‹ Le monde socialisteChapitre 39 sur 40 · Mai · texte numérisé non relu

Mai

C’est son discours-programme. Et déjà il songe au ministère que les circonstances lui font entrevoir.

N’est pas socialiste, à mon avis, dit M. Millerand, quiconque n’accepte pas la substitution nécessaire et progressive de la propriété sociale à la propriété capitaliste. C’est dire qu’il ne saurait s’agir seulement de la transformation de ces trois catégories de moyens de production et d’échange qu’on peut qualifier de classiques : le crédit ou la banque, les transports par voie ferrée, les exploitations minières. Voici, à côté d’elles, pour prendre un exemple qui ne saurait souffrir de discussion, une industrie qui incontestablement est mûre dès à présent pour l'appropriation sociale, parce que, monopolisée en quelques mains, rapportant à ses exploiteurs des profits énormes, caractérisée à la fois par le perfectionnement de son machinisme et par la concentration intense de ses capitaux, elle est toute désignée pour fournir une matière féconde et facile à l’exploitation sociale; j’entends parler des raffineries de sucre.

C’est un exemple, ce n’est qu’un exemple; mais, en vérité, est-ce donc une si grande nouveauté que cette régie nationale qui demain restituera à tous le profit indûment monopolisé par quelques-uns? Est-ce que déjà, en mettant la main sur la distribution de l’eau, de la lumière, de la force motrice, sur l’organisation des transports, sur le service en commun des machines agricoles, nombre de petites collectivités urbaines et rurales n’ont pas, dans leur sphère, substitué la propriété sociale à la propriété capitaliste?

Et cette socialisation progressive des diverses catégories des moyens de production ne peut être qu’un motif d’espérance et de joie, pour les millions d’êtres humains appelés ainsi à s’élever par une progression, que réglera non pas le caprice des hommes, mais la nature des choses, de la condition de salariés à la qualité de coparticipants des richesses sociales.

Et ce serait en vain qu’on essayerait d’exciter, contre le Parti socialiste, les alarmes des races favorisées qui réunissent' encore dans leurs mains l’instrument de production et le produit intégral de leur travail. Ceux-là, ces petits propriétaires, non seulement la transformation poursuivie par le Parti socialiste ne les mcnaco en rien, puisque leur propriété morcelée ne saurait être l’objet d’une appropriation sociale 1 ; mais ils recueilleront pour leur part, au même titre que tous les

\. Quel argument! Les propriétés morcelées peuvent être réunies et collectivisées aussi bien que les grandes propriétés.

autres membres de la société, le bénéfice de l’incorporation successive, dans le domaine social, des grandes industries.

Je dis « incorporation successive ». Nul socialiste n’a jamais rêvé, en effet, de transformer d’un coup de baguette magique ce régime capitaliste, ni d’édifier sur une table rase une société toute nouvelle.

Veut-on savoir enfin sous quel aspect se présente aujourd’hui le collectivisme, lorsqu’il accède au pouvoir?

Le 22 juin 1900 avait lieu à l’Exposition une fête ouvrière. Et voici en quels termes pompeux un journal suisse rendait compte de cette fête 1 :

« M. Millerand a inauguré la série de ses futures fêtes ouvrières, avec un programme de raffinés et de gens du monde. La pensée qui l’avait inspiré est tout à fait délicate. M. et M mc Millerand ont payé leur dette, avec abondance, à la société mondaine. Et maintenant, s’est dit le ministre, pourquoi les ouvriers en cotte et en bourgeron n’auraient-ils pas leur tour? Pourquoi, alors qu’on prodigue les régals artistiques aux comblés de ce monde, les intelligents, les modestes créateurs du luxe de Paris n’auraient-ils pas leur jour, ne seraient-ils pas une fois les invités?

« Chaque invité reçut sa carte libellée selon le code mondain :

« Le ministre du Commerce et M me Millerand vous prient de vouloir bien honorer de votre présence la fête qui sera donnée en l’honneur des collaborateurs de l’Exposition universelle et des Associations ouvrières, le dimanche 22 juillet à 3 heures précises, dans la salle des Fêtes de l’Exposition.

4. La Suisse du 20 juillet 1000. — Article signée M mc Georges Renard.

« Maintenant réfléchissez. Supposez la laborieuse famille assemblée et voyez l’arrivée de la genLille lettre. Quelle vive et intime petite satisfaction! Car enfin, on a beau être conscient de ses droits, de sa valeur d’homme, on est toujours charmé d’être traité en conséquence. Et puis le plaisir de la femme, celui des femmes, celui des enfants! La satisfaction de dire à sa concierge, t à son voisin : « Voyez, ne vous gênez « pas, lisez la lettre que m’envoie « le Ministre!... »

« Je l’ai très bien vu, affirme M mc Georges Renard, ce sentiment, qui du reste n’a rien de répréhensible, chez un très sympathique ménage ouvrier, qui pénétrait à la fête, en même temps que nous. Au guichet extérieur, l’administration, selon sa coutume, se montrait tracassière; et il fallait voir avec quelle allégresse, quelle autorité, le jeune mari réclamait : « Mais enfin, Monsieur, quand on est l’invité du Mi- « nistre, ce n’est pas pour subir vos tatillonneries... » Sur ce raisonnement vainqueur, nous passâmes sans encombre.

