‹ Le monoplan du PapeChapitre 28 sur 40 · L’EXÉCRABLE SOMMEIL · texte numérisé non relu

L’EXÉCRABLE SOMMEIL

Allons! C'est dégoûtant! Réveillez-vous!

Vitel ou je défoncerai vos fenêtres d'un coup d'aile!

Vous croyez donc très beau ce que vous faites,

vautrés là, dans vos lits, les jambes ouvertes,

la main entre vos cuisses,

ou bien couchés sur le côté, en chien de fusil,

ou mieux encore les jambes enlacées

à celles de vos femmes?

Vous méritez que les obus effondrent tout à coup vos toits, et vous broient, marmelade conjugale!

Pouah! vous avez l’air tombés à plat, comme des bouses de vache!

La guerre! La guerre!... Comprenez-vous,

entendez-vous

ce mot : la Guerre?...

Alors, c’est bien simple : il faut bondir!... Debout I Ouvrez vos vitres et tous grands vos balcons ! Ouvrez les portes, et sortez hors de la prison du sommeil, pour suivre à pas rythmés la Guerre, cette libératrice d'esclaves!

Mais vous ronflez, et c’est honteux, indécent, immonde!

Tous, juges et gardiens de la paix, vous déclarent

qu’il ne faut pas copuler dans la rue, ni uriner hors des théières;

ni peloter les femmes dans la foule, ni violer les petits garçons...

Ah! bah! Il s’agit bien de ça!

Le sommeil! Le sommeil! Voilà la seule et l’exécrable immoralité!...

C’est en dormant, comprenez- vous, c’est en dormant que vous offensez, les lois sublimes de la vie!

O Soleil, fracasse donc toutes les vitres de la ville, et balaie hors des maisons

tous ces pleutres qui ont l’impudence de dormir I... En vérité mon estomac se révolte!

O lourdes exhalaisons de tant de sommeils!

Quelle nausée !...

Heureusement, il y a encore

ceux qui ne veulent jamais se coucher et qui ont horreur du lit!...

11 y a ceux qui adorent se lever de très grand matin, et qui s’en vont, fiers d’être seuls, avec leur ligne sur l’épaule ou leur fusil en bandoulière, vers la pêche ou la chasse!...

Car enfin les oiseaux dorment-ils?

Ecoutez donc

ce grand peuple de moineaux qui pépient dans les arbres,

bruyants théâtres aux gradins sombres...

Et les hirondelles crachées par les fusils du vent, les hirondelles qui mélangent, déchirent

et embrouillent leurs vols fantasques, les entendez-vous?

Tout cela ne dort pas, ou plutôt ne dort plus! Tout cela se révolte en criant son dégoût sur le bouillon fangeux — pouah ! — que le sommeil distribue prodigalement au fond des réfectoires méphitiques de la nuit.

Quant à vous, Italiens, qui avez entendu hier soir les clairons écartelés de la guerre, que faites-vous donc là, prédisposés aux soins des ténèbres, ces embaumeuses de cadavres?

Que faites-vous, tous enfournés

et tout chauds dans la farine de vos draps,

comme des pains,

dont la mort réglera la cuisson ?

Vous voyez bien que les maisons ne dorment pas, avec leurs façades claires qui attendent* agitées de reflets et d’angoisses, la fête de l’aurore.

Vous voyez bien que les eaux ne dorment pas, canaux, ruisseaux et rivières!

Oh! elles n’ont jamais dormi!...

Elles coulent toujours en criant :

« Sans repos! Sans repos! Sans repos! »

Et les putains, dorment-elles?

Morfondues sous l’averse électrique des lampes, elles guettent les sexes courants que la nuit a dépistés...

Et les chiens de rouliers?

Ils marchent, en aboyant d’heure en heure,

LE MONOPLAN Dl* PAPE

entre les roues tonnantes des chariots colossaux.

Ht les taxis?

Ah ! non ! Toujours debout !

