‹ Le monde primitif de la SuisseChapitre 1 sur 244 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

L’ouvrage dont je présente aujourd’hui la traduction au public a paru depuis quelques années à Zurich.

L’accueil qu’il a reçu soit eu Suisse soit à l’étranger et plus encore le charme du livre lui-même m’ont engagé à l’introduire dans la littérature française.

Quoique pour une bonne part conforme à l’édition allemande, cette édition française a été corrigée et considérablement augmentée par l’auteur. De nombreuses figures ont été ajoutées à celles de l’original, et rien n’a été négligé pour mettre cette traduction au niveau actuel de la science.

Qu’il me soit permis de témoigner ici ma reconnaissance à M. Heer pour la bienveillance que j’ai toujours rencontrée chez, lui et pour l’inépuisable complaisance qu’il a mise à revoir et à compléter ce travail.

Le Traducteur.

Veytau.r, Décembre 1871.

PRÉFACE

Une expérience de tous les jours nous apprend que les individus naissent et meurent. Il en est tout autrement des espèces : aussi loin que remonte l’histoire de l’homme, elles sont demeurées identiques et paraissent aussi anciennes que la terre. Cependant les plantes et les animaux que renferment les roches nous font voir qu’en réalité il n’en est pas ainsi. Ces restes nous permettent d’affirmer que dans le cours des âges les espèces de même que les individus apparurent et disparurent ; seulement leur apparition et leur extinction ont demandé un temps beaucoup plus considérable.

Il suit de là que la physionomie de la terre est soumise à de perpétuels changements et que l’état actuel de sa surface est le résultat d’un développement infiniment prolongé. Cependant, la croûte terrestre, qui semble s’opposer aux changements des siècles, nous apparaît comme le produit d’un seul jet, lorsque du haut de nos cimes élevées nous contemplons l’ensemble majestueux de nos montagnes. Nous y voyons comme un monument étemel de la grandeur et de la puissance du Créateur. Mais, nous ne tardons pas à reconnaître aux éboulements de rochers et aux torrents qui se précipitent en cascades le long des fentes que les montagnes aussi obéissent à la même loi de transformation.

Notre vie est si courte que nous ne pouvons voir de nos yeux qu’une faible partie des modifications qui s’opèrent incessamment.

PRÉFACE

Mais nous avons le pouvoir d’agrandir notre champ visuel de telle sorte que ce qui s’est passé il y a des milliers d’années dans la nature et dans la vie de l’homme se déroule de nouveau aux yeux de notre esprit. Par la pensée nous pénétrons infiniment au delà du monde visible et nous embrassons le passé ainsi que l’avenir ; c’est par là que l’homme manifeste sa nature immortelle.

A mesure que notre vue s’étend, une foule de questions s’imposent à nous, qui se lient de près à notre nature intime et à nos pensées.

Comment les objets (pii nous entourent ont-ils pris naissance? Comment se sont formées les montagnes et les vallées qui prêtent à notre pays un charme si particulier ? Comment se sont produites les plantes aux formes infinies et qu’embellissent une multitude de fleurs aux aspects si variés que l’imagination la plus riche peut à peine les concevoir ? Comment le monde auimal s’est-il développé à travers les âges comme il le fait aujourd’hui sur le théâtre de la vie avec une si prodigieuse richesse de formes ? Tout cela u’ est-il qu’un jeu de l’aveugle hasard? Ces plantes et ces animaux ne sontils dus qu’à une action chimique? ou bien y a-t-il dans l’appel à l’existence de toutes ces choses un but déterminé, ainsi qu’un plan supérieur, où se révèlent les pensées d’un Dieu plein de sagesse et de puissance.

On peut se demander de plus si les êtres organiques ont pris naissance partout où nous les rencontrons, ou si, provenant d’un point central, ils se sont répandus graduellement sur la terre ? leur area est-elle le résultat d’un long développement accompli durant des milliers de siècles? Les êtres animés actuels se trouvent-ils dans une certaine relation avec ceux des périodes précédentes, et toutes les créatures forment-elles un tout harmonique dans lequel se reflètent des lois générales et éternelles?

