‹ Le monde slave, voyages et littéatureChapitre 11 sur 47 · UN EVEQUE SLAVE · texte numérisé non relu

UN EVEQUE SLAVE

Mgr J.-G. STROSSMAYER.

Parmi les noms de prélats étrangers que le dernier Concile a révélés au monde catholique il n'en est aucun, peut-être, qui ait conquis un prestige aussi soudain, aussi brillant que celui de Mgr Strossmayer. Trois discours prononcés dans l'enceinte de Saint-Pierre ont suffi pour donner à ce nom une popularité d'autant plus glorieuse qu'elle n'était que la récompense d'un beau talent mis au service d'une bonne cause. Amis et ennemis ont rendu justice aux mérites de Mgr Strossmayer; mais, si sou nom a été répété par toutes les voix de la presse religieuse, inditïérente ou antireligieuse, on sait assez peu comment celui (]ui le porte s'est préparé à paraître sur ce grand théâtre du Concile, à quel peuple il appartient, quelle carrière il a parcourue.

Ne ("hercliez pas le nom de Mgr Sti-ossmayer au Dictionnaire des Contemporains : vous ni> l'y trouveriez

1 l't LE MONDE SLAVE.

pas; n'interrogez pas les encyclopédies allemandes: elles l'ont oublié; défiez-vous des reporters du Concile, ils ont fait tour à tour de l'éminent prélat un Allemand, un Hongrois, un évêque in partibus de Sunium; Mgr Strossmayer n'est pourtant ni Allemand, ni Magyare: il est même généralement assez mal vu des hommes d'Etat de ces deux nations ; je ne doute pas qu'il n'ait lu Platon, et qu'il ne soit des plus familiers avec le miel de l'Altique ; mais je puis affirmer que son diocèse est bien à lui et qu'il n'a rien de commun avec la Grèce antique ou moderne.

L'auteur de cette notice a eu tour à tour l'occasionde rencontrer Mgr Strossmayer à Paris, à Agram, à Diakovo \ h Rome ; il s"est mis au courant de sa carrière publique. Il a eu l'iionneur de pénétrer dans sa vie privée : en diverses circonstances, il a été assez heureux pour signaler les services que Mgr Strossmayer a rendus au christianisme, à la civilisation ; il i-egarde comme un devoir de dire aujourd'hui tout' ce qu'il sait et d'éclairer définitivement l'opiuion publique sur la vie et le rôle d'un homme qui, avant d'arriver à nue notoriété européenne, avait déjà acquis, dans son pays, une reuommée et une influeuce sans égales peut-être daus le inoude politique ou religieux.

Joseph-George Strossmayer est né le 4 février 1815, à Essek en Slavonie. Le nom de cette province, géné-

1. On écrit généralement Diakovar. C'est la forme officielle en hongrois. Mais les Hongrois n'habitant pas la Slavonie, nous croyons devoir nous servir de la forme slave : Diakovo,

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ralement désignée sur nos cartes sous le nom impropre d'Esclavonie, indique nettement la race de ses habitants. La Slavonie appartient au royaume triiiiiitaire de Croatie, Dalmatie et Slavonie, dont la capitale est Agram. La langue qu'on y parle est désignée par les habitants sous le nom de croate (hrvatski) et euxmêmes se donnent ce nom. C'est donc à la nationalité croate qu'appartient Mgr Strossmayer. Son nom, il est vrai, est de forme germanique, mais il ne donne pas jilns au.K Allemands le droit de réclamer l'éminent prélat pour compatriote que le nom de M. Schneider ne les autorise à revendiquer l'honorable ex-président du Corps législatif.

Le jeune Strossmayer fit ses études au gymnase d'Essek. Sa famille, peu fortunée, fut bientôt récompensée des sacrifices qu'elle s'imposait pour lui; dans un temps où l'éducation était on ne peut plus mal organisée en .Vutrirhe, où l'empereur François avait donné pour mot d'ordre, aux professeurs des gymnases, ces paroles tristement célèbres : « Faites-moi non pas des savants, mais des sujets soumis, » le futur évoque de Syrmium se montra, on peut le dire, supérieur aux enseignements qu'il recevait. Au sortir du gymnase, il étudia pendant deux ans la philosophie au séminaire de Diakovo : de là, il passa à l'université de Pesth, o\\ il prit le titre de docteur en philosophie. On l'envoya ensuite à Vienne, à l'Augustineum, académie religieuse, où il fut nommé docteur en théologie.

