deux grands yeux, deux grands yeux flamboyants...

— Accompagnés de deux autres !

— Et de deux autres encore !

LES ALLUMETTES 5l>

— Les loups !... les loups !... s'exclama-t-on de toutes parts.

— Oui, dit la baronne.,. Trois loups !... Ah! mon Dieu! mon Dieu!...

— Ces six yeux flamboyants se rapprochaient de plus en plus... Le danger était extrême... Que faire? Fuir? C'était la perte certaine... Rester en place?... Ils avançaient de plus en plus... Une idée lumineuse me passa par la tête...

— Ah! oui! lumineuse!... la vie!... il m'a sauvé la vie !

— J'avais entendu parler de la peur qu'éprouvent les fauves à la vue de la lumière... Une boîte d'allumettes se trouvait dans ma poche. Je la pris... j'en allumai une.i. Les six yeux disparurent... les loups s'éloignèrent... Nous reprenons notre marche... Cinq minutes après, les animaux reviennent à la charge... Nouvelle allumette, nouvelle disparition.

— L'allumette de la Méduse, risqua Lansac.

— Petit à petit, d'allumette en allumette, nous

60 LE MOiNDË OU NOUS SOMMES

avancions... Nous approchions du château...

quand je m'aperçus avec effroi que la boîte, déjà entamée le matin, s'épuisait avec une rapidité effrayante... Et le chemin à faire était long encore... Au bout d'un instant, il ne reste plus que quatre ou cinq allumettes...

— Plus que trois, dit la baronne.

— Plus que deux!...

— Plus qu'une !

— Oui, plus qu'une, reprit Prégilbert. . . Notre dernière chance de salut!... Pour gagner du temps, nous marchons à grands pas... Je laisse les loups s'approcher le plus près possible... Puis tout à coup... frrrn ! L'obscurité s'éclaire... Ils s'enfuient en hurlant... Nous prenons un élan fou... Voici l'avenue... voici la grille... voici le château. . . nous sommes sauvés !

— Oui, sauvés, s'exclama la baronne. Merci, mon Dieu !

Tout le monde applaudit. Les femmes s'empressèrent autour de la baronne. « Ma chère... ma pauvre chère... » Ces messieurs complimen-

LES ALLUMETTEf> 61

lèrent Prégilbert sur sa présence d'esprit... Seul, le baron se taisait.

Silencieusement, il s'approcha de la table où Prégilbert avait jeté la boîte d'allumettes vide, l'examina... Puis, soudain, comme frappé d'une idée subite, s'avançant vers le jeune homme :

— C'est bien cette boîte-là?

— Oui, baron,

— Et vous dites que les allumettes ont pris feu?

— Certainement... Sans cela...

Le baron lui mit la boîte sous le nez :

— Vous mentez ! elles étaient de la régie !

Le lendemain matin, Prégilbert se battait avec le baron et recevait trois pouces de fer en pleine poitrine.

Au bout de quatre mois, il était presque guéri de sa blessure... et complètement oublié de la petite baronne.

GERMAINE DE BOISNEMETZ A SUZANNE

DE SEPTÉMES

I Boisncmetz, 11 avril.

Ma Suzanette bleue,

Te souviens-lu?... Il y a un an, à peu près, nous quittions le couvent. C'était dans le grand parloir. Nous pleurions... nous allions nous séparer. Moi, je retournais à Boisnemetz pour bien longtemps peut-être; tandis que toi, tu restais à Paris. Quand nous reverrions-nous, nous, les inséparables? nous qui depuis cinq ans avions vécu

€i LE 905»C or 50rS SOMMES

rôle à côle et opur i cœur? L? bon Dieu seal le savait.

Aussi, maigre la joie de devenir de vraies jeunes filles, malgré Fenivremenl de noire prochaine entrée dans le monde, que de larmes! que de regrets! Comme nos pauvres petites poitrines se soulevaient et que de Ibis ne nous sommes-nous pas dit adieu !

C'est à ce moment^ — tu l'en souviens bien n^est'Ce pas, Suzette ? — que nous avons fait notre grand serment :

c Dès qu'une chose importante arrivera dans la vie de Vune d'entre nous, Vautre en sera immédiatement avertie, avant tout le monde. >

L'heure est venue pour moi de tenir notre double serment. Avant tout le monde, à l'exception pourtant de papa, de maman, d'une certaine personne et de la mère de cette certaine personne, apprends donc que...

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