I eurs chauffeurs, leurs moteurs, qui sommeillent à peine et debout, toujours prêts à partir,

entre les flammes jaunes, bavardes et grimacières des réverbères aux longues courbettes.

Gloire aux taxis qui sauvent le monde de la mort totale du sommeil !

Les taxis sont aussi beaux,

aussi fiers que les étoiles 1

Rlles aussi ne dorment pas, mais se hâtent

en faisant des gestes affolés,

pour sauver d’une collision

la proue montante d’une planète, qui vient peut-être nous aborder à toute vapeur.

Cette autre étoile, voyez- vous ?...

plus blanche, aux bras plus longs, s’empresse de désencombrer le seuil de Phorizon.

Puis elle vient heurter de ses longs doigts diamantés et sonores chaque fenêtre close, pour avertir, pour avertir que la lumière arrive

et qu’il faut lui dresser des arcs de triomphe I...

Malheur à l’homme qui n’a pas bondi

hors de son lit, en tressaillant,

quand l’étoile du matin est passée en chantant I

Je le jure en son nom!... Si l’humanité

s’endormait toute entière, brusquement, une nuit,

avec ses noctambules, ses taxis, ses agents,

ses ivrognes et ses chiens de rouliers,

ses hirondelles et ses moineaux,

ses ruisseaux, ses rivières,

ses putains et ses étoiles,

elle mourrait infailliblement

à quatre heures du matin !

Quand je ne puis m’envoler en monoplan, je parcours la ville à la nuit haute, avec des hordes folles d’étudiants, brisant toutes les vitres des rez-de-chaussée, lançant dans les fenêtres ouvertes de gros cailloux que l’on entend cataracter à l’intérieur I

Rien n’est plus amusant!... Nous allons préparer avec le plus grand soin

le blocus et le siège en règle de cette maison dormante.

Chacun porte dans ses mains de grosses pierres comme des astres carbonisés et fumants.

Puis brusquement toutes les vitres mitraillées à la fois poussent des cris humains et de très longs sanglots de terreur...

Ce sont parfois les pourparlers d’un armistice :

« Que dirais-tu, concierge, si je brisais ta vitre? »

« Ah ! non ! non ! par pitié ! » supplie sa voix.

« Eh bien ! Voilà notre caillou sublime dans ta vitre éclatée,

pour t'apprendre à pourrir sans fin dans ton lit noir! » Tu travailles, dis-tu, du matin jusqu’au soir.

Nous en faisons autant! Qu’est-ce que ça prouve? Cela ne nous empêche pas de courir dans la nuit, comme un grand cauchemar,

dans les places, vases sanguins, et dans les rues, circonvolutions de la ville, ce grand crâne assoupi!

11 faut bien que quelqu’un se charge de renouveler ainsi la stupeur dans le cerveau des hommes!...

Nous avons tout le jour travaillé comme toi, mais malgré la fatigue qui nous brise les jambes, nous continuons à travailler autrement et bien mieux.

Car il faut bien que quelqu’un se charge

de repeindre les statues dans les squares,

de remplacer l’enseigne d’un dentiste

par celle imposante d’un avocat,

d’accrocher à la porte d’un bordel qui s’esquinte

l’écriteau d’un théâtre annonçant le relâche 1...

I K MONOPLAN Mf PAPE

Il faut bien que quelqu’un se charge de lancer

dans les canaux

les grilles des rez-de-chaussée,

gentils radeaux aventureux,

qui vont peut-être reconnaître très loin

dans la campagne,

leurs racines d’arbres coupés

et retrouver leurs amis d’enfance végétale!...

On déculotte Pesprit philosophique [jour lui donner une fessée en règle...

Que fait cette putain, son sourire à la main comme une ligne,

sur Peau poissonneuse et trouble du trottoir? Iille ne s’amuse guère. Alors, pour la distraire, et gentiment,

nous l’empoignons à bras-le-corps

et la hissons sur nos épaules!...

