‹ Le monoplan du PapeChapitre 2 sur 40 · LES CONSEILS DU VOLCAN · texte numérisé non relu

LES CONSEILS DU VOLCAN

Je viens à toi. Volcan, et je nargue tes furibonds ricanements de ventriloque.

Je ne suis pas à ta merci, crois-moi !

Tu voudrais bien me capturer dans tes filets de lave,

comme tu fais des promeneurs mordus d’ambition quand ils affrontent sur tes flancs l’effroyable tristesse du couchant énorme qui tout à coup s’esclaffera lugubrement en tremblement de terre !

Je ne crains pas les menaces ni les symboles de l’espace, qui peut bien à sa guise

ensevelir les villes

sous des monceaux de cuivre et d’or et de caillots de sang.

Je suis le futuriste invincible et puissant emporté par son cœur au vol infatigable.

C’est pourquoi je m’attable chez l’Aurore

pour me gaver à son étal de fruits multicolores!

J’écrase les midis, fumantes pyramides de boulets,

j’enjambe les couchants, armées sanglantes en déroute,

et je traîne à mes trousses

les sanglotants crépuscules nostalgiques!...

Etna ! Oui donc saura danser mieux que moi et se dodeliner élégamment sur ta bouche farouche qui beugle à mille mètres sous mes pieds?

Je descends et je plonge en ton haleine sulphydrique parmi les globes colossaux de tes fumées rougeâtres.

I E MONOPLAN DLT PAPE

J’entends le lourd fracas retentissant de ton vaste estomac qui s’effondre comme les pans d’une capitale souterraine.

C’est en vain que la rage charbonneuse de la terre voudrait me repousser en plein ciel !

Mes leviers sont fermes entre mes doigts, cependant que je hurle :

MOI

O Volcan,

démasque ton visage aux verrues de phosphore I

Mets donc en branle tes muscles buccaux,

ouvre tes lèvres rocailleuses encroûtées de granits,

et crie-moi quelle est la destinée

et quels sont les devoirs qui s’imposent à ma race.

Réveille la résonnance épouvantable

de tes poumons fuligineux.

Je suis agile et fort, et je contrains les vents

à pépier peureusement sous mes deux ailes, ainsi que des poussins.

Admire donc mes ailes qui paraissent immenses, noyées là-bas dans les spirales courroucées des vapeurs.

Je vois derrière moi mon stabilisateur,

très loin, et mon gouvernail qui s’ensanglantent

sur la conflagration réverbérée de tes entrailles.

Ma toile vibre monotone comme un tambour sous la danse aérienne des tisons roses.

Buanderie infernale où tout se décompose!

Comme un fumeur repousse la fumée d’un cigare,

d’une rude bouffée tu éloignes, ô Volcan,

ton imposant panache blanc, avec désinvolture.

Mon horizon est barré de toutes parts par l’énorme contorsion

de tes mâchoires éclatées, toutes dégouttantes de braise!...

Je suis au beau milieu, dans le délabrement sinistre

de tes lèvres plus hautes

et plus épaisses que les montagnes...

Iït je descends encore en contemplant autour de moi tes monstrueuses gencives boursouflées...

Quelle est cette flore de molles fumerolles

que tu voudrais mâcher

comme une lourde moustache bleue?...

Voilà que le rauque entonnoir de ta gorge m’apparaît comme un théâtre incendié, d’une ampleur incalculable, où furent conviés tous les peuples de la terre.

Car ils peuvent à plaisir y trouver large place.

Ce sont là des gradins grouillants de peuple en fête!...

On y voit s’y presser tout en gesticulant

plus d’un milliard de flammes spectatrices enthousiastes qui applaudissent et crient différemment un milliard de jouissances.

Sur la cohue rougeâtre, subitement plastronnent des Explosions de gaz violâtres, apoplectiques et bedonnantes.

Plus loin, des vapeurs jaunes hystériques

sous leurs brusques chapeaux verts déclanchent

des ravons passionnés, attendris et soudain persifleurs.

Quelle est donc cette flamme amusée et rieuse,

toute gaînée de velours mauve

et qui sait si bien lancer paraboliquement

son chapeau orangé, jailli, évanoui,

vers le spectacle des spectacles qui commence?

Dans le parterre du théâtre qui doit bien mesurer plus de vingt kilomètres de diamètre.

se déploie largement une invitante mer de.feu ça et là plissée d’ombre et fraîchement teintée de corail et de joues enfantines, avec de longs tressaillements de cris blancs.

Est-ce donc le fracas écrasant d’une enclume qui va haussant de plus en plus la surface irradiante de cette mer de feu ?