Ces questions et mille autres se présentent à nous aussitôt que nous commençons à réfléchir sur la formation du monde qui nous entoure et sur la place que l’homme y occupe. Ce sont là, par con-

PRÉFACE

séquent, des problèmes qu’on cherchera à résoudre aussi longtemps qu’il y aura des penseurs sur la terre. Mais il était réservé à notre siècle d’en demander la solution à la terre même, notre mère, qui peut seule sur plusieurs de ces questions nous fournir les données nécessaires.

Quant à nous, Suisses, nous avons le privilège d’habiter une contrée qui, malgré ses étroites limites, renferme les documents les plus importants de l’histoire de la terre. Mais pour les lire, il nous faut apprendre la langue^dans laquelle ils sont écrits.

Le Dr Scherz raconte que les voyageurs de l’expédition de la Novarra rencontrèrent une bibliothèque dans une hutte de Saint- Paul ; mais aucun habitant de cette ile lointaine ne pouvait lire ces livres et nul ne soupçonnait quels riches trésors d’instruction cachait cette hutte abandonnée. Nous possédons dans notre nature suisse un moyen d’instruction infiniment plus élevé et plus précieux. Mais, comme la bibliothèque pour les insulaires de Saint- Paul, il demeure inaccessible à tous ceux qui n’en ont pas la clef. Ils seront captivés sans doute par le charme merveilleux répandu sur notre monde des Alpes, mais ils sc contentent de ces fugitives impressions, ils ne contemplent que la belle reliure et la tranche dorée du livre ; son contenu leur reste étranger et ils n’ont pas même un pressentiment des grands et profonds secrets qu’il renferme, ni des jouissances réservées à notre esprit lorsque ces secrets nous sont expliqués et que l’histoire admirable de notre pays et de notre nature nous est ainsi révélée.

Dans les pages qui suivent, j’ai essayé d’interroger ce livre et d’en interpréter l’écriture. Je ne veux pas cacher que l’étude de cette langue demande quelques efforts ; celui donc qui prend cet ouvrage avec l’idée d’y trouver un délassement facile se trompe lourdement.

Pour me servir d’une autre image, j’ai écarté, il est vrai, l’échafaudage nécessaire à l’édifice de la science, pour montrer, autant qu’il m’a été possible, cet édifice dans toute sa splendeur.

PRÉFACE

Mais les fondements doivent demeurer debout, autrement nous n’aurions que des tableaux de fantaisie propres sans doute à exciter notre imagination mais non pas i\ donner fidèlement à notre esprit d’exactes notions de la nature.

Nous devons en conséquence ne pas nous borner à des discussions générales, mais étudier avec soin les plantes et les animaux des différentes époques géologiques, si nous voulons parvenir à l’intelligence des grandes questions qui se rattachent à l’histoire de la nature. J’ai, par conséquent, décrit suffisamment le monde organique des différentes époques telles que nos roches en ont gardé l’empreinte. Mais, de même qu’on ne saurait écrire l’histoire de la Suisse sans jeter un coup d’œil sur l’histoire générale du monde, de même nous ne pouvons comprendre l’histoire géologique de notre pays sans avoir pris connaissance du développement général de la nature. C’est pourquoi nous devrons toujours, en parlant de notre territoire, examiner l’aspect et la constitution des autres parties du globe.

Après avoir ainsi établi une base solide, selon nous, nous pourrons aborder les questions générales dont le résultat final trouve son expression dans les paroles du grand poète * :

< Et il est un Dieu ; il vit une volonté sainte, quelle que soit l’in-

< constance du vouloir humain. Bien au-dessus du temps et de l’espace,

< s’exerce vivante la pensée suprême ; et quand tout circule dans un éter-

< nel changement, dans ce changement persiste un esprit immuable**. >

• Un<l cin Gott ist, ein heiliger Wille lebt,

VVie atich der menschliche wanke

Hocb iibcr der Zeit und dom Raumc scbwebt,

Lebendig der hochste Gedanke;

Und ob ailes in ewigem Wccbsel krcist,

- Es beharret im Wechsel ein ruhiger Gcist!

*» Trad. Ad. Regnier, 1868.

Schiller, Die Worte des Glaubem.

I" vol., Poésies.

TABLE DES MATIÈRES

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