De ruelle en ruelle, où va-t-on? Attendez! Chut! Halte! Cette fenêtre ouverte au rez-de-chaussée ronfle étrangement...

Des sifflements de clarinette, et tour à tour les sourds bouillonnements d’une chaudière... C’est simplement la grasse marée nocturne d’une gorge de femme obèse.

C’est ici que pourrit la bourgeoise inondante, cléricale et suante, au visage de suif!...

On l’appelle Sagesse dans le quartier.

Au théâtre, elle laisse ruisseler de la loge ses deux seins répugnants portant en tatouage ces noms sales : Pudeur, Morale!

Vous comprendrez les soins et les précautions avec lesquelles nous introduisons

la putain frétillante par la fenêtre ouverte.

A pas feutrés nous déposons

le corps bien aéré près du corps constipé...

Que va-t-il arriver? A quoi bon s’en soucier? Nous avons d’autres choses à faire. Par exemple... Qui donc a du mastic? Cette serrure anglaise peut bien être bouchée... Cette aulra également... Puis, vite, et l’on se cache, fondus dans les replis de la maison d’en face,

et l’on écoute le pied lent du bourgeois qui revient du théâtre et ralentit sa patiente sottise...

Ah I ah ! il aura beau tirebouchonner la porte avec sa clef qui n’ouvre plus!

Ah ! ah ! force jurons... La neige tombe sur son dos

qui toussotte malgré cette riche fourrure... Amusez-vous, bedaines bien pensantes!

A bientôt le plaisir!... Un fiacre? Utilisable.

On ouvre et ferme la portière,

on feint de saluer quelqu’un à Pintérieur,

et l’on crie au cocher : « A la gare I »

C’est très simple : il y va en portant le néant! Sonnette : sage femme. « R éveil lez- vous ! madame!...» Il faut sonner encore... « R évei liez-vous ! Courez 1 La terre nous enfante!

C’est nous, les nouveaux-nés 1... Milan accouchera d’un nouveau futuriste! »

Faisons dégringoler cette autre devanture

remplie de pots et de cristaux...

fracas d’une avalanche et tremblement de terre!...

C’est l’heure de la récréation I

Tout en passant, on crève à coups de canne

les vitres qui pensent et qui regardent...

Car enfin, dites-moi, qui donc vous a donné

le droit de dormir? La police, c’est nous.

La police du désordre et de la liberté!

C’est à grands pas qu’on marche

dans les rues reconquises,

la tête haute comme des rois,

avec la morgue et la superbe

des capitaines victorieux. C’est naturel !

Vous voyez bien ! La Ville tout entière s’est couchée de terreur devant nous!...

Enfantillages, direz-vous?...

D’autres bougonneront : « Immondes vandalismes! » Quant à moi, je souhaite de mourir bien avant d’avoir perdu mes délicieux enfantillages et mes chers vandalismes!

Je ne serai jamais deux vieillards tremblottants, un vieux cœur, un vieux corps, collés comme deux chiens

sous la risée des étoiles écolières...

Maudit soit le jeune homme qui adore son lit

et qui ne tombe pas de sommeil tout le jour,

pour avoir déchaîné ses instincts dans la nuit!

Maudit soit le jeune homme qui n’est pas convaincu

d’être enfin devenu

le maître de la ville après minuit,

avec tous ses crachats en éventail,

sur l’ordre geôlier

et le sinistre comme-il-faut des sociétés!

O Dôme de Milan, je viens de t’effrayer en frisant avec mon aile de mouette tes monstrueux escarpements de falaise séculaire.

Je suis, dis-tu, un Milanais qui va trop vite... *

Car c’est bien ta tendresse épouvantée

qui colore de jaune et de rouge et de noir et de vert et de blanc

la peau transparente de tes vitraux caméléons.

C’est bien moi qui t’agace chaque soir, en lançant le boulet de mon cœur plus haut que ta madone!...

