‹ Le monoplan du PapeChapitre 30 sur 40 · MON MOTEUR · texte numérisé non relu

MON MOTEUR

Tais-toi donc, imbécile! Veux-tu mieux respirer?...

Tu n’as qu’à sortir de ce Moi empesté

où tu t’ennuies lugubrement,

et chasser de tes poumons

cette odeur de lune marécageuse

et de cyprès coquets!

Tu veux que j'analyse ton plus bel héroïsme?... Jonglerie d’un marmot qui voudrait se tenir debout sur la rondeur du ventre maternel...

Les yeux des femmes qui regardent les héros et qui leur sont brusquement essentiels!...

Tu voudrais les crever, mais tu les portes en toi I...

O millions de femmes décolletées,

bijoux, chapeaux, plumages, avec tous leurs yeux increvables!...

L’orgueil : voilà le seul ennemi redoutable, le péché des péchés !

Bravo, Jésus subtil, pour avoir conspué et menacé du poids croulant de ton enfer l’orgueil, bête puante, indestructible, tortue à la trop vaste carapace!...

Orgueil du sourire et de la joie, orgueil de la misère et des sanglots, orgueil de la vermine, de la bêtise et de la mort !

Oh! j’oubliais!... Car j’ai pu voir l’épouvantable orgueil d’être lâche et de fuir, l’orgueil de tout manquer et de ne pas être, l’orgueil du néant!...

Fatal cabotinage 1

Penser, c’est être jeune!...

O jeunesse, farouche unité,

désir de concentrer en soi

les imités du monde,

désir d’être choisi,

le seul choisi, le seul aimé

par le peuple infidèle des lèvres amoureuses!

Etre jeune veut dire avoir peur de vieillir et de cesser de plaire aux fleurs et aux fruits!... Etre jeune veut dire avoir peur de tomber de la rampe théâtrale...

Théâtrale? Qui donc a dit ce mot?

Oui, théâtrale... N’es-tu pas ton théâtre, avec ton million de soleils spectateurs, lorgnettes et rayons braqués à toutes les loges de tes nerfs?

Je te souhaite de mourir comme une puce entre deux ongles sales et distraits...

ma voix

Zut!... Tu m’embêtes!... Je t’impose silence en coupant l’allumage !...

Holà! Que fait Sa Sainteté?

Elle contemple sans doute son Dieu voguant dans la barque de Pierre et la pesante immersion du soleil, cette énorme rame d’or massif!...

Le ciel a-t-il donc comme moi un suprême désir de grâce et de tendresse? Rien ne vaut en effet la joie de voyager

dans la suave réaction sentimentale

de l’horizon qui vient de s’attendrir enfin

en laissant déborder ses étoiles,

larmes fraîches si longtemps retenues

entre les cils des nuages,

larmes jaunes, rouges, vertes, gris-perle...

Une autre encore va poindre... Elle point, violette, avec un brusque coup de canon 1 C’est par-delà les montagnes, vers l’ouest...

Il faut bien que j’y sois dans une heure au plus tard ! Il faut! Le comprends-tu, moteur?

Je me fiche des vents contraires!

Je sais : ce pape est encombrant ; mais c’est lui que je dois balancer comme un pendule sur la bataille!

Mon ombre bleuissante

court obliquement

sur les prairies ensoleillées.

Elle bondit hors de l’ombre d’un nuage, à l’ombre d’un nuage,

comme un gymnaste saute de trapèze en trapèze.

Sous mes pieds, à l’inverse,

la campagne prend la fuite

en se couvrant d’immenses lézardes affolées.

Ce village s’abîme, cette ville s’émiette en poussière, tandis que ce vallon s’élance au grand galop.

Cette colline gonfle son ventre

puis brusquement se vide pour reconstruire

péniblement tout son squelette!...

Etrangement le paysage se tord et s’amoncelle puis tombe en pièces pan sur pan, en s’écroulant par torrents de maisons,

par ruisseaux de verdure,

interminablement, sous mes pieds, à l’inverse...

Là-bas la Vénétie se noie

avec les hanches nues de ses fleuves charnels

dans la marée montante des vapeurs violettes.

O Temps, je te conspue, ô toi le plus haï et le plus redoutable de tous nos ennemis!

Je sais que ma vitesse et ma fièvre t’irritent 1... C’est pourquoi j’accélère le pouls de mon moteur.

La rage va peut-être faire éclater ton cœur,

ô Temps, vieux canard colossal,

aux ailes frangées de boue,

dont les éclaboussures enténèbrent les villes...

Qui donc t’a dit qu’il me faut faire

à tout prix, à tout prix,

plus de cent kilomètres avant le soir?...