11 avait alors vingt-trois ans. Il fut successivement vicaire de Petervardein, et professeur au séminaire de

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Diakovo; il se présenta pour une chaire de théologie à Peslli, mais son ignorance de la langue hongroise le fit échouer. En revanche, son savoir et son éloquence le firent appeler à Vienne, où il reçut, avec le titre de chapelain impérial, les fonctions de directeur de l'Augustineum; membre de la Faculté de théologie et des commissions d'examen, il se fit surtout remarquer par sa profonde connaissance de la langue latine et par la rare élégance avec laquelle il la parlait. Tous ses confrères du Concile en ont été frappés, et j'ai moi-même pu la constater plus d'une fois. Mais le latin ne lui faisait pas oublier l'idiome maternel, le croate; il l'avait toujours cultivé avec ardeur et, loin de sa patrie, il ne négligeait rien de ce qui pouvait y développer la littérature et la civilisation nationales.

Professeur à Diakovo, il avait été appelé au.x assemblées de la joupa, ou province d'Essek, et s'y était énergiquement prononcé contre les tendances absorbantes et centralisatrices des magyavoni. (On appelle ainsi le parti centralisateur qui veut faire dominer en Hongrie la langue et la suprématie absolue des Magyars). Cette politique, qui, malheureusement, prévaut encore aujourd'hui à Pesth, a toujours provoijuô d'énergiques résistances chez les nationalités nonhongroises (les Roumains, les Serbes, les Slovaques, les Croates) et a peut-être, plus que l'intervention russe, contribué à la chute de l'insurrection hongroise en 18 'i9.

Jellachich, dans lequel nos publicistes n'ont vu qu'un instrument aveugle de la réaction autrichienne, est

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considéré en Croatie comme un héros national, comme le sauveur des Slaves menacés dans leur existence même par l'absolutisme magyare. Le jeune abbé Strossmayer fut en rapport et avec Jellachich, et avec le ministre croate baron Knlmer, avec le baron Metel Ozegovich.et avec les représentants des Tchèques, des Polonais, qui venaient chercher à Vienne des garanties pour leurs nationalités respectives. Son patriotisme slave contribua à appeler l'attention sur lui lorsqu'en 1849 Tévêché de Diakovar devint vacant par la retraite du prélat qui l'occupait, Mgr Kukovich. Malgré sa jeunesse, — il n'avait alors que trente-quatre ans, — l'abbé Strossmayer fut proposé à la cour de Rome. Il fut nommé par l'empereur le 18 novembre 1849, préconisé le 20 mai 1850, et sacré à Vienne le 8 septembre 1850, par le nonce apostolique, depuis cardinal, Mgr ^"iale Prela, assisté des évêques de Varad et d'Olmutz.

Cet évêché, dont le siège est à Diakovo, à quelques lieues au sud d'Essek (Slavonie), porte à la chancellerie romaine le titre (ïepiscopatus bosnensis, diacovensis et sirmiensis. 11 réunit deux anciens diocèses, celui de Bosnie et celui de Syrmie. L'histoire du diocèse de Bosnie est fort incertaine : agité au moyen âge par les hérésies des Bogomiles et des Patarins, il ressortissait primitivement à l'archevêché de Salone. Au début du treizième siècle la métropole fut transportée à Diakovo.

Ce n'est qu'à partir de cette époque qu'on peut déterminer le siège et la série des évoques.

Quant au diocèse de Syrmium, suivant la tradition

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ecclésiastique, il avait eu pour premier évêque Andronique, disciple de saint Paul; promu par Constanliii au rang de métropole, il avait disparu au milieu des invasions des Avares et fut restauré au neuvième siècle pour Méthode, le grand apôtre des Slaves. En 1773, une bulle de Clément XIV réunit les deux évêchés : le diocèse actuel de Bosnie et de Syrmie est suffragant de rarchevêclié d'Agram, c'est l'un des plus vastes de l'Europe : il comprend la Slavonie, la Bosnie turque ; i'évêque est en outre administrateur apostolique des évêchés de Belgrade et de Smederevo (Semendria), dans la principauté de Serbie. De grands revenus sont attachés à ce diocèse; le prédécesseur de Mgr Strossmayer avait laissé le désordre s'introduire dans la gestion des propriétés diocésaines; les tristes événements de 48 avaient encore compromis leur prospérité.

L'un des premiers soins de Mgr Strossmayer fut de rétablir le lion ordre dans ses domaines; bien résolu à user de toute son influence et de sa fortune dans lintérêt de son peuple, il ne s'est jamais regardé que comme l'administrateur du bien de fous : l'impulsion (jn'il (h:)ima alors à l'économie rurale en Slavonie a vivement contrihué à développer la richesse de ce pays si longtemps négligé. Les années (jui suivirent en Autriche la ri-actinn di^ 18.")0 f(M'maient tonte carrière à l'activité politiijue de l'éminent prélat; mais le despotisme viennois ne pouvait l'emiiécher d'ouvrir des écoles, de fonder des sociétés savantes, de publier des livres. Depuis longtemps Agram était le centre fé-

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