JELLACHICH BAN
Étrange ironie! Que signifient aujourd'hui cette inscription et cette épée? La Croatie, jadis sous les ordres de Jellachieh, a sauvé la monarchie des Habsbourg. Elle croyait, il est vrai, sauver en même temps son autonomie et sa Constitution séculaire. L’empereur, victorieux, l’a récompensée par le régime des Bach et des Schmerling, par une impitoyable germanisation. Puis, un beau jour, quand au lendemain de Sadowa le centralisme viennois est devenu impossible, un ministre saxon est arrivé de Dresde, qui a livré la Croatie pieds et poings liés à ces mêmes Magyares dont elle avait jadis combattu la rébellion. Que penserait de tout cela Jellachieh s'il revenait au monde? Et que fait sa statue sur la grande place d’Àgram? Le temps viendra peut-être expliquer cette énigme.
Un peu au-delà de la place de Jellachieh, sur une petite éminence, s’élève un édifice massif flanqué de quatre grosses tours. C'est le palais du cardinal archevêque, palais forteresse, ainsi qu’il convient à une ville que les Turcs ont si souvent menacée, sans pourtant s’en être jamais emparés. Dans la cour intérieure s’élève la cathédrale; c’est au dehors un édifice disgracieux et désagréable, sans caractère et sans intérêt. L’architecte, on le voit, a plutôt songé à la solidité qu’à l’élégance. A quoi bon des arceaux gothiques,
Le monde slavis.
des sculptures délicates, pour un édifice que les boulets musulmans pouvaient détruire d'un jour à l’autre? En revanche, l’intérieur ofiïe aux regards une triple nef d’un style fort pur. Les autels, les piliers, sont ornés de nombreuses figures en marbre qui trahissent la manière douteuse de l’Ecole italienne aux dix-septième et dix-huitième siècles. Si le portail répondait à l’intérieur, la cathédrale d’Agram figurerait sans contredit parmi les meilleures basiliques de deuxième ordre. Le trésor de la sacristie possède un grand nombre d'objets d’art dont quelques-uns sont fort remarquables. 11 faut citer, notamment, un manuscrit dont les riches enluminures rappellent à s’v méprendre les beaux travaux de Clovio. Ce roi des enlumineurs , ce Michel-Ange de la miniature, ainsi que l'appelle Vasari, était d’ailleurs Croate; il était né dans un petit village du littoral. La .lougo-Slavie le revendique, non sans raison, ainsi que bien d’autres peintres dont les noms figurent sur les catalogues de l’École vénitienne. Un savant écrivain, M. K ikuliévic, en a réuni les biographies dans un dictionnaire des artistes jougo-slaves paru récemment à Agram. Parmi les plus célèbres de ces Slaves italianisés il faut citer Médulic, connu dans toute l’Europe sous le nom de Sohiavone.
Les autres édifices d’Agram sont peu remarquables : le musée est en voie de formation, la salle de la Diète ressemble à tous les édifices de ce genre. Le théâtre, construit dans le goût italien, est élégant et bien disposé. On y joue trois fois par semaine des pièces
A GRAM ET LES CllOATES. 39
originales ou traduites le plus souvent du français . M. Victorien Sardou serait peut-être fort surpris d’apprendre que ses Intimes , traduits en croate, ont eu un grand succès en Croatie, et qu'on les joue à Agram mieux peut-être que dans telle ville de France ou de Belgique. 11 y a d’excellents sujets dans la troupe d’Agram, notamment un comique distingué, M. Freudenreich, que j'ai applaudi de grand cœur dans la Partie de piquet, une binette française fort bien enlevée par ces farouches Croates. Les ressources du théâtre sont, on le comprend, assez bornées dans une ville de vingt mille habitants. Cependant le théâtre vit : il est suivi avec assiduité, il a le litre d'établissement national, et une subvention lui est accordée sur les linances du royaume.
A défaut de monuments, Agram oü’re d’agréables promenades, un jardin ombragé au pied du palais épiscopal, un parc splendide à une demi-lieue de la ville, des cafés où l’on trouve quelques journaux français. Un de mes amis, qui a longtemps séjourné à Dublin, constatait avec douleur que les Irlandais étaient, à ce point de vue, fort inférieurs aux Croates. (Juant à la société, autant que j’en ai pu juger, elle est fort hospitalière; c’est d’ailleurs coque m’ont assuré quelques Français qui résident à Agram ou dans les environs. Ils exploitent des forêts et des mines, et envoient à Marseille, par la voie de Trieste, des douves et des poutres qu’ils font fabriquer sur les lieux. Ils se louaient des relations qu’ils entretenaient avec les meilleures maisons de la ville et ne regretlaien t qu’une
chose, l’absence d’un consul français à Agram, pour veiller sur les nombreux intérêts commerciaux qu’ils ont dans le pays. Le peuple ne leur paraissait ni plus ni moins civilisé que celui des autres villes de l'Europe. On rencontre peu de mendiants et point d'ivrognes; il en est d’ailleurs ainsi dans tous les pays où le vin est abondant et à bon marché. Le vin de Croatie est rêche et saisit désagréablement l'étranger; mais on s’y habitue, et il faut s’v habituer, car l’hospitalité croate veut que l'hôte fasse raison à tous les toasLs.
