COTE A COTE AVEC LA LUNE
Montons plus haut, Saint-Père! Ne t’en déplaise!.. Nous passerons une heure côte à côte avec la Lune.. Tu vois : la Lune instruit patiemment les collines qui tournent vers elle des visages surpris d’écoliers attentifs et sages.
Elle leur montre ses nuages
comme de belles images guerrières,
dont le passage les émerveille, et brusquement
les obscurcit de doute et de curiosité pensive...
Mais pourquoi donc cette mine chagrine?...
A ce moment, tes frères les corbeaux
s’enrouent probablement à croasser leurs prières,
ou complotent plutôt
dans les nids fuligineux des sacristies
pour nommer ton successeur!...
Bientôt le Vatican montrera au couchant
son énorme coupole tonsurée
tout hérissée de fumées, papillottes graisseuses.
Je veux te balancer ce soir à pic sur la maison
de ma petite amie qui m’attend au balcon.
Plus haut, veux-tu? Quelles délices!
Je me sens, je suis une langue heureuse
dans la fraîcheur fondue d’une pastille de menthe...
La lune a caillé l’atmosphère,
et l’on glisse sur une crème suave
qui devrait engluer mes ailes et pourtant
les soutient avec délicatesse...
Bientôt ces nuages pluvieux
étagés dans i 'espace comme des pots trapus
se heurteront au premier coup de vent,
pour mieux laisser couler hors de leur panse pleine
d’autres laitages lumineux.
Et nous aurons sur nous, en nous, l’immense Niagara du clair de lune!...
Il te faudra blanchir, réservoir de ténèbres,
pour ne point faire tache
sur le givre radieux qui brillante les plaines.
Cela pourrait épouvanter mon amie au balcon...
Je vois papillonner sa silhouette accoudée.
Son peignoir qui bleuit moule sa taille, et son dos est rosé par le reflet
de la lampe intérieure.
Sans me voir, indécise, imprécise et noyée dans le frais, dans le bleu, elle boit le vaste poudroiement des sons et des couleurs et le mélancolique enchantement de l’infini.
Sa maison souriante est mieux fardée, poudrerizée qu’une Parisienne...
Vieux pape gigotant, as-tu jamais contemplé d’aussi calmes potagers assoupis?
Je me garderai bien de te faire plaisir en déposant ta soufflante bedaine, comme une crotte énorme dans le blanc paradis de mon amie...
Ne laisse pas tomber tes mules de chameau !
Bientôt nous passerons sur la maison qui rêve... Voilà, au bout de son jardin,
les milles tresses de la rivière, qui semblent retenues contre les tempes de la colline, par de lourdes agrafes d’argent et de scintillantes pendeloques de piécettes enfilées.
Ne fais pas tant de bruit, cœur-moteur...
Tu pourrais l’effrayer!...
Ce chariot sur la route va la distraire brusquement .
j’ai peur, j’ai peur que ses roues criardes et son tangage d’éléphant et son sexe rougeoyant entre les pattes n’interrompent sa rêverie!
C’est fait, elle a bougé.
Je vois enfin, petite amie, ton bleu visage... C’est comme un peu de clair de lune cristallisé! Ne tremble pas : je vois grandir la palpitation
de ta gorge parmi l’écume du peignoir...
Tu lèves tes mains diaphanes opaîisées, les paumes au ciel... ,
Ton sourire va pleurer de bonheur et d’effroi. Je vois luire tes larmes ou plutôt tes belles dents menues comme filées en verre de Venise...
Je comprends ta terreur à me voir tournoyer majestueusement comme un grand oiseau blanc si haut,
dans l’admirable clair de lune.
Ne crains rien! L’air est paisible, je joue
dans cette immense baignoire translucide, pleine d’un lait diaphane...
et je me roule souplement comme un long poisson bleu.
LE MONOPLAN Ut; PAPE
"Pout s’attendrit en te voyant, m’amie...
Ces lointaines montagnes en fer blanc s’amollissent. Cette autre s’est déjà enveloppée d’hermine pour ressembler à ces côteaux d’une substance impondérable.
Je m’attends à les voir s’évaporer en montant en plein ciel...
Que nous veut ce galop de nuages rués contre la lune?
D’un long soupir, d’un long reflet mélodieux, elle les dissout déjà.
Rien ne résiste à sa tendresse,
sœur de la tienne! Rien ne résiste,
sauf ce corbeau de velours noir que je balance
comme un jouet.
La lune boit à longs traits
les plus lointaines ombres de l'horizon...
Tu vois bien : ce profil ténébreux de ville crénelée bascule au loin comme un décor de théâtre et s’esquive, en filant, suspendu sur des tringles, miraculeusement.
Ne tremble pasl Le silence est si grand
et ces trois nuées d’argent sont si vivantes,
et si attentives,
qu’elles vont bientôt chanter
de leur plus belle voix cristalline...
Est-ce ta voix que j’entends clapoter doucement ?
Et cette autre presqu’aussi douce,
n’est-ce pas ta cousine que tu as réveillée?
C’est elle qui étouffe ses petits cris et sa pudeur frissonnante en chemise...
Que dites-vous?,.. Je me penche et j’écoute.