Tu en profites pour courir à ma rencontre, ouvrant immensément les ciseaux méthodiques de ton bec, encombré d’un amas de minutes vivantes et de secondes folles... Vermine, insectes, puantes sauterelles que tu mâches avec précipitation !

O Temps rapace!

Tu prétends dévorer tout le temps qui me reste!

Fi des journées solaires, chronomètres faussés!

Je puis doubler ma montre en montant dans le ciel, toujours plus haut afin que le soleil frappe encore mes regards de son heure élastique... Tu t’esclaffes sans doute en le croyant tué, culbuté par delà l’horizon d’un coup d’aile!...

Il a feint de mourir, et je le vois encore

flamboyer dans l’espace avec son long sourire...

O Temps,

tu crois pouvoir trancher mon cou illimité

et m’étouffer entre quatre petits quarts d’heure

et dépéccr mes poumons de ballon... Ah !... Ah !...

Nous sommes deux puissances

coalisées par le désir de te dompter :

mon génie volontaire et mon libre moteur!...

Nul n’osa avant moi

combler le fossé noir aux profondeurs incalculables qui sépare le grand règne animal du règne mécanique tout voilé de fumées!

Moteur, tu es mon frère, mon compagnon, mon allié,

autant qu’un bon cheval de guerre!...

Je t’admire bien plus, frère perfectionné,

de savoir chaque jour prolonger ta jeunesse en rechangeant tes membres un à un comme un arbre éternel aux renouveaux intarissables!...

O Temps, canard qui hantes

des marécages tissés de chiffres,

sache donc que l’acier de ce moteur fidèle

est au moins plus vivant que ma chair futuriste!

Comme moi, tu contiens, ô Moteur,

cent ou deux cents peuples de molécules,

chacun organisé par un chef conscient

et tous domptés par une Loi, reine

qui impose partout

sa volonté de cohésion,

une Loi indépendante,

qui se fond néanmoins avec la Destinée!

Ma libre volonté peut épouser ce soir dans la bataille ma destinée de mort...

Elle est donc identique

à la loi qui gouverne ce beau moteur vivant !

C’est pourquoi je m’élance en surveillant la réaction physico-chimique de mon corps. Cependant mon moteur, plus que jamais pensant, en fait autant I

Belle nuée lilas en robe de parade, fais donc la révérence à mon moteur!

Je me fiche de vous, nuages rancuneux au ventre jaune et flasque!

Vieux nuages positivistes et sans idéal, je me fiche de vos vertes grimaces ironiques!

O navrant scepticisme de ce ciel sans passion, qui s’étire filandreusement

avec tous ses raffinements de lueurs roses, sans daigner mon moteur d’un regard !...

Moteur, frère adoré dont la beauté m’offense, tu fais bien de cracher sur l’ivresse douloureuse de ce soir aux parfums amers et plaintifs, et sur ces pauvres voix d’agonies persistantes que la joliesse des étoiles guillerettes ne peut guère consoler!...

O Temps, je vais foncer sur toi, et te casser les ailes,

et te couper ta voix asthmatique d’horloge!

Tu as beau appeler à la rescousse

l’Espace, vieux vautour podagreux

qui bave le ruban blanc des routes

et les grands arcs de l’horizon,

semblables à d’immenses limaces arrondies!...

Temps I Espace I

Seules divinités qui maîtrisez le monde!., Je me révolte contre vous 1

Espace! tu m’as mis autour du cou,

comme un licou,

cet horizon changeant

hérissé de montagnes, de plaines

et de villes chevelues!...

Tu m’as laissé pour toute liberté la distance qui sépare ma gorge palpitante du cercle fermé de l’horizon...

Je t’impose, entends-tu, de l’élargir encore, toujours, et qu’il craque à la fin 1.

Tu en feras autant, exécrable Temps!

Tu dois, bon gré, mal gré, entr’ouvrir l’étranglant et sinistre licou de l’heure, l’heure qui suivra celle que nous vivons et qui l’étreint de toutes parts, pour mieux la dominer et l’étouffer en tuant mon action!...

Temps I Espace! Que diriez-vous si brusquement je traversais, en dix secondes, l’intervalle qui me sépare de ce rond horizon, car d’après vos calculs il ne m’attend que dans une heure?...

Ah ! ah ! vous riez jaune, et vous sentez trembler sous vos pieds géométriques, les piédestaux de votre puissance millénaire!

C’est que, je vous l’avoue cordialement,

mon moteur a parfois des vitesses étonnantes!'...

Vous savez d’autre part que tous les kilomètres ne sont pas aussi longs les uns que les autres.

