I. Croatie turque
164 i.K MONDE SLAVi:.
Enhardie i)ar cet aveu, elle lui révèle son crime. — Peux-tu me le pardonner"? peux-tu, après cela, m'aimer encore? Peux-tu enlacer dans tes bras une femme souillée du sanp- de ton épouse?
JIVAN.
Ne parle pas de cela! Je ne veux pas savoir qui la tuée....
MEiRiMA, se jetant dans ses bras.
Alors, fuyons ensemble!
A ce moment on entend retentir le cri de Sahahalaïm. C'est le muezzin qui, du baut de la mosquée, annonce la prière matinale. Il n"est plus possible de fuir.
JIVAN.
Tu as, dis-tu, préparé un cheval; pourrais-tu, maintenant, me procurer un sabre?
MElIilMA.
Qu'en ferais-tu?
JIVAN.
Grâce au sabre et au cheval, je t'eulèverais à travers une horde de Turcs.
MEIRIMA.
0 malheureux! ce n'est plus possible; on va venir me chercher dans mon appartement pour me revêtir du vêtement nuptial.... Fuis, va rejoindre les heydouks. et ce soir, quand les svats viendront pour m ennnencr, fonds sur eux et délivre-moi.
Jivan cède aux instances de Meirima : il quitte la prison, mais son cœur est agité des plus sombres pressentiments.
La scène change. Dans une rue isolée de la ville se rassemblent Xovko et quelques-uns de ses compagnons; ils sont en armes, et s'apprêtent à délivrer Jivan. Novko d'un coup de pistolet donne le signal, les chréliciis enlonnent le chant de l'insurrection :
l,r, DltA.Mi: MODF.IINK KN SKHHIK. lO:!
— llourr.ili! liourrah ! Iioiirrah! que chacun s"i'laiico au combat. Maléiliolion sur celui qui reste en arrière!
— A quoi bitii la foi quand il n'y a pas de temple, quand le canon des Turcs brise la croi.v sainte?
— A quoi bon une patrie belle et vaste quand Têtranger en est le maitre?
— A quoi bon des enfants chéris quand le Turc les égorge? des sœurs et des femmes, quand le Turc les aime?
— Ce n'est pas nn homme, celui qui le souiïrirait, mieux \.uit mourir que de vivre esclave.
Les Turcs arrivent en ariues, le conihal s'onirnge; dans le loLnlaiii les llammes (ruii incendie illuniinenl la scène : les chn-lions ont mis le l'eu aux (Icmonres des musulmans.
Xovko a été l'ail prisonnier. Alipaclia le t'ait venir (levant lui et l'interroge: il veut savoir (luel a été l'instigateur de la révolte : est-ce le vizir de Constantinople mécontent des pachas? est-ce fpirlqiic raïa poussé à l)(»ut? Mais Xovko refuse de répondre à toutes les questions. Alii)acha le menace de la torture. « Que m'importe! répond le vitMllard. Tu as passé toule ta vie à soigner ton corps : lu me menaces de la torture pensant (pi'elle nie sera intolérable comme à toi-même; mais mon corps et mon Ame se sont endurcis depuis longtemps à tous les maux. Soumets-les aux tourments les plus cruels : tu n'arracheras pas une parole à mes lèvres. » Vu- messager vient annoncer que le terrible Arambacha s'avance avec ses heydouks : l'insurrection redouble. Un ordre du vizir enjoint à Alii)acha d'aller le rejoindre à Visoko. Il va pai'lir et emmène avec lui Osman, son futur gendre, et sa lille .Meirima. Il lui annonce sa résolution. Meirima pleure cl rluMche à le détourner, elb- sait que Jivan l'attendra sur la mule
pour l'enlever, mais elle ne croyait pas que son père serait, du voyage. Elle le supplie en vain : son amour remporte sur sa piété filiale. Elle n'a pas le courage de révéler k son père le secret fatal. Elle prévoit une terrible catastrophe. Elle s'accuse de parricide, mais elle se tait.
Le dénouement approche : un nouveau changement de scène nous transporte dans la tente où va reposer Meirima après une journée de voyage; elle est seule avec sa fidèle Chérifa : tout trahit en elle l'anxiété et le remords. Elle renvoie Chérifa. elle prête l'oreille à tous les bruits. Elle attend son libérateur.
Jivan n'est pas encore ici ! Je ne puis attendre plus longtemps.... Mon cœur éclate, mon âme m'échappe! Quelles tortures ! 0 ma mère, tu aurais mieux fait de ne pas m'enfanter.
(Elle se lève et prèle Voreille.)
Il n'est pas encore ici. Et s'il arrive!... Je tremble d'y songer. Mon père n'est-il point parmi les svatsl ne périra-t-ii pas avec eux? Mon père! je m'élancerai parmi les heydouks et je le couvrirai de ma poitrine! Ils ne tueront pas mon père sans me tuer avec lui.
[Elle écoute.)
Non,... c'est le murmure des arbres dans la montagne. Que de fois il m'a trompée cette nuit! Au moindre bruit mon cœur bondit dans ma poitrine. Je crois que c'est lui. Il ne viendra pas.... Ah! s'il allait me trahir! Pensée infernale! Seigneur, tu lui infligerais ta plus terrible malédiction!
(On entend un coup de fusil.)
Me trompé-je? Un coup de fusil,... un second,... puis un troisième.... Ah! ce sont les svats qui boivent à ma santé. Le festin s'achève. Voici l'instant suprême. Au lieu de Jivan, c'est Osman que je vais voir; mais il n'arrivera pas jusqu'à moi.
Li: DIlA.Mi; MOItKlîNK KN SKlUîlF.. 167
(Ette tire une fiole de son sein.) Le voici qui vient. 0 poison si amer pour les autres, pour moi si doux !
{Elle boit et s'assied sur son lit.)
OSMAN entre et la contemple longtemps.
0 fille d'Ali, on ne m'avait pas trompé, tues belle comme une des houris célestes. Mais où sont les roses de ton teint? Pourquoi tes lèvres sont-elles bleues? Regrettes-tu le palais de ton père? Le mien te le fera oublier : lu seras honorée comme une reine; cent esclaves obéiront à tes ordres; ma mère chaque jour te revêtira d'or et de soie. Je veux t'aimer comme mes yeux.
(// s'assied auprès d'elle.)
NfEIRIMA.
Tais-toi, bey. Laisse-moi un moment de repos, je t'en prie.
OSMAN
Tu me repousses? PoiuYjuoi trembles-tu ainsi? Ta main est froide? Pouniuoi tes joyaux gisent-ils ainsi à terre?
MEIRIMA.
.\-t-on besoin de joyaux dans la tombe?
OSMAN
Dans la tombe?
MEIRIMA.
Oui, ta jeune épouse va- dormir dans la tombe son premier et son dernier sommeil.