Des fleuves, des rivières

et des ruisseaux resplendissants

gorgés de lingots d’or, accourent à Penvi

pour la nourrir en ruisselant

hors des crevasses éloquentes

qui s’ouvrent de distance en distance

tout le long des gradins,

parmi l’ondoyante moisson

des flammes et des gaz spectateurs.

Parmi la corpulence des rochers congestionnés,

flammes et gaz mènent la fête et s’ébaudissent...

Tout cet étrange public cramoisi

est entraîné pêle-mêle par l’élan véhément

des gestes applaudisseurs

vers la gorge, vers le cœur, vers le centre

du cratère, entonnoir et cirque ardent.

Et cette mer de feu se fige et s’empierre.

Par groupes de caillots et d’îlots cousus, fondus, par rapides alluvions de rubis et d’agates, un continent se forme, vermeil, éblouissant...

Tout autour sur la mer de braise une flottille tangue en déployant sa toile qui réfléchit toutes les couleurs brillantes de la lave.

Le continent se dalle peu à peu de chrysolithes,

et voilà brusquement les dalles défoncées • par la chute émerveillante de trois mille lions,

qui tombent du ciel, cataractant de haine et giclant hors de leurs naseaux d’usines de criardes fontaines de perles et de mica.

Echeveau furibond, forêt de pattes et de crinières incendiaires dont une seule peut carboniser trois villes, peindre à fresque le ciel blafard du pôle et réchauffer les joues des étoiles hivernales.

Ebranlement viscéral de la terre!

Toutes les grenades d’Italie accumulées, sanguinolence d’un assommoir qui brûle, trombe virante de croupes emboîtées!

Enorme pyramide de hurlements noirs

courue de haut en bas par des sanglots-bébés

et qui chancelle dans la ronde des fraveurs blêmes!...

N’est-ce donc pas notre planète ensanglantée par cent mille batailles,

qui roule au loin sous la lunette d’un habitant de Mars?...

Ah ! bah ! ces apparences ou ces réalités sont bien à la portée de la main !...

J’ai par exemple sous la main

cet illusoire soleil couchant, écailleux, chevelu,

formé de trois mille fauves qui s’entremordent.

Je pourrais bien le soupeser tandis qu’il s’enfonce dans le cratère dramatique de ce volcan...

Je me vois nimbé d’une riche poussière phosphoreuse.

Je brûle et je fonds comme un métal,

parmi d’incessantes combustions d’hydrogène.

Ce craquement formidable qu’est-ce donc?

Le broiement sans doute des ossatures des trois mille lions sous des pans de montagnes!...

Le carnage méticuleux des fauves se propage.

Tous leurs crocs d’ivoire grandissent, s’exagèrent, couvrent d’un treillis crayeux la bouillie écarlate et ses râles éclaboussants d’horreur.

Ce sont des crocs immensifiés ou plutôt des fumées blanches?..

Non, non, c’est de l'ivoire, car voici

des trompes d’éléphants se mêlent à la bagarre.

Des éléphants vont çà et là posant leurs pattes pareilles aux obélisques

flicflacant dans la sauce jaune de ce soufre liquide, et dans ce tumulte rouge de raisins qui s’éboule sur les coins et réjaillit très haut en corolles de vin, pour arroser les spectateurs...

Par-dessus la vendange piétinée

glissent vélocement en équilibre sur des fils invisibles

les fumées bariolées comme des clowns,

en déchargeant à droite, à gauche leurs revolvers qui exaspèrent la folie inouïe des couleurs enragées!

O Volcan! ton spectacle m’enivre.

Je descends plus bas pour mieux le contempler.

J’ai aux reins ma ceinture de sauvetage et je puis bien nager, si le désir m’en prend, dans cette tendre et fraîche mer de feu.

Qui donc a pu d’un souffle anéantir

les continents de pourpre et les pelotes de lions liquéfiées ?

Lentement hors des blessures pantelantes des vagues, émergent les quilles monstrueuses de trois cuirassés noirs, mâchés et remâchés, que l’insolence des profondeurs sous-marines a rejetés sans doute à la surface.

Lentement, un à un, les trois vaisseaux de guerre recommencent à vivre avec de longs frissons.

Ils nouent leurs membres morts, redressent leur jnâture, tout en s’équilibrant... Et leurs chaudières qui s’allument mettent en branle les larges tours d’acier.

Un mal de mer empoigne aux entrailles les canons

qui tressaillent avec un continu vomissement de plomb.