« A la porte de la Salle des Fêtes, M. Millerand lui-même, entouré de son haut personnel, recevait ses invités. »

Mais voici M. Loubet qui arrive à la Salle des Fêtes. Et il donne le bras à M mc Millerand :

« Je me sens très émue et très rassurée, ajoute M me Renard, je suis hère aussi. Car l’incarnation féminine du ministre socialiste est tout à fait réussie. Au bras de M. Loubet, dans sa longue robe blanche, M me Millerand est si gracieuse et si grave; elle fait si bien son métier de maîtresse de maison, que je me dis ravie : « Allons, c’est la fin d’une légende. Sous la

LA DOCTRINE COLLECTIVISTE d’aUJOURDHUI. 309

« Restauration y un libéral était défini : un forçat libéré .

« Il y a trente ans, il était convenu que tout rèpubli- « cain avait les ongles noirs et portait du linge sale. « — plus tard, les socialistes remplacèrent les rèpu- « blicains. Maintenant à qui le tour P »

CONCLUSION

Je ne suis pas suspect de tendance pour la propriété privée, écrivait M. Maret dans la Dépêche de Toulouse \ étant de ceux qui croient que le jour où un homme s’avisa de tracer un cercle autour de lui et de dire : « Ceci est à moi », ce jour-là, le mal est entré dans le monde. Mais il s*agit beaucoup moins de savoir si la propriété individuelle est bonne en soi que desavoir si elle est une condition essentielle de la liberté dans nos nations civilisées. Tout le problème est là et il n’estpas ailleurs. Si l’Etat devenait unique propriétaire des choses, ne serions-nous pas amenés à la plus épouvantable tyrannie? — L’État est, en effet, une abstraction derrière laquelle il y a des hommes.

Le collectivisme fait, il est vrai, la différence entre la propriété légitime et la propriété exploiteuse.

M. Maret reconnaîtquc théoriquement il y a, en effet, une différence essentielle et que nos sociétés sont loin d’ôtre parfaites. Mais si la théorie est incontestable, comment arrivera-t-on à la pratique, ce qui est le point essentiel ?

Pour établir cette démarcation, il faut une autorité ;

\. a juin 189G.

CONCLUSION

et cette autorité sera l’État. Nous voilà du coup retombés sous cette domination, d’autant plus redoutable qu’elle est impersonnelle et irresponsable. Et l’État ne détruira pas cette grande propriété capitaliste ; il se substituera aux possesseurs actuels : en fin de compte, le peuple n’aura fait que changer de maître; en sera-t-il plus heureux? — Je suis comme Jean Iliroux, j’ai de la méfiance. Cet État si puissant ne me dit rien qui vaille, et je crains que nous ne soyons tous broyés sous cette grosse machine, comme le grain sous la meule. Je crains qu’il n’en soit dans le domaine économique comme il en a été dans le domaine politique, où on ne s’est débarrassé de la féodalité et des tyrannies locales que pour tomber sous le joug de la tyrannie centrale, pire que Vautre. Je n’aime pas le Seigneur de Dumandois, mais faime encore moins Louis NIV.

« Ne vous inquiétez pas, nous ajoute-t-on, vous serez libres, vous n’aurez jamais été si libres. » Je ne serais pas fâché, dit M. Maret, qu’on me définît la liberté. Il y a, en effet, des* gens qui affirment que la liberté consiste à faire tout ce que les lois permettent, définition qui a cela de bon qu’elle peut aussi convenir à l’esclavage. Ces memes gens, grands penseurs, croient qu’on n’est pas libre quand on obéit à un ou plusieurs messieurs, mais qu’on est parfaitement libre lorsqu’on obéit à la collectivité. Moi\ je crois quon n'est libre que lorsqu'on ri obéit à personne . »

Le collectivisme n’aurait, d’ailleurs, d’autre avantage que de nous conduire à l’uniformité désespérante, l’initiative individuelle étant supprimée; c’est-à-dire le principal ressort, qui a déterminé toutes les créations et toutes les actions, étant brisé.

CONCLUSION

a Beaucoup de savants, dit encore M. Maret ont discuté sur la façon dont finirait ce monde et n’ont pas découvert si ce serait par le feu ou par la congélation. Moi, je crois que ce sera par l’ennui- Je ne donne pas un siècle à la terre avant que les hommes n’en aient fait le potiron annoncé par Musset. Toutes les villes seront pareilles, toutes les rues seront pareilles, tous les hommes porteront le même costume, mangeront le même dîner, se promèneront dans les mêmes allées, ratissées de la même façon. Sur le sol il n’y aura plus que des routes, mais il n’y aura plus aucune raison de les prendre, puisqu’elles mèneront toutes dans un endroit semblable. Il ne restera plus à supprimer que les montagnes et la mer.

« Les montagnes, ce sera difficile. Cependant, avec le temps et les engins destructeurs, on en viendra probablement à bout. Peut-être alors, l’Océan indigné franchira ses limites et couvrira d’un nouveau déluge ce crâne pelé qui aura été la terre. L’humanité périra et les mondes ne la regretteront point. »

Sous quelque forme qu’on l’envisage, le collectivisme aboutit aux plus décevantes conclusions. C’est la ruine de l’humanité, son écroulement dans la misère et dans l’ennui. Aussi est-il permis de se demander s’il existe vraiment des collectivistes entiers, qui songent à pousser jusqu’à l’absurde cette doctrine dont le principe peut paraître équitable et dont les conclusions intégrales font hurler le bon sens !

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