JORDAN
deux cents espèces extraites du seul Draba verna. 11 procéda ainsi à la « pulvérisation » d’un grand nombre d’espèces linnéennes.
Quand je vis de près ces cultures, les caractères en apparence insignifiants que me montrait Jordan, tels que poils bifurqués ou trifurqués. [létales plus ou moins étroits, fruits plus ou moins longs par rapport à la longueur de leur support ou pédoncule, je voyais bien toutes ces différences, et j’étais simplement étonné d’apprendre qu’elles se maintenaient parfaitement constantes dans tous les terrains et dans les conditions extérieures les plus diverses. Mais quand Jordan exposait sa manière de comprendre la Nature, je n’étais pas éloigné d’avoir la même opinion que Decaisne, opinion partagée par presque tous les botanistes d’alors.
C’est qu’en effet, Jordan faisait intervenir à tout propos la théologie dans le développement de ses idées scientifiques; ses opinions religieuses se mélangeaient étrangement aux conclusions qu’il déduisait de ses cultures. Il décomposait une espèce en des centaines d’autres qui, pour lui, étaient les seules espèces, des espèces de premier ordre, et non pas des races ou des variétés. S’il avait distingué deux cents espèces dans le Draba verna , il croyait parfaitement que chacune de ces deux cents espèces avait été formée de toutes pièces par le Créateur.
11 ne niait pas d’ailleurs l’apparition possible d’espèces nouvelles sur une île récemment émergée, ou à la suite d’éboulements et de changements profonds dans la structure d’une chaîne de montagnes; mais ces espèces nouvelles apparaissaient subitement, par la volonté de Dieu, et si elles res-
CRÉATION ACTUELLE DES ESPÈCES
semblaient beaucoup à des formes déjà existantes, c’était par suite de l’harmonie générale qui se produit dans les créations successives.
En somme, je ressentais l’impression que j’avais affaire à quelqu’un auquel ses idées préconçues avaient fait perdre l’esprit.
J’étais bien loin alors d’entrevoir le fond de vérité qui existe dans le jordanisme, de supposer que la constance des caractères de la plupart des espèces jordaniennes serait confirmée par les savants les plus autorisés. Je ne pouvais prévoir que les recherches de Jordan, alors considérées par presque tous les naturalistes comme des billevesées, devaient devenir le point de départ des belles découvertes expérimentales qui viennent d’être faites. Jordan aurait été bien surpris luimême de voir démontrer, par l’application de ses propres travaux, la mutation des espèces, lui qui considérait chaque espèce élémentaire comme absolument immuable!
C’est, en effet, l’étude des espèces jordaniennes, à caractères constants et héréditaires, qui constitue l’une des bases des recherches de De Vries.