Ce sont des hures hérissées d’étincelles

qui grognent en crachant par bordées acharnées

des silicates, des cristaux et des blocs vitreux

sur les ébats rieurs et les chassés-croisés

des torpilleurs et des requins.

Ceux-ci se muent bizarrement en îles fragiles intermittentes, tôt apparues, tôt disparues qui luttent contre la succion des flots!

Et cependant un cuirassé s’éventre et coule

en faisant éclater les soutes de son cœur

qui s’épanouit en brasier mugissant contre le ciel.

Ce n’est cjéjà plus qu’un vagabond arrosoir d’azur liquide, éventail de fraîcheur.

Je suis enfin au paradis des arbres violets

cjui se lamentent sous le poids

des trop larges étoiles en fleur

et de trop lourds éclairs, papillons acharnés

qui sucent la lumière.

Ce paradis est enlacé de tous côtés

par de rondes cascades d’émeraudes coulantes.

Iist-ce ton âme, ô Volcan, qui s’élance au milieu

avec un énorme jet de vif-argent poudroyant

dont la force verticale résiste

aux coups redoublés de la rafale?

O Volcan, j’entends depuis longtemps le roulement continu de ta voix turbulente qui frémit dans la rauque cheminée de ta gor^e.

Je m’oublie tellement à contempler l 'éruption de tes paroles chauffées à blanc que je n’ai pas encore démêlé l’écheveau fulgurant de ta pensée!

Oh! la maîtrise et l’inspiration

que le tonnerre éclatant de ta voix manifeste

sur les torrides parois de ton atelier!...

Tu sculptes avec ces masses de craie fumante des monstres symboliques et de grands bas-reliefs aveuglants de clarté qui pourraient déployer à l’improviste, ainsi que les comètes, un feuillage de rayons sur l’insomnie de l'océan!...

Fnfin j’entends un mot! Un formidable mot se gonfle et saute hors de ta bouche, en plein ciel, tout au bout d’un long tuyau de fumée noire,

comme ces globes mous de verre en fusion que les verriers soufflent à pleines joues parmi la rage incandescente d’une verrerie!

LE VOLCAN

Je n’ai jamais dormi. Je travaille sans fin

pour enrichir l’espace de chefs-d ‘œuvres éphémères!

Je veille à la cuisson des roches ciselées

à la vitrification polichrôme des sables,

si bien qu’entre mes doigts les argiles

se métamorphosent

en d’idéales porcelaines roses

que je brise avec mes chiquenaudes de vapeur!.,.

Je suis incessamment mêlé à mes scories.

Ma vie est la fusion perpétuelle de mes débris.

Je détruis pour créer et je détruis encore pour modeler de tonnantes statues

que j’émiette aussitôt dans l’horreur de durer.

Le soleil pesant d’or que les ténèbres désenchaînent

chaque matin et qui se hisse à grand’peine

sur les montagnes de Calabre

a beau projeter le cône de mon ombre accablante

jusqu’au centre de la Sicile,

pour semer à la ronde l’effroi et la prudence.

Chacun nourrit l’espoir de me savoir dompté

comme une grosse bête morphinisée.

Ma toison d’hermine et ma crinière blanche

leur sont des gages d’innocence et de lente agonie.

J’ai pour complice le détroit de Messine qui sommeille h l’aube, allongé blanc et lisse comme un chat d’Angora...

J'ai pour complice le détroit de Messine avec ses airs las de matelas de soie turquoise,

et les doux mots arabes brodés par les sillages des nuages et des voiles paresseuses qu’on a tissés, je pense, en silence, d’un beau fil argenté, sur la robe de la mer...

J'ai pour complice la lune mensongère, la plus fardée des courtisanes sidérales, qui nulle part ailleurs n’est aussi câlineuse, entraînante et persuasive.

Nulle part ailleurs la lune n’est aussi attentive à séduire les rouges fanaux durs des paquebots passants bourrus qui s’en vont, un gros cigare entre les dents, en crachant leur fumée contre l’azur.

Nulle part ailleurs la lune ne verse une aussi tendre et molle cendre violette

pour assoupir la lave ossifiée

des maisons noires accrochées à mes flancs.

Nulle part ailleurs la lune n’a d’aussi poignantes inondations de lumière et d’extase sur les entailles des sentiers creusés par mon feu chirurgien.

Malheur k ceux qui suivent la lumière bêlante de la lune et les clarines plaintives des troupeaux et les flûtes amères des bergers qui perdent dans l’azur les très longs filaments de leurs sons nostalgiques !... Malheur à ceux qui refusèrent d’accorder le galop de leur sang au galop de mon sang dévastateur !...