Les uns ont trois cents mètres et les autres huit cents. [| y a des heures qui s’élancent et d’autres qui s’endorment...

Tout cela manque d’ordre et de précision!.,.

Sachez donc qu’un esprit aussi fort que le mien

peut donner à une heure l’ampleur d’une semaine,

ou la serrer dans son poing dur

comme un citron,

dont coulera seulement

le jus d’un tout petit quart d’heure!...

A force de désirs et d’attentes sournoises

j’ai connu les secrètes serrures

qui ferment les licous de l’horizon et de l’heure.

Je me cogne, voici, aux quatre coins de ces quatre quarts d’heure qui m’enferment 1...

Mais il y a tout autour un cadre bien plus grand et bien plus élastique...

C’est la journée solaire.

Puis, au delà, la mouvante saison, fragile, allongeable infiniment...

Tenez 1 Ma volonté tenace

et ma sensibilité collaborant avec l’hélice

font de la vitesse une chose absolue!...

Espace, je t’oblige en volant à me mettre autour du cou sans répit, sans repos, à chaque instant un nouvel horizon !

Licous toujours divers et de plus en plus sombres!

C’est bien la Voie Lactée

qui m’embellit en cet instant,

collier de chien fulgide

qui pourrait enivrer le cou de mon amie!...

Allons ! Dépêche-toi I

Dans quel horizon vas-tu donc m’enfermer?

Vous serez forcément devancés, Temps, Espace! Espace, tu perdras chaque fois un peu de ton ami, le Temps...

Mon licou est au moins cent fois plus large que celui de ce train dépassé!...

Tu devras dans une heure allonger à l’infini

la laisse dont tu me tiens encore!...

Mieux vaudrait la lâcher sur-le-champ.

Bon! C’est déjà fait!...

Fi du Temps et de l’Espace!

Dix secondes m’ont suffi à gagner la frontière! Butrio! Palmanova! Je vous sens sous mes pieds. Ce poudroiement de feux qui agonisent, c’est Goritz ou Gradiska... Tournons à droite!...

Sous les fières étoiles guerrières, quels remous, quels remous!...

Je tombe sur une profondeur

et je suis brusquement arraché de mon baquet,

si bien que je m’en vais

au hasard, à la nage,

me promener sur l’aile droite.

Mais vite je m’allonge, assis dans mon baquet le nez sur la boussole, et j’écoute...

Le ronflement de mon hélice est lentement couvert

par un funèbre, et monotone, et grandissant piétinement d’armées...

Elles sont là, à trois cents mètres sous mes pieds, dans l’océan des ténèbres.

En cercle tout autour les échos refoulent dans leur gorge encombrée le roulement sourd des canons lourds...

Dans cette prairie sombre,

sur le ventre entre-bâillé d’un char,

un profil noir se penche éclaboussé de rose

par la flamme d’une chandelle.

Un soldat télégraphiste,

la tête prise dans le casque sonore,

écoute les mots volants

qui ont des bonds d’un kilomètre...

Je glisse un instant côte à côte avec une jeune étoile filante

qui me découvre la mer en y tombant, mouette d’or qui rejoint son reflet...

Ce frais ruban bleuâtre est une vaste route tout le long de la grève.

Je coupe l’allumage et j’y descends soveusement pour ne point écraser contre le sol mon pape,

vieux pendule assoupi qiie j’avais oublié!...

11 se réveille en sanglotant, enfariné comme un tonneau dans la poussière, cependant que j’entraîne mon monoplan sur la pente adoucie de la plage.

Avez-vous donc fini de me lécher les pieds, vagues plaintives qui venez en pleurant vous pelotonner entre les rochers?

Lb MONOPLAN DU PAPE 275

La rade sournoise et clapoteusc

retient son haleine... pour ne point dévoiler*

cet intense noyau de ténèbres

qui se détache sur les encres luisantes de la mer :

un torpilleur aux feux éteints sans doute 1...

Vaste silence qu’interrompt de minute en minute réternuement des vagues sur les galets...

Cette grotte qui tousse de vieillesse et d’angoisse et d’ennui, dort bien mal cette nuit...

Quant à moi, je pressens les délices profondes d’un long sommeil... Mourir demain? Tant pis! Tant mieux !...

Dors aussi, mon moteur! Repose tes poumons en faisant de grands rêves de vitesse.

Je me couche tout nu sur le dos, dans le sable, et les étoiles de la Grande Ourse me crient aussitôt en cadence 2 « Bonne chance! Bonne chance! »

MOI

(la main en cornet sur la bouche ) Merci! Merci, pour ma patrie!...

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