O pieuvre immensurable aux tentacules blancs,

tu trembles de sentir se serrer tout autour,

le très vaste filet des rails étincelants

avec tous leurs tramways, anneaux multicolores

qui le soir sont ornés

d’algues vertes et de coraux...

Tu pleures sur ton sort, cathédrale échouée

dans le tohu-bohu, le brouhaha, le va-et-vient de la plus puissante gare du monde?. .

Ah ! ah ! le jour viendra — les Milanais en sont capables!... —

011 l’on pourra construire

un train géant, avec au bout une géante

locomotive,

pour t’emporter en paradis,

d’où tu fus expédiée autrefois par Gondrand !

Une clameur immense tout au bout de la ville.

Hâte-toi, mon moteur, ce sont les étudiants,

dont la marée bruyante vient d’inonder la gare.

Chers étudiants, écoliers d’Italie,

nous allons tous ensemble partir pour les vacances!

Les vacances du feu, du sang

et des rouges démences, où nous pourrons jouer

enfin

à foot-ball avec nos crânes lourds, et nos cœurs bien gonflés sous leur peau de chagrin I...

Je vous rejoins, je suis déjà sur vous,

tandis que vous vous coudoyez brutalement,

pour trouver une place

dans les wagons, la bonne place,

près de la vitre d’où Ton pourra tirer

avant les autres sur l’ennemi.

Oue n’ai-je votre belle insouciance enfantine, étudiants enfournés dans les trains militaires, dont vous précipitez le galop conquérant par la furie et la folie de vos longs cris, mordant les reins de la locomotive écartelée de vapeur blanche?

Je voudrais comme vous savourer à loisir

la pulpe du paysage printanier

qui souffre un peu

des premières entailles symétriques

que creuse le soleil...

Je vole en poursuivant l’éblouissante évasion de la plaine d’or lombarde illimitée.

Je suis vêtu du plus beau ciel du monde, pagne oriental aux larges fleurs turquoises et à ramages dorés.

Mais mon cœur embourbé se refuse à la joie

et je ne sais point voler

avec désinvolture et fringante gaîté!

Suis-je halluciné, car vraiment mes oreilles perçoivent un fracas de voitures et de chars sur la toile des ailes?...

Ce claquement de pas lourds qui s’acharne à mes trousses,

sort-il de ma poitrine épouvantée?

Et ces gros vents balourds vont-ils frôler encore longtemps le mur de ma chambrette volante?...

Je ne suis donc pas seul,

jamais seul I Le vent grossier s’abat

sur ma tête avec le piétinement

d’une foule sur le trottoir,

et je l’entends du fond d une cave!...

Les vents puissants s’appuient des doigts brutalement !

Terrible bruit de mains invisibles

qui se collent, molles, à la toile des ailes!

D’autres s’accrochent à mon fuselage... Répugnance, horripilation que me causent ces contacts!

Tout mon énervement va gagnant mon moteur, et je comprends cette nervosité quinteuse et fainéante de l’hélice.

Je sais bien que tes roues, mon monoplan, se sont embarrassées durant la nuit

dans les cheveux trop parfumés d’une femme!...

Ce n’est pourtant pas là une bonne raison

pour trembler comme un lâche

devant les courants d’air,

dont la mutine espièglerie

n’a rien de menaçant!

Les cloches, ce matin, n’ont pas leurs sons rosés et mouillés de tendresse...

Cloches d’ennui et d’amertume inexprimable, allez-vous donc briser sous vos coups le soleil, tire-lire dorée dont les sous attendus doivent payer royalement la fête?...

Votre chagrin épars désenchante le ciel et brise mon envolée...

Mais dans le ciel dansant de mon âme en désordre,

voici qu’entre les pensées amères

resplendissent

de fuyantes zones d’espoir doré!...

Aiguise donc tes haches, Lumière des batailles, tranche la chair grenue des murailles, entasse tes fagots colossaux de sarments pour mieux bouter le feu à la tignasse des jardins

les licous du temps et de l espace

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