Malheur à ceux qui veulent enraciner leurs cœurs, leurs pieds et leurs maisons avec un ladre espoir d’éternité!

11 ne faut point bâtir, mais se camper.

N’ai-je pas la forme d’une tente

dont le sommet tronqué aère mes colères?

Je n’aime que les astres, sveltes équilibristes

qui se tiennent debout sur les sphères roulantes de mes fumées jongleuses!...

MOI

Je sais danser comme eux, et jongler en plein ciel, et couvrir de mon chant le fracas retentissant de tes orages qui se propagent aux profonds souterrains!...

Et je descends

pour écouter les polyèdres de ta voix.

Espace donc les décharges électriques de tes bronches qui disloquent là-bas les roches sousjacentes !

Impose le silence à tes grottes loquaces qui s’ébranlent d’émoi interminablement!...

Bâillonne de cendres épaisses

les échos basaltiques qui t’applaudissent en chœur 1

Je n’ai que faire des bombes volcaniques dont tu ponctues le grondement de ton discours ! Que m’importent les jets rutilants de ta salive agressive?

Tes déluges de boue ont sali mes ailes blanches, mais ne m’arrêtent pas! Je résiste aux avalanches de tes scories, et je descends doré, auréolé par tes pulvérulences d’or émerveillé.

LE VOLCAN

Je ravage à la ronde tous les jardins des sentiments en fleur et leurs ombrages, guitares et mandolines qui pleurent aux doigts des vents, donneurs de sérénades.

Je bouleverse les sages potagers

et les salades bien peignées,

mais je contourne avec délicatesse

les forêts aux gros troncs téméraires

dont les branches musclées ont horreur de la terre,

et tendent leurs poings carbonisés

contre les astres, fragiles et pépiants moineaux

qui voudraient s’v poser!...

Gare à ceux qui s’endorment en adorant la trace des ancêtres sous les calmes feuillages de la Paix!

Je ne respecte rien, ni les ruines de la pierre, ni les ruines de la chair.

Mon souffle pousse au hasard par pelletées les vaincus et les lâches dans leurs tombeaux, seuls sillons que leurs pieds ont creusés, pioches méthodiques!

Guerre ou révolte, vous n’avez qu’à choisir!.,. Grandes fêtes du feu, dont s’honore le monde!

Quel est donc l’oiseau présomptueux ou la chaloupe aérienne, qui rame sur ma tête?

Tu es sans doute un de mes enfants dégénérés!... Italien, fils refroidi des Laves millénaires!

Toi et tes frères, ah! que je puisse enfin

vous contempler debout sur le pont véloce

des torpilleurs nocturnes

parmi la haine atroce des bourrasques,

à la merci des rafles d’un cyclone,

et guettant néanmoins les masses d’ébène

plus noires que la nuit,

que tasseront dans le noir les escadres ennemies!...

Que je puisse vous voir devenus tout à coup des brûlots, des îlots ou des vaisseaux, en éruption continue d’héroïsme contre les nues !...

Je sucerai les pierres et la terre sous les pieds des Italiens, planteurs de chênes et de palais,

Il vous faut dépasser ma fureur ou périr!

Je briserai vos nids, oiseaux niais d’Italie, pour que vous appreniez à voler sur la vie!

Avec les crayons bondissants de mes laves je bifferai du monde les formes géographiques que ne colore pas l’allégresse du sang!

MOI

Hourrah! Hourrah ! Je crache comme toi, avec toi, ô Volcan,

sur tous les usuriers de notre sang conquérant !

C’est pour te plaire que j’ai crié

sur les cimes rugissantes de l’énergie humaine :

« Glorifions la guerre, seule hygiène du monde ! »

C’est pour te plaire que violemment

je débarrasse de la paix parasite

l’Italie, liane puissante

qui doit bientôt grimper en espalier

sur les constellations!...

Oh! crachons sur la Paix, immonde Raflésie de l’île de Java,

vaste fleur colossale, aux feuilles pourrissantes dont le cœur évidé est plein d’une eau puante où nagent et se nourrissent les insectes gluants qui colonisent la pulpe infâme des cadavres!

LE VOLCAN

Oh! que tous les échos attentifs de la terre

embrassent ta voix rouge plus chaude que ma voix!.. Je reconnais en toi mon fils régénéré.

Reçois, mon fils, sur tes joues rayonnantes ma double et triple accolade de feu!

Mais où donc s’est nichée la meute de mes laves? Entendez-vous mon sifflement de vapeur étranglée?.. Chiennes rouges aux longues dents corrosives, vite à mes pieds! Couchez-vous devant cet Homme en feu,

et léchez les deux roues de son beau monoplan !...

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