Le moyen d’y résister! Ils se présentent d'une façon si obligeante! Le maître d’une maison où vous êtes reçu pour la première fois vous offre un verre de vin. « Voici, dit-il, les clefs de ma maison. Gardez les et servez-vous-en tant qu’il vous plaira. » Je n’ai rencontré que chez les Croates cet usage ingénieux et délicat. Puis, on nomme, comme dans les repas des anciens, un roi ou plutôt un régisseur du festin ( sloloravnitel ). Il porte tour à tour la santé de chaque convive en y joignant celle d’une dame absente ou présente : « Je
bois à la santé de M. N et afin qu’il ne boive pas
seul, je lui donne pour compagne madame ou mademoiselle » Suivant l’esprit ou la malice du réyis-
scur , ces toasts deviennent fort piquanls et entretiennent, dans le repas, une gaieté qu’on ne voit jamais dégénérer en licence : le héros du toast doit remercier en son nom et au nom de sa campagne. C'est un devoir de galanterie auquel personne ne saurait manquer Mais arrivons à des détails plus sérieux.
A Ci 1< A M K T LES CROATES.
Agram est la capitale non seulement de la Croatie, mais encore du royaume Iriunilaire (Trojedina Kralievina). On appelle ainsi l’ensemble des trois royaumes de Croatie, Dalmatie et Slavonie, y compris la frontière militaire (Krajina).
La population de ces trois royaumes est foncièrement slave. D'après le dernier recensement on comptait 1,91 3,942 Croates contre 27,000 Allemands en Croatie et 20,000 Italiens en Dalmatie. Il ne faut donc pas se laisser égarer par les noms italiens que l’on rencontre dans cette dernière province, sur les cartes officielles. Chacun d’eux cache un nom slave dont il n’est le plus souvent que la traduction. Ainsi Rieka, (la rivière) est connue sous le nom de Fiume. Raguse s’appelle en réalité Dubrovnik. La langue italienne, inhospitalière aux mots étrangers, les transforme impitoyablement au point de les rendre parfois méconnaissables. Qui retrouverait München (Munich), sous la forme bizarre de Monaco? A entendre sans cesse nommer le Monténégro, qui ne serait tenté de voir une colonie italienne dans cet inviolable sanctuaire de la nationalité serbe? Que les Italiens aient traduit le serbe Tserna Gora ou le turc Ivara-Dagh en Monte Negro, c’est leur droit; faisons comme comme eux, disons la Montagne- Noire. Pour revenir au
’ti i. K MONDE SLAVE.
royaume Iriunitaire, il a été fort démembré par les circonstances: il est plutôt aujourd'hui un souvenir et une espérance qu'une réalité politique. La Dalmatie, unie pendant plusieurs siècles à la Croatie, et conquise ensuite pièce à pièce par les Vénitiens, a été adjugée par le Congrès de Vienne, ainsi que la République jadis si florissante dellaguse, à l'empereur d’Autriche, qui l’a directement annexée à ses états. Néanmoins, le souverain actuel a reconnu en principe, par l’acte du 26 février 1831, l'union de la Dalmatie avec la Croatie. Mais cette union, réclamée par toutes les Diètes qui se se sont succédé à Agram, n’a pointencore été réalisée D'une part, le lieutenant impérial résidant à Zara est regardé comme le luogo (mente du ban de Croatie. De l’autre, la Dalmatie a une Diète, et elle envoie ses députés au Parlement de Vienne. Du reste, il est assez probable que le Gouvernement autrichien sera désormais moins tenté que jamais de la rendre au royaume Iriunitaire. Ce serait livrer aux Hongrois tout le littoral de l’Adriatique.
L’organisation des confins militaires a enlevé à la Croatie et à la Slavonie une portion considérable de leur territoire et de leurs habitants : 700,000 Croates et Slavons sont soumis à un régime militaire bien autrement rigoureux que ne l’est notre inscription maritime, et séparés de la mère patrie qui les réclame en vain. Cette institution, utile au temps où les Osmanlis menaçaient sans cesse Pesth et Vienne, n’a plus aujourd’hui de raison d’être en face de la Turquie agonisante. Elle subsiste cependant par une contradic-
AGRAM ET LES CROATES, 43
tion singulière et contre laquelle la Croatie proteste vainement. Il est, depuis quelque temps, question de la supprimer; mais il est probable que le ministère viennois ne lâchera pas si tôt cette riche pépinière de kaiser liks*
Malgré ces mutilations, l’unité du royaume tri unitaire n’en subsiste pas moins, et Agram est considérée par les Dalmates et les confinaires comme leur véritable capitale. Ce n’est pas une ville sans importance que celle dont le prestige politique rayonne sur deux millions d'hommes, et dont l’autorité morale est acceptée par tous les Jougo-Slaves. Dans l’ensemble d’Etats qui constituent l’empire d’Autriche, Agram joue un rôle plus important que n’était celui de Stuttgard ou de Dresde dans l’ancienne Confédération germanique. Le royaume de Croatie n’est, pas une simple fiction de chancellerie : après avoir eu, du septième au douzième siècle, une existence indépendante, il s’est uni à la Hongrie, mais par un lien purement personnel, comme le Luxembourg, par exemple, est uni à la Hollande. Il a toujours été, par l’organe de sa Diète, partie contractante dans les transactions où le royaume de Hongrie est intervenu.
La Diète de Croatie élut en 1527 Ferdinand de Habsbourg; en 1712, elle accepta la Pragmatique Sanction avant le royaume de Hongrie. Les actes dont l’ensemble forme le Corpus juris publici de la Croatie consacrent tous cette indépendance : elle avait pour symbole et pour gardien la personne du ban , magistrat suprême du royaume, sorte de vice-roi résidant
à Agram, avec les pouvoirs les plus étendus, sans en excepter celui de convoquer la Diète. Il devait être choisi parmi les grands propriétaires de l’État. Le royaume avait son drapeau et son sceau particulier, et se faisait au besoin représenter à Vienne par des nonces délégués ad hoc. Dans les années qui précédèrent la Révolution de 48, les Magyares, rêvant déjà la reconstitution d’un grand royaume hongrois, manifestèrent à diverses reprises l'intention d’absorber la Croatie dans cet état futur.
De là des conflits qui aboutirent à la rupture de 48. La Diète croate proclama l’indépendance du pays; et Jellachich, nommé ban d’une voix unanime, franchit la Drave... . On sait le reste. Une fois la Révolution étouffée, Magyares et Croates furent écrasés par la réaction triomphante. Après Sado\va,les Hongrois ont reconquis leur autonomie; mais l’expérience ne les a [tas instruits. De concert celte fois avec le cabinet do Vienne, ils font revivre leurs prétentions et demandent aux Croates d’abdiquer leur individualité. Étrange aberration de ne pas savoir respecter chez les autres le droit pour lequel on a si vaillamment combattu. Folie d’autant plus grande que la conscience nationale va chaque jour se développant, non-seulement chez les Croates, mais chez les peuples divers, Slovaques, Serbes, Ruthènes et Roumains qui composent le royaume de Saint-Etienne. /Les Magyares oublient que, sur les 14 millions d’hommes que comprend l’État hongrois, ils comptent à peine pour 5 millions. Ils ne songent pas qu’ils ont affaire à un peuple dont
AtiRAM ET LES CROATES. 45
la vaillance est au moins égale à la leur, et que l'Europe avait jadis -surnommé- le vivant rempart de la chrétienté contre les Osmanlis. Et ce qu’il y a de plus triste, c’est qu’ils prétendent déguiser sous des formes légales l’inanité de leurs prétentions et la brutalité de leurs procédés. Qu’on en juge par ce qui suit. Eu 1867, la Hongrie a obtenu de l’empereur d’Autriche la reconnaissance de ses droits historiques; reconnaissance constatée par le couronnement du roi de Hongrie. La Croatie devait être représentée cà cette cérémonie et apposer sa signature sur le diplôme du couronnement. On demanda à la Diète d’Agram de ratifier par son vote la perte ou l’amoindrissement decertains droits inscrits dans les transactions antérieures. La Diète refusa. Elle fut dissoute : c’est un procédé commode que l’empereur absolu d'Autriche a légué, paraît-il, au roi constitutionnel de Hongrie. Non-seulement la Diète fut dissoute, mais ainsi qu’on l'a dit plus haut, le plus éminent de ses orateurs fut momentanément exilé. Une nouvelle DièLe fut convoquée, et suivit l’exemple de la précédente. 11 fallait prendre des mesures pour éviter le retour d’incidents aussi désagréables; un locum lenens banalis, le baron Ranch, fut installé à Agram avec le titre à'alter eyo et pleins pouvoirs pour mener à bonne fin les desseins de M. de Beust et Andrassy. On ne mit pas la Croatie en état de siège ; on se contenta de destituer les fonctionnaires entachés de patriotisme, de supprimer les journaux indépendants (aujourd’hui encore le principal organe croate, le Pozor , est obligé de paraître à